Un Québec léger, léger

En raison de son déclin démographique, le Québec ne fera bientôt plus le poids au sein du Canada. Une occasion en or pour les souverainistes, croit le directeur de l’Institut du nouveau monde.

Un peu moins de Tremblay et de Bouchard, un peu plus de Rodriguez, de Nguyen et d’Abdallah. D’ici 20 ans, si la tendance se maintient, la « société distincte » sera plus métissée que jamais. Plus vieille aussi. Mais surtout, la population québécoise commencera à décroître. Et ces changements démographiques vont entre autres favoriser… le mouvement souverainiste!

Ce déclin démographique cristallisera la position minoritaire des Québécois au Canada. Depuis 1994, ils forment moins de 25 % de la population canadienne, contre 29 % en 1961. Et déjà, l’influence du Québec sur les affaires décidées en anglais à Ottawa diminue. Le French Power des beaux jours de Pierre Elliott Trudeau n’est plus qu’un souvenir. Et ce sera plus flagrant encore lorsque la proportion de la population canadienne vivant au Québec fléchira jusqu’à 17 %, dans 50 ans.

Aux élections de 2004, la Chambre des communes comptait sept députés de plus qu’en 2000: trois sièges en Ontario, deux en Alberta et deux en Colombie-Britannique, pour tenir compte de la hausse du nombre d’habitants dans ces trois provinces. Certes, la loi protège le nombre de circonscriptions attribuées au Québec. Mais celui-ci ne pourra pas en gagner de nouvelles si sa population augmente moins rapidement qu’ailleurs. La proportion de députés du Québec a déjà commencé à décroître: 24 % en 2004 (75 sur 308), contre 25 % en 2000 (75 sur 301).

Les débats à la Chambre seront de plus en plus dominés par l’anglais. La tradition de l’alternance entre un premier ministre francophone et un anglophone sera plus difficile à justifier. Le bilinguisme officiel sera de nouveau contesté.

L’historien canadien Michael Bliss a écrit récemment qu’il y a désormais deux Canadas: l’ancien, constitué du Québec et des provinces de l’Atlantique, dont l’influence a déjà commencé à décliner, et le nouveau, composé de l’Ontario et des provinces de l’Ouest, dont la puissance va s’imposer.

L’incidence des changements démographiques sur la vie politique canadienne aiguisera la conscience qu’ont les Québécois de constituer une société distincte. Et avec le constat qu’on fait fi de cette différence, leur sentiment d’aliénation s’accentuera. Les succès durables du Bloc québécois sont une illustration parmi d’autres de ce phénomène.

De plus, à mesure que le poids politique du Québec diminue, Ottawa s’arroge des pouvoirs dans tous les domaines, y compris la santé, l’éducation, les villes, pourtant de compétence provinciale. Il profite du déséquilibre fiscal.

Bref, globalement, le Québec perd du pouvoir. Et il en perd au moment où sa situation démographique exigerait qu’il en acquière davantage.

Dans le monde ouvert et compétitif qui se profile à l’horizon, une petite nation francophone en Amérique, peu nombreuse et diversifiée sur le plan culturel, tirera mieux son épingle du jeu si elle dispose de tous les moyens d’un pays indépendant plutôt que des attributs limités d’une province.

Le marché du Québec ne suffit plus depuis longtemps à soutenir son économie, dont quelque 60 % dépendent du commerce extérieur. Le déclin démographique accentuera simplement la dépendance du Québec envers les marchés étrangers.

Certains disent que nous avons intérêt à faire partie d’un pays de 30 millions d’habitants pour parer à la mondialisation. Or, un Nobel d’économie, l’Américain Gary S. Becker, affirme le contraire. Il a montré, dans un article paru dans BusinessWeek, que depuis 50 ans ce sont les petits pays qui présentent le plus grand dynamisme.

À partir de 1950, le produit national brut (PNB) par habitant a augmenté plus vite dans les petits pays que dans les grands, soutient Becker. Nombre de ces petites nations ont compris qu’elles feraient mieux en spécialisant une partie de leur production industrielle et en la destinant au marché mondial.

Le Québec est déjà tourné vers l’étranger, c’est vrai. Mais ses politiques économiques sont contraintes par les lois et les politiques fiscales canadiennes. Et le Québec ne peut influencer le cours des choses à l’échelle internationale ni défendre ses intérêts, puisque son statut politique ne lui permet pas d’être représenté directement dans des instances comme l’OMC ou aux tables de négociations de l’ALENA.

Le choc démographique suscitera également des besoins sociaux différents. Une population vieillissante requiert plus de services de santé et de services sociaux. La chute de la natalité commence à causer des maux de tête aux autorités scolaires dans bien des endroits du Québec, où l’école du village est menacée de fermeture. La population est déjà en baisse dans plusieurs régions. Et les inégalités socioéconomiques s’accroissent.

Le fédéralisme tel qu’il est pratiqué au Canada, avec de forts accents centralisateurs, est un frein à la modernisation des programmes sociaux québécois. Combien d’années a-t-il fallu pour qu’Ottawa laisse enfin Québec établir son propre régime de congés parentaux? Quand les ministres québécois vont-ils pouvoir cesser de quémander leur part du Trésor fédéral pour remplir leurs propres responsabilités en santé et en éducation?

