Un Québec assagi?

Les Québécois ont tourné la page sur les vieilles chicanes identitaires. Et se sont embarqués dans la création du seul et unique melting-pot de langue française en Amérique.


 

Vous n’avez pas trouvé ça étonnant, vous, de voir les Québécois afficher cette indifférence trop cool quand le gouvernement de Stephen Harper a fait voter aux Communes une motion les reconnaissant comme une nation, l’automne dernier? Au quotidien The Globe and Mail, à Toronto, les commentateurs grimpaient aux rideaux, montaient aux barricades, prédisaient l’érosion, la balkanisation imminente du Canada. Ici? Presque rien, si peu, bof. Étonnant, non? Cet irréductible village gaulois aurait tout de suite voté oui à l’indépendance pure et dure si le premier ministre du temps, Robert Bourassa, avait seulement dit «let’s go» après l’échec de Meech, en 1990 — parce qu’on lui refusait le statut de «société distincte». Un statut de nation officielle offert 16 ans plus tard, sans que nous l’ayons même demandé, nous laisse indifférents…

Pourquoi? Pour la même raison qui pousse bon nombre de Québécois — qui se déclarent pourtant souverainistes quand les sondeurs les appellent — à ne plus vouloir rien entendre quand l’aile pure et dure du Parti québécois s’excite à l’idée de tenir un nouveau référendum au plus tôt. Ou qui les fait tomber de leur chaise quand les vieux thèmes périréférendaires — la partition du Québec, les transferts du fédéral — refont surface lors de la campagne électorale.

C’est que, pour bien des gens, la séparation a déjà eu lieu, et ils sont passés à autre chose. Le Québec ne s’est pas séparé du Canada, mais bien des Québécois l’ont fait, eux. Ils ont abandonné le Canada — individuellement, sans trop se consulter, sans même trop le savoir. Le résultat est toutefois le même.

Quel résultat? Depuis cette séparation tranquille, c’est le Canada qui pédale pour essayer de nous rejoindre. Le Canada moderne, celui d’aujourd’hui, ce sont les Québécois qui l’ont défini, plus encore que les financiers ou les médias de Toronto, que les conservateurs ou les pétroliers de Calgary: bilinguisme, avortement, libre-échange, tolérance de la marijuana, mariage homosexuel, présence du Québec à l’Unesco, d’un parti séparatiste aux Communes… Ce n’est pas par hasard que le premier ministre du Canada — un anglophone conservateur de l’Alberta — entame toujours ses communications officielles à Ottawa en français. Sa survie politique en dépend. Le Canada, c’est nous!

La séparation tranquille s’est produite vers 1992, à l’époque où Roy «Ovila» Dupuis et Marina «Émilie» Orsini marquaient le Québec dans Les filles de Caleb, et qu’«ostin d’beu!», le juron de Rémi Duval dans Jamais deux sans toi, voulait dire quelque chose. Les BB étaient sacrés groupe de l’année et Jean Leloup tournait en dérision la première guerre en Irak dans sa chanson «1990». Le Léolo de Jean-Claude Lauzon se dirigeait vers Cannes, alors que Lothaire Bluteau se révélait dans Jésus de Montréal, de Denys Arcand — des noms que personne ne connaissait au Canada.

À cette époque-là, l’Union soviétique s’effondrait, Internet n’était pas encore entré dans les foyers, et la mondialisation naissante laissait entrevoir une ère de paix et de prospérité… Ici, nous étions dans le sillage turbulent de l’échec de l’accord du lac Meech, accord qui devait réparer «l’affront» du rapatriement unilatéral de la Constitution de 1980. Ce rapatriement aurait dû tenir compte des demandes «traditionnelles» d’un statut particulier pour le Québec: un retour à l’idée originale de la Constitution de l867, qui, elle, suivait l’Acte d’Union de 1840, lui-même une tentative malheureuse de réparer les pots cassés sur les plaines d’Abraham, en 1759. Bref, c’était l’époque de la commission Bélanger-Campeau, où les fédéralistes libéraux en avaient eux-mêmes ras le bol des impasses politiques sur le statut du Québec au sein du Canada, et ne savaient plus où se mettre.


 

C’est à cette époque que les Québécois décidèrent massivement de tourner la page des vieilles chicanes identitaires avec Ottawa et de s’embarquer dans une nouvelle aventure, unique, inédite, créatrice, stimulante et… mondialisante: la création du seul et unique melting-pot de langue française en Amérique.

Créer cette société mondiale mais francophone en Amérique fut l’œuvre, ainsi que le principal véhicule culturel et politique, de la génération qui a suivi celle des boomers péquistes. Ce métissage nouveau genre nous a tenus très occupés. Personne ne réclamait vraiment un référendum politique en 1995. La célèbre bourde de Jacques Parizeau, le soir du vote — «On a été battus par l’argent et des votes ethniques» —, révélait clairement ce qui s’était déjà produit ici: pour de nombreux Québécois, l’argent et les votes ethniques étaient devenus aussi québécois que le couscous, la salsa ou les sushis.

