Un pour tous et tous pour un!

L’intégration des jeunes haïtiens est souvent douloureuse à l’école Calixa-lavallée. L’élite haïtienne se mobilise: collecte de fonds, parrainage des élèves… et un mot d’ordre: fierté.

Ce soir, l’école secondaire Calixa-Lavallée reçoit de la visite rare. Le gratin de la communauté haïtienne de la métropole est rassemblé dans cet établissement deMontréal-Nord, en plein quartier défavorisé, pour un souper-bénéfice à 250 dollars le couvert. Le repas fin est servi dans la salle à manger du centre de formation professionnelle, logé dans le même bâtiment. Objectif: amasser des fonds pour les activités parascolaires et, surtout, donner des modèles positifs aux élèves, dont 15% sont d’origine haïtienne.

Les jeunes venus accueillir les gens d’affaires, médecins et autres diplomates sont un peu empêtrés dans leurs vestons-cravates. Les notables qui se sont déplacés pour aider l’établissement, 386e au palmarès, ne sont guère plus à l’aise. « La plupart d’entre nous ont envoyé leurs enfants au collège privé », admet Léonel Bernard, chercheur au Centre d’études ethniques des universités montréalaises, qui est l’un des conférenciers. « Or, nous avons des responsabilités à l’égard des jeunes de notre communauté qui sont en difficulté: nous pouvons les aider à réussir. »

Le souper, qui s’est déroulé en avril dernier, a permis d’injecter 11 000 dollars dans le fonds des activités de l’école – le gala de fin d’année, entre autres. Le soutien n’a cependant pas été seulement financier. « On a ressenti un formidable élan de solidarité de la part de nombreux Haïtiens de Montréal », dit Wladimir Genty, directeur adjoint, lui-même d’origine haïtienne, qui a eu l’idée de cette soirée. « Déjà, une cinquantaine de personnes se sont offertes pour nous aider, venir rencontrer les élèves, les parrainer… »

Luck Mervil est de celles-là. Le chanteur sera de passage cet automne à Calixa-Lavallée pour parler d’intégration, d’identité, de langue, de drogue, de gangs de rue… « J’aborde tous les sujets sensibles, que je connais bien puisque j’ai moi-même fréquenté une polyvalente, dit-il. Trop d’élèves manquent de motivation parce qu’ils ne sont pas encadrés par leurs parents ou se perçoivent comme des victimes. Je veux leur montrer qu’ils sont les artisans de leur propre réussite. »

Le rang de Calixa-Lavallée au palmarès n’est pas étranger à cette mobilisation. « Ça nous a donné un vrai coup de fouet! » reconnaît Marie-Élise Lebon, relationniste d’origine haïtienne qui a organisé le souper-bénéfice. « Nous sommes conscients de nos taux de réussite, mais avoir les résultats sous les yeux, c’est encore plus frappant. Aujourd’hui, nous voulons changer cette dynamique, en donnant aux jeunes le goût de venir à l’école et de persévérer. »

Tout un défi! Le taux de décrochage frôle ici les 40%, alors que la moyenne québécoise est de 25%. Le nombre d’élèves issus de familles pauvres y est aussi très important. Dans le classement des écoles québécoises établi en fonction du nombre d’enfants venant de milieux défavorisés, Calixa-Lavallée obtient la cote 10 – la plus élevée. Élaboré par le ministère de l’Éducation en 1998, ce classement tient compte de la scolarité de la mère et du revenu familial des parents.

« Tous nos élèves reçoivent une aide pour l’achat des fournitures scolaires, dit Anthony Bellini, le directeur. Beaucoup arrivent ici sans avoir mangé le matin. Et on offre un repas gratuit le midi à 250 d’entre eux. » Calixa-Lavallée est l’une des 200 écoles québécoises ciblées par la « stratégie d’intervention » Agir autrement, lancée en 2002 par le ministère de l’Éducation et ayant pour objectif la réussite des élèves du secondaire en milieu défavorisé. À ce titre, elle recevra une subvention de 510 000 dollars par an durant cinq ans.

En vertu de ce programme, l’école a été examinée sous toutes ses coutures de janvier à juin derniers, à l’aide de questionnaires remis aux élèves et au personnel par l’équipe de Michel Janosz, professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal et directeur adjoint du Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire (CRIRES), ainsi qu’à l’aide d’entrevues avec les jeunes, les parents et les professeurs.

