Un Québec généreux… et riche !

Oui, c’est possible, dit Jean-François Lisée. Mais la gauche doit devenir plus efficace.

Depuis son premier article paru dans L’actualité, en 1982 (sur les agriculteurs !), Jean-François Lisée est resté fidèle aux lecteurs du magazine, comme correspondant à Washington, puis comme membre de la rédaction, à Montréal. Il a publié dans nos pages des extraits de ses livres Dans l’œil de l’aigle (Prix du Gouverneur général), Le tricheur et Le naufrageur. Conseiller des premiers ministres Jacques Parizeau et Lucien Bouchard pendant cinq ans, il exerce aujourd’hui la fonction de directeur exécutif du CERIUM, le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, et conseille à l’occasion le Parti québécois et le Bloc québécois. Il publie cet automne un nouvel essai, Nous, aux Éditions du Boréal. Il signe cet essai à titre personnel.

Les grands principes sont, par définition, beaux. Voilà pourquoi il faut s’intéresser aux détails. Car c’est en eux que se cachent les véritables intentions, ou du moins les véritables répercussions sur le citoyen. C’est donc par là que je vais commencer. Quelle est la réponse de la droite et celle de la gauche classique à des problèmes concrets ? Et quelle serait la réponse des néo-sociaux-démocrates, ou plutôt d’une « gauche efficace québécoise » à inventer, pour reprendre la belle expression du député du Parti québécois François Legault ? Je commence par l’essentiel : la bouffe.

La cafétéria.
Soyons brutaux. Dans les écoles, les hôpitaux, les édifices publics, le rapport qualité-prix est exécrable.

Solution de la droite : L’État n’a pas sa place dans la bouffe. Virons les employés, louons les locaux à l’entreprise privée la plus offrante, qui embauchera des salariés payés deux fois moins cher, fixera les prix et empochera les profits qu’elle pourra en tirer.

Solution de la gauche classique : Ces salariés ont des droits acquis de haute lutte, qu’on les laisse tranquilles. Ils n’empoisonnent personne, après tout.

Solution de la gauche efficace : Qu’on crée l’unité de travail « cafétéria » avec les employés et les cadres. Qu’on lui délègue l’entière gestion du budget et que 33 % de tout accroissement des profits venant de gains de productivité, de ventes, etc., retournent en primes et augmentations de salaire. Le reste reviendra à l’État. Faisons de même pour les blanchisseries et tous les services de soutien. Si les résultats ne sont pas probants après cinq ans, on mettra en concurrence l’unité de travail et l’entreprise privée pour l’obtention du contrat.

Les bénéficiaires de l’aide sociale aptes au travail.
Au Québec, 150 000 personnes, soit 3,5 % de la population active, vivent de l’assistance sociale (rebaptisée assistance-emploi), alors qu’elles sont jugées aptes au travail. La moitié reçoivent des prestations depuis plus de huit ans. Cela coûte 900 millions par an à l’État.

Droite : Obliger les prestataires à travailler pour l’État 40 heures par semaine. Limiter la durée des prestations à cinq ans à vie.

Gauche classique : Augmenter les prestations pour que les assistés, des victimes, aient un revenu décent. Les inciter à retourner aux études ou à l’emploi, mais sans contrainte.

Gauche efficace : Décourager, placer, réformer, patienter, contraindre.

Décourager au point d’entrée. L’écart entre l’aide sociale et le salaire minimum est insuffisant. Il faut augmenter substantiellement la « prime à l’emploi », soit le crédit d’impôt accordé aux bas salariés. On doit cesser d’offrir aux prestataires des avantages qu’ils perdent lorsqu’ils trouvent un emploi — garderies moins chères, prime d’assurance médicaments réduite, etc. Le choix doit être limpide : l’emploi, même en bas de l’échelle, paie vraiment.

Placer. La dépendance à l’aide sociale croît immédiatement avec l’usage. Il faut empêcher les jeunes aptes au travail d’en devenir des habitués, pour leur bien comme pour celui du Québec. Pour eux, suivi et conditions contraignantes maximales : insertion immédiate dans un emploi d’utilité publique à plein temps, créé ou subventionné par l’État, ou (effet souhaité) retour aux études à temps plein avec résultats scolaires globalement positifs. Sinon, pas de chèque.

Réformer. Pour ceux qui ont recours à l’aide sociale après une perte d’emploi ou une mésaventure, il faut tout repenser, en s’inspirant un peu, mais pas seulement, des Danois. Posons le principe que tout salarié vivra un jour un retrait du marché du travail, volontaire ou non : congé parental, chômage, dépression, sabbatique. Faisons en sorte que chacun puisse, après disons cinq ans de travail permanent, recourir à des « emprunts d’années de retraite » — maximum de cinq années au cours d’une vie. Pour chaque année « empruntée », il devra travailler un an de plus après l’âge de 65 ans avant de bénéficier d’une pleine retraite. Pendant son retrait du marché du travail, il touche 75 % ou 80 % de son salaire moyen des cinq années précédentes. Pas d’appauvrissement. Pas de stigmatisation. Pas d’inégalités entre citoyens.

Patienter. En ce qui concerne ceux qui sont déjà dans le piège de l’aide sociale — 80 % des aptes au travail ont des problèmes d’insertion —, beaucoup de mal a été fait. Pour eux, rien n’est crédible à part ce que tente déjà Emploi-Québec, c’est-à-dire guider, former, réinsérer, avec un succès variable. La dose de carottes (primes à la réinsertion) et de coups de bâton (réduction des prestations lors des refus d’emploi) doit être calibrée avec soin, probablement au cas par cas. Le but de l’opération n’est pas de jeter des gens à la rue.

Contraindre. Les employeurs qui réclament la ligne dure, mais refusent d’employer les assistés trop vieux, sans emploi depuis plus d’un an ou qui ont le malheur d’avoir une couleur de peau autre que beige, doivent être contraints à embaucher au moins un prestataire de l’aide sociale pour toutes les 50 nouvelles embauches.

Hydro-Québec.
C’est la poule aux œufs d’or du Québec. Comment repenser son utilisation pour nous enrichir collectivement tout en réduisant la consommation d’énergie ?

Droite : En augmentant le tarif de 6,6 ¢ à 10 ¢ le kilowatt, on peut faire passer les profits de 2,8 à 7,8 milliards de dollars par an. On vend Hydro et on en tire 130 milliards, on rembourse d’un coup la dette du Québec : on fait donc une économie de sept milliards de dollars d’intérêts par an et on renfloue durablement le budget du Québec. La hausse du tarif provoquera une baisse de la consommation et le Québec deviendra plus vert. Privatisée, Hydro vendra ces kilowatts économisés aux États-unis et empochera les profits.

Gauche classique : René Lévesque a voulu qu’Hydro appartienne aux Québécois et fournisse l’électricité au coût le plus bas possible. Pas touche !

Gauche efficace : Le principe du coût le plus bas était d’aider Mme Tartempion, rue Panet, mais c’est fou l’argent qu’économise Paul Desmarais, dans son château de Sagard, à ce jeu-là. Annonçons à l’avance que, le 1er avril 2009, le tarif grimpera au niveau de celui de Toronto (de 6,6 ¢ à 10 ¢ le kilowatt). Horreur ? Évidemment ! Sauf si, ce même jour, le taux d’imposition chute de manière équivalente — ou si, pour ceux qui, en bas de l’échelle, ne paient pas d’impôt, la prime au travail, les prestations de revenu, le remboursement de TPS et de TVQ augmentent pour couvrir cette hausse —, de façon que, à la fin du mois, l’opération soit blanche pour chaque consommateur.

