Un sale boulot nous attend

Dans sa lutte contre le groupe armé État islamique, l’Occident est aveuglé par sa vision nombriliste du monde, affirme Robert R. Fowler, un ex-diplomate canadien. Les valeurs que nous croyons universelles pourraient même se retourner contre nous.

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Photo : Spencer Platt/Getty Images

Nous vivons à une épo­que de décapitations sans scrupules — et de répliques malavisées. Bien des observateurs occidentaux semblent persuadés que le comportement atroce du groupe armé État islami­que (EI) contribuera à légitimer et renforcer la coalition anti-EI, tout en affaiblissant l’autorité de l’EI. Mais ce raisonnement est faussé par des a priori occidentaux. Ce qui nous paraît raisonnable ne l’est certainement pas pour l’EI — ni pour bien d’autres ailleurs dans le monde, particulière­ment dans l’oumma musulmane.

Nous nous sommes trompés en Irak et en Afghanistan, puis en Égypte, ensuite en Libye et en Syrie. Nos valeurs ne sont pas les leurs, et elles ne sont pas universelles non plus (d’où le fait que la « politique étrangère basée sur les valeurs » de John Baird et Stephen Harper est si mal fondée et prétentieuse). C’est bien dommage, mais il n’existe pas de valeurs essentielles qui soient universellement acceptées, et rarement avons-nous réussi, où que ce soit dans le monde, à forcer les populations à troquer leurs valeurs contre les nôtres. Malgré les billions de dollars que nous avons dépensés, collectivement, pour combattre les talibans en Afghanistan afin de gagner les cœurs et les esprits, bien des Afghans, sans doute la plupart, ne veulent pas voir de filles à l’école ; sont peu intéressés par la démocratie ; croient que nos sermons à propos de la corruption sont d’une hypocrisie sans borne ; et préfèrent cultiver du pavot plutôt que des carottes.

Même la Déclaration universelle des droits de l’homme, rédigée par un Canadien et dont nous avons raison d’être fiers, n’est pas non plus reconnue universellement. Elle fut écrite en 1948, année où l’Organisation des Nations unies, encore naissante, ne comptait que le quart des membres actuels. Le gros de l’humanité était sous-représenté. Seuls quelques pays de ce que nous appelons aujourd’hui le tiers-monde étaient présents à la création de l’ONU, en 1945, et à l’adoption de la Déclaration, trois ans plus tard. La Chine n’était que Taïwan, et les seuls pays africains étaient l’Éthiopie, l’Égypte, le Liberia et une Afrique du Sud très différente de celle d’aujourd’hui. Les puissances coloniales (toutes chrétiennes et blanches) se voyaient comme les représentants de l’humanité tout entière. D’une certaine façon, nous le pensons encore, obstinément sourds aux effets néfastes de notre arrogance.

L’EI, cependant, est très conscient de la façon dont nous sommes perçus. Il sait qu’il est bon pour sa propagande de provoquer les Américains ou d’égorger des Occidentaux. Il comprend à quel point l’idée de subir des pertes répugne aux Occidentaux, dont les actions perdent en efficacité du fait d’une sorte de trouble déficitaire de l’attention collectif. Il sait l’effet désastreux des incursions malavisées en « territoire musulman » — et il espère nous attirer dans un autre guet-apens. Ce faisant, il est assuré d’augmenter sa base de recrutement, son autorité, l’étendue du mouvement et son influence ; et il se fiche du nom­bre de morts dans ses rangs. En vérité, de telles pertes sont, à ses yeux, un cadeau du ciel.

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Robert R. Fowler est professionnel en résidence à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa, et l’auteur de Ma saison en enfer : 130 jours de captivité aux mains d’Al-Qaïda. Conseiller aux affaires étrangères de trois premiers ministres fédéraux, représentant personnel pour l’Afrique de trois autres et sous-ministre à la Défense nationale, il a été ambassadeur canadien à l’ONU de 1995 à 2000, soit le plus long mandat à ce poste. – Photo : Kevin Van Paassen/The Globe and Mail/La Presse Canadienne

Nous sommes, nous, Canadiens, horrifiés par de telles décapitations, indignés qu’on puisse faire une telle chose à quiconque, voire à nous-mêmes. Si mon collègue Louis Guay et moi avions été enlevés au Mali en 2014 plutôt qu’en 2008, nous aurions connu le même funeste sort que le journaliste Daniel Pearl en 2002, que James Foley, Steven Stoloff et le travailleur humanitaire David Haines le mois dernier, et que, tout récemment, le touriste français Hervé Gourdel.

