Un phare nommé Manawan

À l’école Otapi, un élève sur cinq décroche son diplôme. C’est peu? C’est pourtant trois fois plus que dans les autres établissements autochtones du Québec.

Avec lui, pas question de garder sa tuque en classe, de sortir sans permission ou de négliger ses devoirs. Moustachu, un peu bourru, Michel Berthelot est un prof de la vieille école. Ce Français de 57 ans enseigne l’histoire à l’école secondaire Otapi, à Manawan, dans Lanaudière. En 1985, il a quitté sa Normandie natale pour s’établir avec sa famille dans cette réserve attikamek de 2 000 habitants, dont plus du tiers sont d’âge scolaire. Il n’en est jamais reparti. « Les élèves aiment savoir qu’il y a un boss dans la classe, dit-il. Chez eux, ils sont souvent livrés à eux-mêmes dès la fin du primaire. »

Il faut croire que sa méthode fonctionne: depuis 1991, année où la classe de 4e secondaire a été créée à Otapi, 87% de ses élèves ont réussi l’examen officiel d’histoire du ministère de l’Éducation du Québec (MEQ). Note moyenne: 70%. « J’enseigne comme je le faisais en France et vise l’excellence, explique-t-il. Je ne me dis jamais que mes élèves ne sont pas capables. » Hugo Ottawa, 18 ans, en témoigne: il a obtenu 100% à l’examen officiel d’histoire en 2003. « Michel est très exigeant », dit le longiligne jeune homme (il fait 1,99 m), qui termine son secondaire cette année. « Les examens du Ministère sont super-faciles à côté des siens! »

Ces bons résultats en histoire n’ont pas empêché Otapi de se retrouver dernière au palmarès 2004 des écoles secondaires. Elle était toutefois l’unique école autochtone à figurer à ce palmarès. « Cela signifie que c’était la seule à avoir, cette année-là, au moins 15 élèves en 5e secondaire », dit Michel Berthelot, qui agit aussi à titre de conseiller pédagogique. « Nous remettons de vrais diplômes d’études secondaires et non pas des certificats « maison », comme c’est le cas dans bien des écoles de bande. Otapi serait sûrement dans le trio de tête d’un palmarès des établissements autochtones du Québec! » Près de 20% des élèves de Manawan obtiennent leur DES – contre moins de 6% pour l’ensemble des élèves amérindiens vivant dans une réserve… mais contre 60% pour le reste du Québec.

Financées par Ottawa et administrées par les autorités locales, les écoles de bande, situées dans les réserves, ne sont pas tenues de présenter leurs élèves aux épreuves uniques du MEQ. Et lorsqu’elles le font, ils ne sont pas toujours assez nombreux pour que leurs résultats soient publiés au palmarès. Dans le cas de l’école Otapi, le nombre d’élèves inscrits aux examens d’histoire, de mathématiques et de sciences physiques étant insuffisant, seules les notes en français langue maternelle (une moyenne de 35,9%) et en anglais langue seconde (57,1%) ont été prises en compte – il faut toutefois préciser que le français est la deuxième langue des Attikameks, et non leur langue maternelle, tandis que l’anglais est leur troisième…

Situé à quatre heures de route à peine de Montréal, Manawan n’en est pas moins un endroit isolé. Jusqu’en 1972, le village n’était accessible que par voie fluviale ou aérienne. Aujourd’hui, pour s’y rendre, on peut emprunter, depuis Saint-Michel-des-Saints, un chemin forestier où d’énormes camions chargés de troncs d’arbres roulent à un train d’enfer hiver comme été. Une centaine de kilomètres de glace, de boue ou de poussière, selon les saisons, où 20 personnes ont perdu la vie en 30 ans. Tout au bout de la route, le village surgit entre lac et forêt, avec sa patinoire bondée d’enfants, l’hiver, et ses maisons crème ou vert pâle toutes semblables, comme dans une base militaire.

La réserve, qui fêtera son centenaire en 2006, n’a guère de souvenirs d’époque.

Hormis la jolie chapelle – décorée d’oeuvres du peintre québécois Jean-Philippe Dallaire et reconstruite en 1942, après que la précédente eut été emportée par un ouragan -, le microscopique bureau de poste et deux maisonnettes datant des années 1950, rien n’évoque le passé. Dans les années 1980, les anciennes maisons ont été brûlées pour céder la place aux nouvelles, préfabriquées, plus spacieuses, mais souvent surpeuplées. « Parfois, 20 personnes s’y entassent », dit Daniel Niquay, homme calme et posé qui est directeur des Services éducatifs de l’école secondaire, en me faisant visiter le village à bord de son camion. « Pas moins de 170 familles figurent sur la liste d’attente pour un logement. »

Bâti sur deux niveaux – la partie ancienne en bas, au bord du lac Kempt, la partie neuve, datant de 1989, en haut -, le village n’est pas très étendu (moins de 800 hectares). Les élèves se déplacent cependant tous en autobus scolaire. « C’est le moyen qu’on a trouvé pour diminuer les retards le matin, explique Michel Berthelot. Le problème n’est pas encore totalement réglé, mais le ramassage des élèves a drôlement amélioré les choses. » N’empêche que, les jours de verglas, quand l’autobus jaune n’arrive pas à gravir la côte qui mène à l’école secondaire, celle-ci doit fermer!