À quoi bon ? D’abord, les taux d’imposition chuteront, ce qui incitera davantage les Québécois à travailler et à investir. Ces taux passeront nettement sous la moyenne canadienne, ce qui rendra le Québec plus attirant pour les investisseurs et les travailleurs étrangers qualifiés. Ensuite, cette hausse de tarif, prévue près de deux ans à l’avance, poussera les propriétaires à calfeutrer pour faire des économies d’énergie, donc de sous. Conséquence : une croissance économique survoltée par la rénovation, puis, dès mai 2009, moins d’énergie consommée, donc une hausse du revenu disponible pour le contribuable et une augmentation des kilowatts qu’Hydro pourra vendre au prix fort aux États-Unis.

Ces profits supplémentaires doivent être mis dans une caisse santé ou un fonds des générations pour amortir, demain, le coût du choc démographique.

Deux ans plus tard, le 1er avril 2011, la vente de 25 % des actions de cette Super-Hydro — dont 1 % aux salariés d’Hydro, et en encourageant tous les Québécois, la Caisse de dépôt et placement, les fonds de pension à en acheter — générerait au moins 32 milliards de dollars de revenus à l’État, que l’on pourrait aussi verser dans le fonds des générations ou la caisse santé. Résultat : un Québec qui a protégé ses plus démunis, a provoqué la croissance, a gardé Hydro sous contrôle québécois (un actif de 130 milliards), a réduit ses impôts, s’est équipé pour l’avenir et est devenu plus prospère et plus compétitif.

Les droits de scolarité.
Il manque à nos universités, au bas mot, 400 millions par an pour suivre le rythme de la qualité nord-américaine. Nos droits de scolarité sont les plus faibles du continent (pas de l’Occident).

Droite : Déréglementer les droits, comme aux États-Unis et en Ontario. Ils tripleront rapidement, surtout dans le domaine des sciences médicales et pures, offrant aux universités une salutaire injection de fonds.

Gauche classique : Le Québec est passé, en 40 ans, de la sous-scolarisation à la tête du peloton des pays industrialisés. Les droits de scolarité peu élevés y sont pour quelque chose. S’il faut y toucher, ce devrait être pour les abolir, comme en France.

Gauche efficace : Augmenter les droits serait pousser les étudiants vers les banques, les rendre accros à l’endettement. Pensons autrement : nous permettons à nos jeunes de devenir, par exemple, dentistes ou gynécologues à peu de frais (ils paient 1 200 dollars de droits par an, alors qu’il en coûte de 13 000 à 25 000 dollars par an pour les former), et des dizaines d’entre eux nous quittent ensuite pour aller pratiquer ailleurs. À l’université, donnons à l’étudiant le choix de payer le coût réel de ses études. Ensuite, s’il travaille au Québec, pendant les 12 premières années, on lui versera un crédit d’impôt équivalent au tiers de ce qu’il a versé en droits de scolarité. Au point d’entrée, il aura aussi le choix de signer un contrat citoyen, en vertu duquel il paiera des droits de scolarité ridiculement bas. En échange, il s’engage, pendant 12 de ses 20 premières années d’activités professionnelles, à travailler au Québec. Lorsque son revenu annuel dépassera, disons, 75 000 dollars, il paiera sur 20 ans des « droits de scolarité différés » équivalents aux deux tiers du coût réel de ses études.

Les éoliennes.
Le Québec est le paradis du vent. À qui profitera la bourrasque de dollars ?

Droite : Laissons les gens du privé s’en occuper. Ils savent négocier avec les agriculteurs et les élus, créer des emplois, réinvestir la richesse. Qu’Hydro achète les kilowatts privés à bon prix, c’est tout.

Gauche classique : Avec le privé, les agriculteurs et les MRC se font avoir. Hydro a donné les contrats à des entreprises hors Québec qui font leurs classes à nos frais et qui repartent avec les profits. Qu’Hydro négocie, construise, exploite et verse les profits à l’État.