La réaction occidentale à ces récentes atrocités est révélatrice d’une vision du monde nombriliste et sélective. Nos vagues alliés de « l’opposition syrienne », que nous armons avec tant d’empres­sement, se livrent méthodiquement depuis trois ans à la torture, au massacre d’enfants, de femmes et d’hommes, aux décapitations et autres démembrements de dizaines de milliers de victimes — tout comme les légions meurtrières de Bachar al-Assad. (C’est bien sûr dans la veine des exactions d’Abou Moussab al-Zarqaoui en Irak, d’Abou Sayyaf et de la Jemaah Islamiyah dans les lointaines Philippines, et de Boko Haram, qui a massacré 3 000 per­sonnes cette année dans le nord du Nigeria, le plus grand et le plus riche pays d’Afrique.)

Et voilà que, soudain, drapés dans la vertu, l’indignation et le dégoût, nous improvisons une coalition floue, sans cohésion et pas très déterminée en réponse à la mort de quatre Occidentaux innocents aux mains de versions toujours plus extrémistes d’al-Qaida. Nous avons, par conséquent, réagi exactement comme elles l’espéraient.

La mission de notre coalition s’élargira inévitablement. Notre allergie paralysante à l’engagement de troupes au sol et notre refus d’admettre qu’il est impossible de contrôler un vaste territoire du haut des airs (comme le prouve la Libye actuellement) auront pour conséquences — comme en Afghanistan et en Irak — que nous bombarderons encore davantage ; que les drones seront déployés plus largement et avec encore moins de discernement ; et que nous tuerons et mutilerons beaucoup, beaucoup plus d’innocents que le califat n’aurait pu en décapiter dans ses rêves les plus fous.

Tout le monde saura, par contre, que là-haut dans le ciel, loin derrière la ligne de front, nous ne mettons pas notre peau en jeu. Comme d’habitude, nous exhorterons nos alliés du Moyen-Orient, prétendument bien entraînés, à faire preuve de bravoure dans un combat que peu d’entre eux considèrent comme le leur — et, encore une fois, nous serons déçus. Pour un temps, nous parviendrons à réduire l’efficacité militaire de l’État islamique dans le nord de la Syrie et en Irak, tandis que son autorité morale, elle, fleurira et que ses opérations se multiplieront partout en dehors de la zone d’intervention. Et alors — bientôt, selon un calendrier réaliste — nous nous retirerons, et nos actions et motivations seront honnies pour bien plus longtemps encore. En somme, et bien que je regrette cette conclusion, nous ne réussirons pas à affronter et à contenir les exactions d’al-Qaida et de l’État islamique, parce que nous n’aurons pas eu la volonté qu’il faut pour l’emporter.

C’est comme si nous avions perdu la capacité de nous engager à long terme. Nous semblons incapables de faire valoir, même à nous-mêmes, que si ces gens menacent réellement notre mode de vie, alors il nous incombe à tous de faire le sale boulot nécessaire pour éradi­quer la menace. Nous, citoyens et élus, au Canada comme ailleurs en Occident, ne semblons pas avoir la volonté de nous engager jusqu’au bout, de faire tout ce qu’il faut pour vaincre une idéologie aussi fondamentalement hostile.

Cette indécision et ce man­que de confiance sont exacerbés par cette cruelle réalité : nous n’avons pas pu réparer ce que nous avons détruit en Irak en 2003 et nous nous en sommes lavé les mains. Le génie est sorti de la lampe, et personne ne pourra l’y remettre. Toute solution à long terme devra venir de la communauté musul­mane — et plus particulièrement, bien sûr, du monde arabe. Tous nos efforts, jusqu’à présent, n’ont fait qu’empirer les choses, envenimant la haine contre l’Occident et avivant la méfiance quant à nos motifs. La meilleure chose à faire est de foutre le camp de là.

Mais… si nous partons trop pré­cipitamment, nous laisserons dans notre sillage un chaos géo­stratégique et une catastrophe humanitaire : un danger pour les populations du monde musulman et pour Israël de même que pour nous, dans nos pays. Nous, Occidentaux, avons éveillé et nourri la bête. Avant d’abandonner cette région tumultueuse et ses populations éprouvées, nous devrions au moins essayer de « réinitialiser », de ramener la situation aux conditions antérieures, celles d’avant 2003. Nous devrions, en fait, porter un coup suffisant à al-Qaida et ses clones, comme l’EI, pour que ceux à qui nous laisserons le terrain aient une chance de prévaloir malgré le chaos que nous aurons créé.

