Un symptôme nommé Mégantic

Le déraillement à Lac-Mégantic n’est pas qu’un accident tragique et rarissime dont il suffira de consoler les survivants. Et de payer la facture dantesque.

La première ministre Marois et le premier ministre Harper ont soutenu la mairesse Colette Roy-Laroche lors de la cérémonie du 27 juillet. Les millions de dollars d'aide annoncés aussi. L'industrie fournira-t-elle sa part? Photo : Jacques Boissinot / Presse Canadienne
La première ministre Marois et le premier ministre Harper ont soutenu la mairesse Colette Roy-Laroche lors de la cérémonie du 27 juillet. Les millions de dollars d’aide annoncés aussi. L’industrie fournira-t-elle sa part? – Photo : Jacques Boissinot / Presse Canadienne

C’est le symptôme d’une maladie plus grave qui menace tous les Canadiens et qu’il faut soigner : celle du trop grand renoncement de l’État fédéral devant les exigences du profit et les diktats des entreprises.

La « coopération » entre industrie et gouvernement — invoquée par Transports Canada — a montré ses limites. La locomotive s’est emballée. Il faut ralentir. Les chiens de garde du service public ont été trop muselés. Il faut leur redonner des crocs.

Surtout que le boum du pétrole de schiste ne fait que commencer en Amérique du Nord. Les nouveaux pipelines ne seront pas au rendez-vous avant de nombreuses années — s’ils le sont jamais —, et le brut continuera encore longtemps de rouler dans les cours arrière des villages canadiens. On ne peut blâmer Irving Oil, du Nouveau-Brunswick, de vouloir traiter le pétrole que les Canadiens veulent acheter à la pompe. Les gens en sont conscients et l’acceptent. Le chemin de fer est au cœur du développement économique de leur pays depuis tellement longtemps. Mais ils veulent savoir que leur gouvernement surveille mieux… en leur nom !

Il y avait quelque chose de troublant cet été à entendre les grandes entreprises ferroviaires du pays se réjouir des importants profits qu’elles réalisent grâce au transport du brut — des hausses de revenus de 150 % au Canadien National, par rapport à la même période l’an dernier ! —, au moment même où une coroner à l’air las expliquait aux représentants des médias réunis à Lac-Mégantic que l’identification des victimes serait longue, car il fallait « s’assurer de remettre les bons restes humains aux bonnes familles ». Ces manchettes économiques annonçant les hausses de revenus liées au transport du pétrole par rail coulaient comme de l’acide sur les plaies des endeuillés.

Les grandes entreprises ferroviaires, comme le Canadien National et le Canadien Pacifique, appliquent évidemment des règles de sécurité bien supérieures à celles de la Montreal, Maine and Atlantic Railway (MMA). Mais le gouvernement fédéral et ses organismes affiliés, qui ont laissé le flou s’installer dans les règles de sécurité et l’entretien des voies, devront admettre leur responsabilité dans l’une des pires tragédies ferroviaires du continent. Et sortir le chéquier pour payer la facture. Car d’une certaine manière, ils ont armé le train fou.

Les grands de l’industrie forceraient l’admiration s’ils contribuaient d’une manière ou d’une autre à assurer la réfection des tronçons négligés des voies ferrées — rails que le fédéral leur a permis de vendre il y a près de 40 ans à une foule de petites entreprises, comme la MMA. Cette quarantaine de chemins de fer d’intérêt local — les CFIL — n’ont pas souvent eu les reins assez solides pour investir dans la réfection des voies, même avec l’appui d’Ottawa et de Québec (près de 50 millions en subventions depuis 2007 au Québec seulement).

Un mouvement de générosité de l’industrie pour préserver le service donnerait un sens nouveau à l’expression « responsabilité sociale » des entreprises. Et serait applaudi d’un océan à l’autre !

Aux États-Unis, les autorités évoquent déjà un « plan B » pour assurer le trafic ferroviaire advenant la faillite de la MMA. Car les voies que celle-ci possède — 820 km — ne font pas que traverser le Québec, le Vermont et le Maine. Son parc de 26 locomotives relie Montréal à la raffinerie Irving, au Nouveau-Brunswick, qui traite quotidiennement 300 000 barils de combustibles fossiles. Les États-Unis, en manque de pipelines pour acheminer le pétrole de schiste du cœur du continent vers les raffineries de l’Est et du golfe du Mexique, ont plus que jamais besoin du rail.

L’industrie est tellement en effervescence qu’il est question de bâtir de nouveaux terminaux pétroliers en Alberta — pour transférer plus facilement le brut dans les wagons-citernes. Si le brut du Dakota du Nord doit rouler directement dans les arrière-cours du pays, cela peut-il au moins se faire dans des wagons-citernes moins désuets que les DOT-111 ? Sur des voies mieux entretenues, par des entreprises mieux surveillées ?

L’importance qu’il faut accorder à ces grandes questions saute aux yeux quand on constate l’ampleur des défis auxquels doit faire face la communauté ravagée de Lac-Mégantic.

Si les assurances de la MMA sont aussi chiches que le croient des observateurs du milieu ferroviaire, il faudra de très longues années de poursuites judiciaires avant que la petite municipalité estrienne recouvre le moindre cent de la MMA ou des autres entreprises d’Edward Burkhardt. Si elle y arrive jamais.