Gauche efficace : Maximisons les deux forces : le pouvoir de négociation et d’achat d’une grande société d’État (filiale d’Hydro, appelons-la Éole-Québec) ainsi que l’inventivité du privé et des collectivités. Qu’Éole-Québec négocie avec les grands constructeurs d’éoliennes, comme General Electric, l’implantation d’usines au Québec (ce que la politique éolienne de Bernard Landry, puis de Jean Charest, n’a pas réussi à faire). Dans un plan directeur qui donne priorité aux meilleurs sites, qu’Éole-Québec, partenaire des MRC, se tourne par appel d’offres vers les propositions locales d’implantation et d’exploitation. Que la division production d’Hydro soit autorisée à obtenir quelques contrats témoins et que le Québec appuie fortement les efforts de R-D québécois — publics et privés — en la matière. Pour le passé récent, réparons les erreurs : nationalisons.

Éloge de la richesse.
La mondialisation, les Chinois, les ingénieurs indiens, changer d’emploi cinq fois dans sa vie, se former, se reformer, se recaser, innover… c’est bien beau tout ça. Mais comment faire si vous ne comprenez aucun des paragraphes de mon texte ? Laissez-moi être plus clair : un adulte québécois sur deux ne peut lire autre chose que les titres de journaux — 2,5 millions d’entre nous (dont 37 % des jeunes adultes) sont quasi analphabètes. Lire un contrat, aider le petit à faire ses devoirs, comprendre un mode d’emploi ? Oubliez ça! Comme Jacques Demers, ils ne sont pas bêtes, loin de là, mais l’écrit est pour eux une langue étrangère.

Droite : Pour augmenter la richesse, il faut plus de riches, un fardeau fiscal plus léger, moins d’intervention de l’État.

Gauche classique : Pour augmenter la richesse, il faut imposer davantage les entreprises et redistribuer massivement.

Gauche efficace : Le Québec connaîtrait un bond qualitatif de la richesse collective et de la qualité de vie de ses habitants si on engageait toute la société dans un effort intense d’alphabétisation sur 10 ans. Un sommet sur l’analphabétisme doit être tenu dans les plus brefs délais. Au niveau québécois, régional, local, une grande « corvée » doit être organisée, mobilisant les dons des entreprises, le bénévolat de tous les retraités lettrés, leur formation par les 132 organismes d’alphabétisation existants, un vaste programme d’incitation à s’inscrire aux cours sur les lieux de travail, dans les quartiers, avec soutien multiple. Rien n’aurait un effet plus important et plus durable, rien ne rendrait le Québec plus riche, dans tous les sens du terme.

On pourrait continuer. Syndicalisme, grands projets, entrepreneuriat, éducation, SAQ, fardeau fiscal. Mais puisque je vous ai promis de (beaux) grands principes, les voici : la droite a la foi dans les vertus du marché, du privé. Pour elle, réduire l’État est un objectif en soi, car ce retrait laisse la place à l’individu et à l’entrepreneur, seuls vrais créateurs de richesse. Pour elle, la création de richesse est louable, même si elle entraîne de lourdes inégalités. La droite promet qu’ainsi les pauvres s’enrichiront. En Occident, cela n’est jamais arrivé sans l’intervention redistributrice de l’État.

Pour la gauche classique, la protection des acquis et une culture forte de l’égalité sont des aiguillons essentiels. Elle se méfie des réflexes individuels et préfère confier à l’État le soin de régenter le progrès social et économique. Elle se méfie d’ailleurs de la richesse et en particulier des entrepreneurs et des entreprises. Ce qui distingue (ou devrait distinguer, car je l’invente ici un peu à mon gré) la gauche efficace, c’est le pragmatisme et l’innovation au service du bien commun. L’histoire humaine nous apprend que l’appât personnel du gain, la prise de responsabilité et de décision, l’émulation avec l’autre sont des ressorts essentiels pour l’innovation. Introduisons-les dans le secteur public, faisons des salariés et des cadres, chaque fois que c’est possible, des entrepreneurs intéressés et engagés, et voyons le résultat. Rien n’est plus néfaste pour la qualité de nos services publics, aujourd’hui, que la guerre larvée que mènent nos gouvernements contre l’État et ses employés. Moins nombreux vous serez, disent nos gouvernements récents, mieux ça ira. Les salariés de l’État comprennent : on nous méprise. Comment les en blâmer ?

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