Mais si nous tentions sérieusement de supprimer la tumeur djihadiste — d’arrêter ceux qui s’acharnent à vouloir détruire les bases de notre civilisation —, il faudrait alors aller très au-delà de nos dispositions actuelles pour nous engager à fond. Il nous faudrait convaincre ceux que nous appelons nos alliés en Arabie saoudite et dans les pays du Golfe de cesser — réellement cesser — de financer les prêcheurs djihadistes et les réseaux terroristes partout dans le monde. Chez nous, nous devrions édicter clairement que nous ne tolérerons ni les enseignements djihadistes, ni les recrutements de djihadistes, ni la dissémination de propagande djihadiste.

Dussions-nous tenter d’infliger un tort important aux barbares de l’EI, il faudrait alors nous préparer à livrer une bataille longue et atroce contre un ennemi déterminé, réellement impatient de mourir au combat. Il nous faudrait aussi renoncer aux restrictions absurdes que nous nous imposons avec tant d’enthousiasme et de complaisance (durée d’intervention arbitraire, aucun déploiement d’infanteries), admettre qu’il faudra des combats au sol féroces afin de finir le travail et qu’il y aura des pertes, dont une large part d’innocents.

Enfin, bien que ce soit improbable dans le contexte politique actuel, il ne faudra jamais « lâcher la cible » — la suppression de la menace existentielle contre notre mode de vie grâce à la déchéance d’al-Qaida et de ses clones — et il faudra dire clairement que jusqu’à ce que cette mission soit réellement accomplie, la bagarre ne tournera pas autour des beaux objectifs dont les politiciens nous enivrent quand ils évoquent de telles missions : le développement, l’emploi, la démocratie, la corruption, les droits individuels, l’égalité entre les sexes, la foi.

Pour atteindre un tel objectif, nous devrons aussi admettre qu’il faut y consacrer d’importants budgets et avoir une vision claire à long terme pour convaincre les musulmans de partout qu’un tel engagement n’est pas une croisade, comme les djihadistes nous en accusent ; en fait, que cela n’a rien à voir avec aucune religion, mais que le djihad planétaire va tout simplement à l’encontre de la paix mondiale. Ce n’est qu’une fois cette mission réellement accomplie que nous pourrons, et alors seulement, nous tourner vers la reconstruction et le développement.

À moins d’y aller à fond, ça ne vaut pas la peine d’essayer et nous devrions nous retirer tout de suite. Une tentative sans conviction, telle que celle dans laquelle nous semblons nous être embarqués, ne fera qu’empirer les choses.

The Globe and Mail. Traduction : Jean-Benoît Nadeau.)

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Votre analyse est exhaustive et la synthèse que vous en faites est excellente. On constate votre expérience de l’environnement géopolitique considéré. Vous énoncez haut et fort la seule véritable voie à suivre. Mais, et c’est là que le bat blesse, osera-t-on s’y engager? Personnellement, je n’y crois pas et ce pour une raison bien simple; nous sommes, et j’entends par là, la civilisation dite ‘occidentale’ en décadence. Si on veut faire un parallèle on pourrait faire un saut historique dans le temps et constater que nous en sommes, à peu de choses près, là ou les romains étaient vers la fin de leur dynastie. En effet, nous ne savons plus accepter les vraies valeurs comme l’effort, le travail, l’honnêteté et la justice. Exactement, comme les Romains le faisaient nous nous en remettons à des ‘mercenaires’ pour appliquer une politique de ‘façade’ à court terme mais destructitre à long terme. Serons-nous assez perspicace pour en prendre conscience avant qu’il ne soit trop tard. Malheureusement, j’en doute mais donnons la chance au coureur!!!!

Est-ce vrai que le Gouvernement canadien a payé un million pour vous libérez?

«Malgré les billions de dollars que nous avons dépensés»
S’il a écrit billion, c’est milliard en français

Billion en français, c’est mille milliards. Les mêmes mots sont utilisés dans les deux langues, mais ils n’ont pas la même signification.

C’est le sénateur des États-Unis, John McCain qui estimait que si les Américains intervenaient en Irak, ils devaient être prêts à y rester 100 ans. Bien sûr que monsieur McCain a par certains aspects parfaitement raison. Mais cela signifierait en quelques sortes que comme populations solidaires des États-Unis, que nous assumons et soutenons toutes formes d’impérialisme. Que de même les américains assument cette propension à l’impérialisme.

— Après tout pourquoi pas ! Si cet impérialisme contribue à conserver la paix universelle et la prospérité.

Pourquoi évidemment, en cette occurrence, s’en prendre au Vladimir Poutine qui en bon nationaliste entend préserver sa zone d’influence ?