Les 60 millions de dollars débloqués d’urgence par le gouvernement Marois ont permis aux autorités de la ville de souffler. Les 60 millions supplémentaires offerts une semaine plus tard par Ottawa aideront à reconstruire, mais ils ne suffiront pas.

L’excavation du centre-ville et sa décontamination pourraient nécessiter jusqu’à cinq années de travaux. Aussi bien dire que le centre-ville ne renaîtra pas là où les Méganticois l’ont connu. C’est une toute nouvelle ville qu’il faut imaginer.

Les travaux majeurs de réfection des infrastructures (égouts, trottoirs) qui devaient débuter dans la rue Laval le lundi suivant la tragédie ont été mis en veilleuse. La catastrophe a chamboulé les plans. Il faut tout repenser dans un ensemble cohérent. Et dans ce tout, il doit y avoir une voie ferrée.

Lors de sa première mission économique en France, dans la région de Rhône-Alpes, en juin, la mairesse avait trouvé des pistes prometteuses pour que des entreprises — dont elle ne révélera rien de plus — viennent diversifier les activités de son parc industriel. Ses partenaires ont bon espoir que la voie sera reconstruite. Mais par qui ? Jusqu’ici, les Méganticois n’ont pu compter que sur le « service public ». Fort peu sur l’industrie.

Sans la solidarité de nombreuses municipalités, et le déploiement rapide d’employés de la Ville de Québec, à l’initiative du maire Labeaume, la mairesse n’aurait pas pu répondre aux besoins de sa population. Sans les millions versés par le gouvernement du Québec, la municipalité n’aurait pas pu assurer le nettoyage des lieux. (Il faut saluer la retenue de la première ministre, Pauline Marois, qui aurait pu profiter de la crise pour marquer des points contre le fédéral, et ne l’a pas fait.)

L’automne venu, lorsque les médias migreront vers d’autres drames, qui mobilisera les titans du gouvernement fédéral et de l’industrie ferroviaire pour rebâtir la voie ferrée permanente dont la ville a besoin pour assurer son développement économique ? L’industrie sera-t-elle au rendez-vous ? L’entreprise à qui incombe la responsabilité de nettoyer après l’accident — la MMA — n’a eu pour souci jusqu’ici que de se sauver elle-même. La tragédie du 6 juillet a certainement rappelé aux gens sur qui ils pouvaient compter en cas de tragédie : le service public !

On comprend mieux pourquoi, sur la plage municipale de Baie-des-Sables, dans l’air léger d’une douce journée d’été, deux enfants de 10 ans forment une haie d’honneur spontanée lorsque la mairesse s’aventure sur le quai de bois menant au lac Mégantic afin de poser pour L’actualité (voir la photo, p. 22). Le regard admiratif, ils lancent des « Bonjour, madame la mairesse », « Merci, madame la mairesse », qui surprennent au premier abord. Et qui rassurent ensuite. Une autre génération aura des modèles d’élus municipaux plus forts que ceux que leurs parents auront vu défiler à la commission Charbonneau. Et ils croiront peut-être à l’équilibre nécessaire entre la soif de profits et la protection du bien public.

* * *

Du 2 août au 15 septembre, le Musi-Café d’été offrira quelque 23 spectacles gratuits. Une belle occasion de découvrir que le lac n’est pas pollué — contrairement à la rivière Chaudière —, et d’encourager Mecano Sport, petite entreprise dont toutes les locations de pontons ont été annulées après la tragédie.

À LA MÉMOIRE DE:
Diane Bizier
Guy Bolduc
Stéphane Bolduc et Karine Champagne
Yannick Bouchard
Marie-France Boulet
Yves Boulet
Frédéric Boutin
Geneviève Breton
Sylvie Charron
Kathy Clusiault
Talitha Coumi Bégnoche et ses filles Bianca et Alyssa
Réal Custeau
Denise Dubois
Maxime Dubois
Marie-Noëlle Faucher
Natacha Gaudreau
Jacques Giroux
Michel Guertin fils
David Lacroix-Beaudoin
Gaétan Lafontaine et Joanie Turmel
Karine Lafontaine
Stéphane Lapierre
Jo-Annie Lapointe
Henriette Latulippe
David Martin
Roger Paquet
Éliane Parenteau-Boulanger
Mathieu Pelletier
Éric Pépin
Louisette Picard
Marianne Poulin
Wilfrid Ratsch
Martin Rodrigue
Jean-Pierre Roy
Kévin Roy
Mélissa Roy
Andrée-Anne Sévigny
Jimmy Sirois et Marie-Semie Alliance
Élodie Turcotte
Lucie Vadnais
Jean-Guy Veilleux
Richard Veilleux

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1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

Madame Beaulieu,
J’ai beaucoup apprécié (comme d’habitude) votre édito du 1er septembre. Vous abordez la solidarité de nombreuses municipalités et le déploiement rapide d’employés de la Ville de Québec, à l’initiative du maire Labeaume. Je dis bravo! Vous devez savoir que dans les minutes qui ont suivi les explosions, la Ville de Sherbrooke a vidé ses casernes de pompiers pour intervenir. 80 pompiers de Sherbrooke ont participé intensément aux opérations lors des trois premières semaines et c’est le chef pompier de Sherbrooke, Gaétan Drouin, qui a coordonné les mesures d’urgence tout le mois de juillet, sans compter l’apport des services des communications, de la gestion des eaux et des inspections de bâtiments. Je leur dis bravo!
Bernard Sévigny
Maire de Sherbrooke