Pour lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale, il faudrait adopter une politique intégrée de soutien au revenu et d’éducation populaire. Cela restera impossible tant que l’assurance-emploi, les pensions de vieillesse et les allocations familiales seront gérées à Ottawa, et le reste à Québec.

Enfin, les changements démographiques auront un retentissement majeur sur les relations entre les Québécois d’origines diverses. Depuis 2001, l’immigration est devenue la première source de croissance de la population. Comment allons-nous tous vivre ensemble dans le respect de nos différences?

Une nation est l’ensemble de ceux qui décident collectivement de leur sort dans un régime démocratique. Comme l’a si bien dit le philosophe montréalais Charles Taylor, pour décider collectivement, il faut pouvoir délibérer. Et il n’y a pas de délibération possible sans un accord de fond sur des principes, des buts, des valeurs clés.

Dans une société pluraliste, le nationalisme canadien-français ne peut plus être ce ciment qui, autrefois, liait entre eux les francophones du Québec. À l’échelle du monde, c’est la citoyenneté, accordée par un pays à ses ressortissants, qui crée le sentiment d’appartenance à une communauté politique. Pour relever le défi du vivre ensemble au 21e siècle, le Québec ne peut bâtir des liens entre ses membres que par une citoyenneté commune. Or, il n’existe qu’une citoyenneté au Canada, et elle ne reconnaît aucun statut national ou particulier au Québec.

L’immigrant qui s’installe à Montréal est sans cesse déchiré entre sa loyauté envers la citoyenneté qu’il a reçue d’Ottawa et son appartenance concrète à la communauté québécoise. Ce n’est qu’en exerçant pleinement sa souveraineté que le Québec pourra accorder une citoyenneté effective et qui inclue tous les Québécois, pure laine ou pur coton, tricotés ici ou ailleurs.

Pour l’heure, ces distinctions apparaissent comme marginales. Mais dans un avenir où l’accroissement de la population du Québec dépendra de plus en plus de la venue d’immigrants, la question deviendra cruciale.

Les changements démographiques seront un moteur de la souveraineté. Ils sont déjà à l’oeuvre et on peut observer qu’ils n’ont pas été un frein à ce mouvement.

Certains ont cru que la conjugaison de ces deux phénomènes – moins d’enfants de souche et plus d’immigrants – empêcherait un jour le Québec d’accéder à la souveraineté. Tout au long de la période où la natalité a chuté pour de bon et l’immigration augmenté pour la peine, l’appui à la souveraineté n’a cessé de croître. Une hausse moyenne de 1 % par année depuis 1970, a constaté le sociologue Maurice Pinard, de l’Université McGill. À mesure que le Québec se diversifiait, l’appui à la souveraineté augmentait.

Le référendum de 1995 n’a pas été perdu à cause de « votes ethniques ». Une étude effectuée par Léger Marketing pour le groupe Génération Québec, en 2000, auprès de ceux qu’on appelle « les enfants de la loi 101 » – ces jeunes issus de l’immigration qui ont fréquenté l’école française – indique qu’ils se comportent, sur le plan politique, comme la moyenne des Québécois: 40  % auraient voté oui à un référendum sur la souveraineté, soit la même proportion que dans la population en général.

Le déclin démographique, on l’a dit, s’accompagne d’un vieillissement de la population. Quelques analystes ont écrit qu’une population vieillissante aura plus de réticence à prendre le risque de la souveraineté. Il est vrai qu’au dernier référendum seulement 35 % des personnes ayant 55 ans et plus ont voté oui. Mais les générations suivantes ont massivement appuyé la souveraineté en 1995: on parle de 71 % des 18-54 ans appartenant à la population active. Et ceux qui sont souverainistes ont tendance à le rester en prenant de l’âge.

En 1980, Jean Chrétien a effrayé les personnes âgées en agitant le spectre de la perte des pensions de vieillesse. Les aînés des années 2000 seront insensibles à ce genre d’argument; plus scolarisés, mieux préparés à la retraite et, surtout, mieux informés du fait que dans un Québec souverain, tout ce qui changerait sur le chèque de pension, c’est la couleur du drapeau. Sous un angle ou un autre, les changements démographiques devraient favoriser la souveraineté. Si, bien sûr, les leaders souverainistes savent les interpréter avec compétence.

Un Québec disposant de tous les pouvoirs pourrait adapter ses politiques pour les rendre encore plus favorables à la famille et ainsi provoquer une hausse, même limitée, de la natalité. Il y aurait également un effet psychologique. Ce peuple aurait réalisé quelque chose de rare: faire naître un pays démocratique en Occident. Cela aurait des répercussions sur l’image que les Québécois ont d’eux-mêmes et pourrait susciter une confiance renouvelée dans l’avenir.

Le démographe canadien David Foot a observé un regain de la natalité durant la période 1976-1981, entre la prise du pouvoir par le Parti québécois et le premier référendum sur la souveraineté. Un vent d’optimisme collectif soufflait sur le Québec. Foot a donné à ce phénomène le nom d’« effet Lévesque ». Si la simple perspective de la souveraineté a dopé la natalité, ne peut-on pas présumer que l’indépendance elle-même aurait un effet au moins équivalent?

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