À Montréal, du moins. La campagne électorale qui vient tout juste de se terminer a laissé voir une certaine impatience, un peu partout en région, et parmi quelques candidats adéquistes, face à cette vision — ludique, pluraliste, postmoderne — du Québec véhiculée par les médias montréalais. Un virage à droite? Pas vraiment, dit Alain Giguère, de CROP. «Le débat dans la campagne s’est tenu très loin des valeurs de la droite morale américaine, ou de certains conservateurs de l’Ouest canadien.»

L’actualité a mis le doigt sur ce qui se passait en janvier 1992 en publiant un sondage qui fit beaucoup de bruit à l’époque, parce qu’il définissait, pour la première fois, cette fameuse «société distincte» mentionnée dans l’accord du lac Meech — et ce n’était pas le Québec profond à la ceinture fléchée, xénophobe et passéiste qu’aimait décrire Mordecai Richler.

Au contraire, notre numéro spécial décrivait plutôt les Québécois comme «un peuple postmoderne, à un niveau atteint par peu d’autres sociétés au monde». Postmoderne, en 1992, ça voulait dire: «qui a coupé la plupart des ponts avec son passé, ses institutions, ses symboles, ses tabous». Nous citions le sondeur canadien Michael Adams: le Québec vit au présent, il accepte la «nouvelle morale informelle», sexuelle et personnelle, disait-il. «Il est davantage tourné vers la recherche du plaisir que lié par un sens patriotique ou religieux du devoir.»

La série de reportages étayant ce sondage décrivait un Québec branché, internationaliste, culturellement autosuffisant, épicurien, «qui cultive la joie de vivre à la limite de l’insouciance».

À l’époque, les Canadiens disaient préférer quelqu’un qui fait son devoir, et les Québécois, quelqu’un qui cherche son bonheur. Les Québécois accordaient moins d’importance au mariage — et, donc, à la fidélité conjugale — que les autres Canadiens. Les Canadiens s’énervaient beaucoup plus que les Québécois si leur fille de 15 ans avait des relations sexuelles, fumait du pot ou décidait de se faire avorter. Ça dérangeait beaucoup moins les Québécois que les autres Canadiens si un homosexuel faisait la classe à leurs enfants au primaire. Les Québécois de 1992 achetaient quatre fois plus de lait entier, plus de billets de loterie, de cigarettes et de légumes que les Ontariens. Et ils étaient beaucoup plus nombreux que les autres au pays à dire que consommer, se payer quelque chose de nouveau, était «un des grands plaisirs de la vie»…

Et aujourd’hui? Nous avons demandé à CROP de poser les mêmes questions aux habitants du Québec et du reste du Canada. Résultat? Le Québec est toujours, tout à la fois, le mouton noir, la cigale, le petit cochon et la tête de cochon du Canada. Les Québécois sont en général plus insouciants, plus tolérants, moins disciplinés, plus coquins et moins généreux de leur temps et de leurs efforts que les autres Canadiens — comme il y a 15 ans.

«Le Québec est resté le Québec; nous sommes ce que nous sommes», dit Alain Giguère, président de CROP. Mais le monde a changé, la vie est devenue plus difficile, plus dangereuse à certains égards, ajoute-t-il, «et la réalité nous a rattrapés ces dernières années».

Depuis, le Canada a beaucoup cheminé sur la voie du modèle postmoderne à la québécoise: il a refusé de s’engager en Irak, a permis aux homosexuels de se marier, s’est fait à l’idée que le cinéma canadien est avant tout québécois, s’est trouvé un goût pour la bonne bouffe et le vin. Mais le trafic d’influence s’est opéré dans les deux sens. Cette année, les Québécois semblent beaucoup moins frivoles et insouciants qu’il y a 15 ans. Aujourd’hui, plus de Québécois répondent préférer d’abord les gens qui font leur devoir…

Lawrence Martin, analyste au Globe and Mail qu’on ne peut soupçonner d’être une taupe de la Société Saint-Jean-Baptiste, écrivait le 1er mars que le Canada doit, dans une bonne mesure, son enviable réputation de société ouverte, libérale et tolérante — «sa réputation de phare pour les autres pays» — au Québec, la province récalcitrante, qui rue toujours dans les brancards canadiens.

La conclusion de Lawrence Martin? Les pétrodollars font de l’Alberta le cœur économique du Canada; c’est vers là que tout le monde émigre en ce moment, c’est de là que viennent les surplus budgétaires d’Ottawa — et le premier ministre du pays. Mais qui a le vrai pouvoir de définir le Canada? «Le Québec. Qu’on le veuille ou non, c’est le Québec qui définit le Canada d’aujourd’hui», écrit-il.

Le Québec? Tout sauf ennuyeux…

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie