Un réfugié dans mon salon ?

Aider un réfugié à s’installer au Canada, ça peut coûter combien ? Mode d’emploi pour citoyen engagé.

Photo : iStockphoto
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Le drame des 2,5 millions de réfugiés syriens vous émeut, mais vous vous sentez impuissant ? Vous ne l’êtes peut-être pas : vous pouvez offrir une nouvelle vie au Canada à l’un de ces rescapés. À condition d’avoir plusieurs milliers de dollars à votre disposition… et beaucoup de patience.

Le gouvernement Harper s’est engagé à accueillir 1 300 réfugiés de la Syrie d’ici la fin 2014, mais de ce nombre, seuls 200 seront recueillis par l’État. Les 1 100 autres devront être pris en charge par de petits groupes de particuliers ou par des organismes (églises, syndicats, associations), en vertu d’un programme peu connu qu’on appelle le parrainage collectif de réfugiés.

« Pour nous, c’est une porte qui s’ouvre », dit Lucas Atassi, Syrien d’origine établi à Montréal depuis 2011 avec sa mère, Maha Kahale. Lui-même admis au Québec en tant que travailleur qualifié, ce trentenaire remue ciel et terre depuis quelques mois pour faire venir ses deux sœurs, Maya et Maïssan, actuellement exilées au Caire. Il a déposé une demande de parrainage en octobre. « Une fois arrivées, elles feront le même chemin que j’ai parcouru et auront les mêmes droits. On vit bien ici. On est dans un pays sécuritaire, confortable. »

Mais on ne s’improvise pas parrain ! Il faut pouvoir subvenir à tous les besoins du réfugié — le nourrir, le vêtir, le loger, le meubler, le transporter — pendant sa première année au pays, ou même les trois premières s’il y a des raisons de croire qu’il aura du mal à intégrer le marché de l’emploi. Votre protégé aura le droit de travailler dès son arrivée en sol québécois, mais s’il n’y parvient pas, vous serez sa seule ressource. Si jamais il devait recourir à l’aide sociale pendant cette période, vous devrez rembourser les sommes à l’État.

C’est le ministère québécois de l’Immigration et des Communautés culturelles (MICC) qui administre ce programme et qui évalue si vous avez les reins assez solides pour soutenir un tel fardeau (ailleurs au pays, c’est Ottawa qui s’en occupe).

Vous ne l’assumerez pas seul : vous devez former un groupe de deux à cinq personnes qui partageront les responsabilités. Un revenu minimum sera exigé de chacun de vous, établi en fonction de la taille du groupe parrain, du nombre de bouches à nourrir dans votre propre famille et dans celle que vous souhaitez accueillir. Le Ministère considère que pour prendre en charge une personne seule, par exemple, votre groupe devra réunir 16 200 dollars pour l’année ; pour deux adultes, il vous faudra 23 756 dollars ; pour une famille de quatre, comptez 28 728 dollars, et cela, en plus des sommes nécessaires pour prendre soin de votre propre ménage.

Vos revenus sont insuffisants ? Vous ne trouvez personne avec qui former un groupe ? Remplir vous-même toute la paperasse est au-dessus de vos forces ? Associez-vous plutôt à un organisme sans but lucratif qui déposera la demande en votre nom, qui assumera le risque financier et qui gérera les formalités à votre place. Au Québec, une quinzaine d’organismes le font, selon le MICC. Sept d’entre eux ont une « entente-cadre » avec le Ministère, qui leur permet de parrainer un certain nombre de réfugiés par année sans devoir refaire chaque fois la preuve de leur capacité financière. Le MICC refuse d’en dévoiler la liste, mais nous avons pu confirmer que le bureau des Missions jésuites, l’Archevêché de Montréal et le Diocèse anglican de Montréal sont du nombre. Faire appel à l’une de ces organisations « pré-approuvées » peut accélérer la procédure. En revanche, la plupart exigent un dépôt de plusieurs milliers de dollars en guise de garantie, qu’elles conservent jusqu’à l’arrivée de votre protégé.

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C’est ce programme qui avait permis à des milliers de réfugiés de la mer vietnamiens de trouver asile au pays à la fin des années 1970, sous l’impulsion de groupes communautaires et religieux qui s’étaient mobilisés pour les recueillir. Au fil des conflits et des famines, le parrainage a permis de secourir des vagues de rescapés éthiopiens, bosniaques, rwandais, afghans. Et bientôt syriens : en date du 4 mars, le MICC avait reçu environ 120 demandes de parrainage collectif concernant quelque 260 ressortissants de ce pays, dont 6 sont déjà arrivés. Bon an, mal an, environ 450 réfugiés s’installent dans la province grâce au parrainage, ce qui représente 10 % de l’ensemble des réfugiés admis au Québec.