Située dans la partie haute du village, l’école Otapi a été construite en 1996 pour remplacer l’ancien bâtiment, devenu trop exigu. « Manawan vit un vrai baby-boom, explique Daniel Niquay. Avec une moyenne de quatre enfants par femme et plus de 60 naissances par an, on bat des records! » Et les grossesses précoces sont de plus en plus fréquentes, ajoute Sandro Echaquan, 31 ans, cheveux d’ébène en brosse, infirmier à l’école ainsi qu’au Service de consultation externe du village. « Les jeunes filles sont actives sexuellement vers 12-13 ans, et les garçons, dès 11 ans. »

Sur les 2 000 habitants que compte la réserve, 75 fréquentent la garderie, 420 l’école primaire et le préscolaire, et 240 le secondaire. Jusqu’en 1990, seules les 1re et 2e secondaire étaient offertes à Manawan, les élèves plus âgés étant contraints de séjourner dans un pensionnat – notamment à Mashteuiatsh – pour poursuivre leurs études.

Long bâtiment sans âme, l’école Otapi n’a rien d’exceptionnel, vue de l’extérieur. Mais avec son atrium décoré, par les élèves, de scènes traditionnelles, ses puits de lumière et sa vue imprenable sur la forêt et le lac Kempt, l’endroit est plus accueillant que ne le laissent croire ses portes grillagées. Le jeune couple en train de s’embrasser à pleine bouche devant les casiers semble en tout cas fort à l’aise, ignorant même les gardiens chargés de surveiller les allées et venues des élèves.

L’ambiance change cependant du tout au tout d’une classe à l’autre. En cet après-midi gris de janvier, 18 élèves sur 20 assistent au cours d’histoire autochtone de Michel Berthelot, en 3e secondaire. Est-ce parce qu’ils veulent impressionner la journaliste de L’actualité? Tous sont attentifs et allumés. Situation inverse dans la salle voisine, où seuls 6 élèves sur 13 se sont déplacés pour le cours de géographie de 7e année (classe de transition pour les élèves en difficulté), donné par Chantal Gariépy, nouvelle enseignante de 27 ans, arborant pantalon et queue de cheval. Impressionner la journaliste ne fait pas partie des priorités de ces élèves: durant toute ma présence dans leur classe, ils n’ont cessé de se lever, de s’esclaffer, de parler fort… leur enseignante conservant sa patience jusqu’à ce que la sonnerie retentisse.

« Nous avons deux écoles en une », explique la directrice, Janette Flamand, une Attikamek grisonnante au regard doux et à la mise impeccable. « La filière A – soit environ la moitié des élèves – regroupe les plus motivés. Les filières B et C comportent, pour leur part, beaucoup de retardataires et présentent un taux d’absentéisme de 50%. » C’est à la demande des parents que cette séparation a été instituée, il y a cinq ans. « Cela permet de stimuler les meilleurs et de mieux suivre ceux qui ont des difficultés, dit la directrice, qui a autrefois enseigné au primaire. Pour tenter d’enrayer le mieux possible le décrochage. »

Plusieurs enseignants non autochtones se plaignent toutefois de ne pas avoir l’appui des parents, notamment en ce qui concerne l’absentéisme. « Nous avons récemment essayé de les mettre à contribution pour régler ce problème, mais notre démarche a été très mal perçue, regrette l’un d’eux. Beaucoup nous ont rétorqué que si leurs enfants ne viennent pas à nos cours, c’est parce que ceux-ci ne sont pas assez intéressants! Pour eux, ce sont les Blancs qui ne font pas leur travail. »

Les élèves de Manawan s’en sortent pourtant plutôt bien par rapport à ceux d’autres écoles de bande. Ils n’échappent toutefois pas aux problèmes sociaux qui minent beaucoup de réserves, y compris la leur.

« Violence conjugale, agressions sexuelles, drogue, alcoolisme… Beaucoup de jeunes vivent des situations douloureuses dans leur famille », observe Richard Moar, policier costaud de 48 ans, qui se rend régulièrement à l’école pour y donner des ateliers sur la prévention du suicide. « Ils n’arrivent pas à exprimer leurs émotions et finissent par avoir des pensées suicidaires. »

Peu avant Pâques, quatre jeunes filles de 1re secondaire qui avaient conclu un pacte de suicide ont tenté de mettre fin à leurs jours en avalant des doses massives de médicaments. Aucune n’est morte, mais d’autres réussissent leur coup, comme cet ado de 15 ans qui venait d’abandonner l’école et qui s’est pendu, en mars. « En 20 ans, 11 de mes élèves se sont donné la mort », dit Michel Berthelot. Le fléau a pris de telles proportions que l’école a décidé d’ajouter une semaine de congé, en mai, afin que parents, enfants et anciens du village se retrouvent dans les bois pour en discuter à coeur ouvert…

