Un sondage hallucinant pour mieux comprendre la culture du viol

Parmi les Français sondés, 21 % croient que les femmes peuvent prendre du plaisir à être forcées et 19 % des personnes interrogées jugent que «beaucoup de femmes disent “non” mais ça veut dire “oui”».

Photo: Ryan McGuire/Pixabay
Photo: Ryan McGuire/Pixabay

L’association Mémoire traumatique et victimologie a réalisé une enquête en forme de photographie des représentations des Français sur le viol et les violences sexuelles. Consternants, les résultats de ce sondage Ipsos réalisé auprès d’un échantillon de 1 001 personnes sur Internet, entre le 25 novembre et le 2 décembre 2015, ont fait beaucoup de bruit dans l’Hexagone, car ils ont mis la société française en face d’une réalité dont elle ne peut plus s’échapper: la culture du viol y est bien implantée.

Pour beaucoup, la victime est encore souvent considérée comme coupable, que ce soit d’avoir menti, d’avoir provoqué ou d’avoir soi-disant consenti. Un Français sur trois (32 %) estime par exemple qu’il est fréquent de voir une victime accuser à tort son agresseur avec pour seule motivation la déception amoureuse ou la vengeance. Deux Français sur cinq (40 %) jugent que lorsqu’une femme affiche une attitude provocante en public, elle déresponsabilise en partie son violeur. Un Français sur cinq (21 %) croit qu’avoir un rapport sexuel avec une personne qui dit clairement être non consentante, mais qui cède quand on la force, ce n’est pas un viol, mais tout au plus une agression sexuelle.

Mémoire Traumatique et Victimologie- Les Francais et les repr

Autrement dit, le fait de céder constitue pour ces dernières personnes un comportement disqualifiant le viol. Cela sous-entend que la notion de contrainte est mal comprise par la population française, de même que la différence entre un viol et une agression sexuelle (le viol se distingue des autres agressions sexuelles en ce qu’il suppose un acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis également avec violence, contrainte, menace ou surprise).


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Ces statistiques ne sont pas isolées. Il y en a bien d’autres, toutes aussi choquantes les unes que les autres. Parmi les sondés, 21 % croient que les femmes peuvent prendre du plaisir à être forcées – un sentiment qui se trouve renforcé chez les jeunes, puisque le taux d’approbation grimpe à 31 % chez les 18-24 ans. De même, 19 % des personnes interrogées jugent que «lorsque l’on essaye d’avoir des relations sexuelles avec elles, beaucoup de femmes disent “non” mais ça veut dire “oui”».

Il y a également 42 % de gens qui considèrent que, dans le domaine sexuel, les femmes savent beaucoup moins ce qu’elles veulent que les hommes. «Cette croyance peut avoir des effets dévastateurs: donner du crédit à ce type d’assertion revient à considérer que les femmes sont incapables de décider pour elles-mêmes et ont besoin des hommes pour comprendre quels sont leurs vrais désirs. C’est leur dénier la faculté de décider de consentir ou non à un rapport sexuel», explique le rapport accompagnant le sondage.

L’enquête montre d’ailleurs à quel point la culture du viol est nourrie par des stéréotypes sur les différences entre les hommes et les femmes. La perception d’une sexualité féminine bridée, notamment, laisse la porte ouverte à la minimisation de la responsabilité des agresseurs. De manière générale, les hommes auraient une sexualité plus simple que les femmes, selon 66 % des personnes interrogées. Une forme d’excuse semble même se dessiner dans le constat dressé par 63 % des sondés, selon qui il serait plus difficile pour la gent masculine de maîtriser son désir sexuel.

Un autre problème est que ces stéréotypes ne sont pas seulement le fait des hommes: ils sont également véhiculés et partagés par de très nombreuses femmes. «Le niveau de diffusion de ces représentations sexistes est particulièrement inquiétant et la force de ces stéréotypes conduit probablement un bon nombre de Français-e-s à excuser ou à minorer la responsabilité des agresseurs sexuels. Ce qui a forcément des effets sur la manière dont la parole des victimes – qui sont le plus souvent des femmes – est reçue, et donc sur leur capacité à se sentir légitime pour aller porter plainte après avoir subi un viol ou une agression sexuelle», affirme le rapport.

De fait, 47 % des répondants croient que les victimes de viol déposent plainte dans 25 % des cas, alors que le véritable pourcentage se situe plutôt autour de 10 %. Selon l’enquête, au cours des cinq dernières années, la France a vu une moyenne de 98 000 viols ou tentatives de viol, dont 84 000 sur des femmes et 14 000 sur des hommes dont l’âge est compris entre 18 et 75 ans. Si l’on ajoute les mineur-e-s – «qui sont les premières victimes de violences sexuelles et que l’on estime à 124 000 filles et 30 000 garçons» –, on arrive à une moyenne annuelle de 252 000 victimes.

Et il y a l’«après». Selon Mémoire traumatique et victimologie, la gravité des conséquences sur la santé des victimes est négligée: 95 % d’entre elles verraient leur santé mentale atteinte, et près de 70 % subiraient des séquelles physiques.

«Nous vivons dans une société où la méconnaissance de la réalité des violences sexuelles, de leur fréquence et de la gravité de leur impact traumatique, conduit à les reléguer dans la catégorie “faits divers” alors qu’elles représentent un problème majeur de santé publique, et participe à la non reconnaissance des victimes et à leur abandon sans protection, ni soin. Une société où le déni du viol et la mise en cause de la victime sont encore très répandus : trop de personnes y adhèrent et diffusent des idées fausses qui nuisent gravement aux victimes et garantissent l’impunité aux agresseurs.»

Pour en savoir plus: Les Français et les représentations sur le viol

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Je serais intéressée à connaitre les résultats du même sondage au Québec.

Sondage hallucinant? Drôle de titre – il n’y a rien d’hallucinant dans ce sondage. Ce sont des perceptions très répandues dans les sociétés occidentales patriarcales et le système judiciaire reflète souvent ce genre de perceptions. Pendant des siècles la femme était considérée légalement comme un objet, la propriété de son mari et les anciennes lois sur le viol sous-entendaient que ce crime constituait une violation de la propriété du mari. On a fait bien du chemin depuis mais ces perceptions ne tendent pas à changer aussi vite qu’on le souhaiterait.

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