« Cela nous a permis de brosser un portrait le plus juste possible de l’école et d’élaborer un plan d’action auquel nous nous attelons dès maintenant, dit Lucille Buist, responsable de la mise en oeuvre du plan en question. Sécurité, résultats scolaires, ambiance, embellissement… rien n’est négligé. » L’objectif, précise-t-elle, est d’augmenter la persévérance scolaire tout en donnant aux adolescents un sentiment d’appartenance à leur école.

« L’appartenance, c’est un grand mot, mais ça commence par de petites choses », croit André Taillon, « intervenant milieu » embauché pour s’attaquer à ce dossier. C’est lui qui a eu l’idée de la photo illustrant l’agenda scolaire de cette année: avant le début de la guerre en Irak, il a réuni 700 élèves sur le terrain de l’école pour former un gigantesque symbole peace and love. « La photo a été publiée dans Le Journal de Montréal et beaucoup d’élèves m’ont dit que, pour la première fois, ils se sont sentis fiers de leurécole. »

Reste que certains s’en disent encore gênés. « Notreécole n’est pas belle, elle ressemble à une prison! dit Kevin Dompierre, 12 ans, qui est en 1re secondaire. Et c’est tellement grand qu’au début je n’arrêtais pas de me perdre. » Énorme bâtiment de béton accueillant 1 650 jeunes (plus les 400 du Centre Calixa-Lavallée, axé sur la formation professionnelle et logé à la même adresse), l’école sera cependant bientôt réaménagée, en tenant compte des suggestions des élèves. La « place publique », notamment: cette vaste et sombre salle, où l’on se retrouve après les cours, ressemble plus à un hall de gare qu’à un lieu convivial…

Taxage, intimidation, recrutement par des gangs de rue… L’étude de Michel Janosz révèle que 34% des élèves ne se sentent pas en sécurité à Calixa-Lavallée, surtout dans le secteur des cases, dans les toilettes et dans le voisinage de l’école. Des élèves de 5e secondaire sont donc désormais chargés de surveiller les allées et venues à l’heure du dîner. Et de nouveaux agents de sécurité ont été recrutés – ce qui porte leur nombre à sept -, sous la houlette d’André Belleau, ex-policier. « Désormais, nous agissons non seulement à l’école, mais aussi aux alentours, dit-il. Ça nous a déjà permis de régler pas mal de problèmes. »

Regroupant des adolescents de 50 ethnies différentes (plus du tiers parlent une langue autre que le français à la maison), l’école compte huit groupes d’accueil pour nouveaux arrivants. « Parmi ces jeunes, beaucoup n’ont guère fréquenté l’école dans leur pays d’origine, dit Claudine Martel, professeure de français de 1re secondaire. Même lorsqu’ils quittent les classes d’accueil pour les classes ordinaires, ils doivent souvent traduire dans leur tête. Et se sentent vite dépassés par la tâche. »

D’où les médiocres résultats de l’école aux examens de français – ils sont en baisse constante depuis 1999. « Même si on offre huit cours de français sur neuf jours au lieu des six obligatoires, et cela pour les cinq échelons du secondaire, on a encore beaucoup de travail à faire », dit Anthony Bellini. La majorité des élèves seront d’ailleurs bientôt soumis à des tests permettant de déceler leurs principales faiblesses en français, dans le but de trouver les solutions appropriées à chaque problème.

La formation des parents est une autre piste. « Nous leur offrons gratuitement des cours de français afin qu’ils puissent aider leurs enfants en lecture et en écriture, dit Anthony Bellini. Et pour qu’ils comprennent mieux le système scolaire québécois. » Comme il n’est pas facile d’attirer les parents à l’école, a fortiori lorsqu’ils ne parlent pas la langue, une agente de liaison vient d’être embauchée pour améliorer la communication avec les différentes communautés culturelles.

L’intégration de tous les élèves reste l’un des principaux défis. « Les Noirs se retrouvent trop souvent en cheminement particulier de formation, avec ceux qui ont des problèmes d’apprentissage et des troubles de comportement », déplore Fernande Verna, diplômée de 5e secondaire arrivée d’Haïti voilà trois ans. « Ils sont absents des programmes enrichis réservés aux bons élèves. »

Wladimir Genty en est conscient. « L’intégration des jeunes Haïtiens est encore douloureuse, dit-il. On compte quelques leaders négatifs qui font tout pour décourager les autres de réussir. Croyant qu’ils seront plus appréciés, beaucoup d’élèves préfèrent suivre leurs amis en cheminement particulier plutôt que de faire bonne figure à l’école. À nous de leur faire comprendre qu’agir ainsi, c’est un vrai suicide social. »

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