La drogue aussi ravage Manawan. « Certains élèves sont recrutés par des bandes criminelles pour planter du « pot », en faire la cueillette et surveiller les cultures non loin de la réserve, dit un employé de l’école. Payés 15 dollars l’heure, armés d’un fusil automatique, ces jeunes sont persuadés que leur avenir est assuré! Et comme la loi du silence règne, rien ne bouge. » L’école Otapi s’apprête cependant à changer de nom. « Le mot otapi désigne une racine qui ressemble à un plant de cannabis, dit la directrice. Ça n’est pas un très bon symbole pour une école! » L’établissement sera donc rebaptisé du nom de César Newashish, illustre constructeur de canots attikamek mort en 1995, à l’âge de 92 ans, et dont les oeuvres sont exposées jusqu’à Londres ou Vancouver.

Ajoutés à l’éloignement, ces problèmes ont de quoi décourager les enseignants. Pour la plupart non autochtones (sur 21 professeurs du secondaire, seulement 4 sont attikameks), ils viennent de diverses régions du Québec, mais aussi d’Europe et du Maghreb. « Beaucoup repartent au bout d’un an et le roulement du personnel est important », déplore Christian Dumont, moustache et longue tresse poivre et sel, professeur de mathématiques à Manawan depuis 1995. « Or, il faut au moins deux ans pour s’acclimater et saisir les différences culturelles. J’ai enseigné en Guinée et au Cambodge et je croyais être immunisé contre les chocs culturels. Je me suis rendu compte qu’on ne connaît pas les autochtones. On entend toujours parler d’eux de façon négative. Pourtant, à force de les côtoyer, on comprend beaucoup mieux certains de leurs comportements. Il est tout à fait possible d’être un prof heureux à Manawan. »

Renouer avec les traditions est l’une des voies explorées par l’école Otapi pour motiver ses élèves les plus récalcitrants. Depuis trois ans, une dizaine de décrocheurs ont repris le chemin des classes pour s’initier à la fabrication de raquettes, de traîneaux pour bébés et de canots rabaskas, ces longues embarcations autrefois utilisées pour le transport des fourrures. « Avant, je venais à l’école quand ça me tentait, jamais l’après-midi », dit Lionel Petiquay, 19 ans, casquette vissée sur le crâne, qui avait abandonné en 2e secondaire. « J’haïssais ça, c’était ennuyant. » Aujourd’hui, il jure qu’il ne manque jamais un cours d’arts traditionnels.

Cet après-midi, cependant, c’est le prof qui est absent. Lionel et ses quatre camarades de classe – tous des garçons – sont attablés dans la salle-atelier, les bras croisés. « On attend que les peaux d’orignal dégèlent! » me lance l’un d’eux, sourire en coin, en désignant la bassine d’eau tiède à ses pieds. « Il faut qu’elles ramollissent pour pouvoir les travailler et tailler la babiche. » Une quarantaine de paires de raquettes séchant au milieu de la pièce témoignent toutefois du travail accompli.

« Apprendre les techniques traditionnelles, c’est valorisant pour ces jeunes, ça les occupe, mais ça sert à quoi? » se demande une enseignante, qui préfère garder l’anonymat. « Plus personne n’achète ces raquettes de babiche aujourd’hui: c’est désuet et absolument pas rentable. » Selon son collègue Christian Dumont, il serait préférable de diriger davantage de jeunes vers une formation professionnelle; or, il ne s’en donne pas à Manawan. « Il faudrait aussi qu’ils acceptent de vivre à l’extérieur de la réserve. Ici, il n’y a pas assez de débouchés: on n’a pas besoin de 10 électriciens à Manawan! »

Mais le marché de l’emploi a beau être saturé et le taux de chômage atteindre 50%, ceux qui font des études postsecondaires – une soixantaine actuellement – rêvent presque tous de travailler ici. « Beaucoup critiquent le village et disent qu’ils s’y ennuient, mais ils ne sont pas à l’aise en ville, avec le bruit, le trafic et les feux de circulation, dit Christian Dumont. Pas facile non plus de laisser leur famille, malgré tous les problèmes qu’ils peuvent y vivre, ni d’abandonner les avantages financiers dont ils bénéficient en vivant dans la réserve. »

Hugo Ottawa, lui, entrera bientôt au cégep de Trois-Rivières. Fort de sa note de 100% en histoire ainsi que de sa passion pour la Deuxième Guerre mondiale et les batailles napoléoniennes, il compte devenir professeur d’histoire à Manawan. « Il faut être plus fort et plus déterminé qu’ailleurs pour réussir ici, dans un contexte où l’éducation n’est pas la priorité, dit Michel Berthelot. Ceux qui y arrivent ont un mérite extraordinaire. » Pour lui qui s’apprête à prendre sa retraite, la relève semble en tout cas assurée!

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