Pourquoi plaider en faveur d’un État palestinien indépendant, lorsque la formation d’un Grand Israël est la solution ?

Pourquoi s’en prendre à l’EI en particulier et non préférentiellement déposer plutôt Bashar al-Assad à la place, puise mettre l’administration de la Syrie, de l’Irak, voire même de la Lybie entre les mains de la coalition ? Une bonne façon après tout, d’administrer ces régions, comme cela se fit aux lendemains de la guerre de 14-18 par les Forces alliées, suite à l’effondrement de l’empire Ottoman.

La réalité, c’est que depuis maintenant près de 100 ans. Nous n’avons pas trouvé d’alternative crédible et durable pour remplacer cette hégémonie turque. Qui s’étendait sur une bonne partie de l’Europe centrale et sur presque tout le Moyen-Orient.

La réalité encore, c’est que nous sommes prisonniers de nos propres contradictions. Nous estimons que si nous commercions avec nos ennemis, ils finiront bien tôt ou tard par devenir nos amis, pour adopter nos valeurs aussi. Lorsque ce qu’ils adopteront ce sont nos produits, ce qui leur plait dans nos styles de vies…. Mais pas nos valeurs spécifiquement.

Pourtant, la meilleure façon de faire adopter nos valeurs, c’est bien par la conquête de nos adversaires. Précisément l’exercice consiste à conquérir des territoires, tout en préservant autant que faire se peut les populations de toutes formes de destructions. Cela passe par un dispositif qui relève de l’occupation et de la construction. Les combats dans ce cas deviennent accessoires. Puisque le but n’est pas de vaincre l’adversaire, mais plutôt de l’épuiser.

Ceux qui cherchent à faire appliquer les règles d’engagement sont des imbéciles et de bien médiocres stratèges.

Ce sont les notions du droit international qu’il faudrait réviser. Le droit en d’autres termes de pouvoir intervenir au besoin et celui d’annexer pour une durée indéterminée, purement et simplement les territoires ainsi occupés pour fin d’assurer la paix et le développement harmonieux de l’humanité.

Pour moi, vouloir revenir aux conditions antérieures à 2003 est disons-le clairement : assez délirant. Je suis passablement étonné qu’un diplomate aussi distingué puisse par ce texte soutenir avec sérieux ici, un tel registre qui relève de l’incohérence plutôt que comme il se devrait relever plus essentiellement des règles de la prudence qui usuellement plaisent en diplomatie.

Vous avez absolument raison. C’est tout ou rien. Mais derrière les bonnes intentions se cache aussi des motif bien moins noble. L’Afghanistan, est-ce vraiment pour aller construire des écoles ou protéger les champs de pavot? Empêcher la mafia Russe de prendre le contrôle sur les milliards que représente le trafic d’héroïne? Et les interventions dans le golfe, nous savons tous qu’il est relié au pétrole. D’ailleurs je me demande pourquoi il n’y a pas une intervention au Nigéria qui est un producteur important.

Mais bon, la défense d’intérêt économique nous à amené sur une autre plateforme, cette guerre « sainte » qui est une réponse à nos incursions qui remonte à bien plus loin que le régime Ottoman et face aux défis présent, vous avez raison, il faut que notre implication soit significative mais nous devons aussi commencer par nous protéger, ici au Canada.

Il y a souvent une confusion entre les appellations, musulman, islam, islamiste etc etc alors il faut commencer à utiliser les bons mots. Tout ceux qui prêche le retour vers l’origine de l’Islam, à la pureté, à la religion unique dans le monde sont des Salafistes. Qu’ils se revendiquent d’être Boko Haram, EI, d’al quaida ou je ne sais quoi, ils sont tous Salafiste.

Alors, pour qu’il n’y ait aucune confusion, pour donner du pouvoir au législateur, il faut que le gouvernement se tourne vers la Cour Suprême du Canada et lui pose une simple question; Est-ce que le Salafisme se conforme à l’esprit de la Charte des Droits et Libertés et peut en recevoir sa protection? Point! La réponse étant manifestement non, alors nous pourrons éliminer se cancer idéologique de notre territoire et tout les pays d’occident devrait en faire de même. Malheureusement, le pouvoir financier des supporteurs du jihad islamique, l’Arabie Saoudite en tête, sont telle que les gouvernements, sous la menace d’un cataclysme financier et, un petit soupçon de corruption, prennent toute les mesures les plus insignifiante pour faire croire qu’ils ont la situation bien en main. Comme la fameuse Charte Québécoise qui est tout aussi inutile que liberticide. Bref, ont est loin de s’enligner vers de bonnes décisions…finalement!!!

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