Le poids sur les épaules des garants n’est pas que financier, il est aussi moral. On s’attend à ce que ceux-ci accompagnent les nouveaux arrivants dans toutes les facettes de leur adaptation, y compris la recherche d’emploi, l’apprentissage du français, l’inscription des enfants à l’école. Et qu’ils leur offrent le réconfort dont peut avoir besoin quelqu’un qui vient d’échapper à la guerre.

Lucas Atassi ne connaît personne au Québec à qui il aurait pu demander un tel investissement. Il fait plutôt affaire avec l’organisme Action Réfugiés Montréal, qui gère les parrainages pour le compte du Diocèse anglican (lequel est autorisé à parrainer 35 familles par an). Un revenu minimum n’est pas requis, mais Lucas a dû fournir une preuve d’emploi — il est préposé dans une banque — et emprunter à un oncle les 11 000 dollars exigés comme dépôt pour ses deux sœurs. Pour faire venir un seul adulte, il aurait dû débloquer 7 000 dollars ; pour une famille de quatre, 13 000 dollars. « C’est à peu près basé sur les sommes annuelles de l’aide sociale, précise le directeur, Paul Clarke. Lorsque les parrainés arrivent, on prend le total cumulé avec les intérêts et on fait 12 chèques, qui leur sont remis tous les mois. Il peut arriver que la relation se rompe entre le parrain et ses parrainés, et nous devenons alors responsables de ces gens-là. C’est notre façon d’atténuer le risque. »

Lucas et sa mère ne sont pas au bout de leurs peines. Si leur dossier traverse avec succès tous les rouages bureaucratiques, Maya et Maïssan fouleront le sol québécois au plus tôt dans… trois ou quatre ans. Québec doit d’abord donner son feu vert, puis acheminer la demande au ministère de l’Immigration du Canada, qui la dirige vers le bureau canadien des visas dans le pays où le réfugié se trouve. Là-bas, le traitement d’une demande de parrainage collectif peut prendre des années. Au bureau de Beyrouth, au Liban, le délai atteint 21 mois ; à Amman, en Jordanie, deux ans ; au Caire, en Égypte, trois ans et demi. « Le Canada ouvre la porte à 1 300 Syriens, mais ça ne veut pas dire qu’ils arriveront par le prochain avion, dit Paul Clarke, d’Action Réfugiés Montréal. C’est le quota annuel pour tout le Canada qui est augmenté, sans qu’il y ait de ressources supplémentaires à l’autre bout. Ottawa n’a pas envoyé 20 agents de plus à Beyrouth pour traiter les dossiers. »

En raison de ces obstacles, de nombreux Québécois d’origine syrienne — ils sont environ 15 000 — vont trouver d’autres moyens pour aider leurs proches, croit Faisal Alazem, directeur du Conseil syro-canadien à Montréal. Beaucoup de Syriens en détresse ne sont même pas admissibles au programme. Ni les 6,5 millions de déplacés à l’intérieur de la Syrie (pour être considéré comme un réfugié, il faut avoir quitté son pays) ni les 600 000 qui ont trouvé asile dans la Turquie voisine (à cause de la difficulté d’obtenir un permis de sortie des autorités turques). Autre bémol : les parrainés ont intérêt à rester dans le même pays pendant que leur dossier est en traitement, sans quoi les délais pourraient encore s’allonger.

En attendant d’être de nouveau réunis avec Maya et Maïssan, les Atassi essaient du mieux qu’ils peuvent de se consoler. Il y a déjà trois ans que Maha n’a pas serré ses filles dans ses bras, et l’inquiétude lui fait perdre le sommeil et la santé. « Ça me tue, cette impuissance, cet état de déchirement », dit-elle, ses larmes faisant filer son mascara. « La situation devient de plus en plus pesante. Elles me disent : “Maman, je ne peux plus tenir le coup !” »

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Bon à savoir

Vous voulez participer au programme, mais vous ne connaissez aucun réfugié syrien ? Le MICC et le Conseil syro-canadien peuvent vous mettre en contact avec des familles admissibles.

Service à la clientèle du MICC
1 877 864-9191

Conseil syro-canadien à Montréal
514 207-5315