Un tipi ? Non, un hôtel 4 étoiles !

Wendake rêve d’être autonome. Avec son hôtel-musée, la nation huronne-wendate se donne les moyens d’y parvenir.

Wendake n’a jamais vu autant de grues animer son coin de ciel. Centre d’affaires et de services, office de tourisme, amphithéâtre extérieur, hôtel-musée : la réserve huronne-wendate, enclavée dans la ville de Québec, multiplie les chantiers sur son territoire de… 0,7 km2, plus petit que les plaines d’Abraham !

« Wendake, c’est la Baie-James des années 1970 ! » lâche-t-on en blaguant dans ce village de 1 300 habitants (1 700 autres Hurons-Wendats vivent hors de la réserve). Au printemps s’amorcera la construction d’un nouveau poste de police et d’un petit centre commercial.

Le grand chef Max « One-Onti » (bon pagayeur) Gros-Louis n’est pas peu fier du dynamisme de sa communauté. Cheveux blancs tressés, chapeau noir orné d’une plume et cravate western, l’homme de 76 ans a tenu à recevoir lui-même L’actualité. La journée d’octobre était chaude, digne de l’été des Indiens.

« Avec tous ces projets, la nation huronne-wendate souhaite devenir financièrement autonome un jour, dit Max Gros-Louis, imposant derrière son bureau du Conseil de la nation huronne-wendate. Pour l’instant, on est toujours obligés de quêter des subventions pour faire quoi que ce soit. »

Nommée l’une des Capitales culturelles du Canada pour 2007 par le ministère du Patrimoine canadien, Wendake a été désignée « nation hôte » du 400e anniversaire de Québec par la société chargée d’organiser les festivités de 2008. La nation huronne-wendate veut profiter de l’occasion pour faire de son village une destination touristique. Son fer de lance ? Un hôtel quatre étoiles, la Maison des Premières Nations et le musée attenant, qui seront tous deux inaugurés le 29 février prochain.

Bordée par la rivière Saint-Charles et le Corridor des Cheminots (piste cyclable de 23 km entre le Vieux-Québec et Val-Bélair), la Maison des Premières Nations comportera 55 chambres avec vue sur l’eau, un restaurant gastronomique où l’on servira de la cuisine autochtone (à base de gibier), un bar, un spa ainsi que des salles de banquet et de réunion. Le musée exposera des artefacts et présentera les traditions de la nation huronne-wendate au moyen d’animations multimédias.

Des couvre-lits brodés aux paniers d’écorce de bouleau, presque tout ce qui décorera l’hôtel sera l’œuvre d’artisans autochtones. « Les clients pourront acheter les objets décoratifs qui leur plairont, comme dans les hôtels-boutiques du Groupe Germain », explique le Français d’origine Marcel Jamet, président du cabinet-conseil en gestion récréotouristique Planam, de Québec, qui coordonne l’entreprise.

Pour divertir les touristes, des spectacles de chant, de danse, de musique et de tambour seront donnés dans un amphithéâtre extérieur de 350 places, aménagé à proximité de la chute Kabir Kouba (mille détours), qui plonge dans un canyon d’une profondeur de 42 m. Dès juillet 2008, un spectacle à grand déploiement inspiré des mythes des Premières Nations, Kiugwe (le grand rendez-vous), y sera présenté.

Des séjours sous la tente en forêt et des excursions en traîneau à chiens seront aussi proposés aux touristes, en partenariat avec d’autres entreprises touristiques. « Des hôtels de Québec nous ont déjà pressentis pour que l’on offre des forfaits communs, par exemple deux nuits à Québec et une à Wendake », dit Marcel Jamet.

Tout, donc, pour attirer les touristes étrangers qui rêvent de voir des « Indiens » et, surtout, pour prolonger leur séjour. Beaucoup d’Européens visitent déjà le village reconstitué d’OnhoüL Chetek8e (prononcer « onhaüa chétékoué » ; signifie « d’hier à aujourd’hui »). Ils achètent des mocassins et des raquettes de babiche dans le minuscule quartier du Vieux-Wendake, revitalisé en 2002, où point le petit clocher argenté de l’église Notre-Dame-de-Lorette. Mais ils repartent en autocar sitôt après.

La nation huronne-wendate espère également recevoir chez elle les chefs et les petits groupes autochtones qui tiennent généralement leurs réunions dans des hôtels de Québec. Et pourquoi pas les nouveaux mariés pour leurs noces ? Le grand chef Max Gros-Louis peut célébrer le mariage civil, d’autochtones aussi bien que de non-autochtones.

À 10 km du centre-ville de Québec et à proximité de l’aéroport international Jean-Lesage, Wendake est le carrefour des nations autochtones de la province. L’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, la Société de crédit commercial autochtone (SOCCA), l’Association d’affaires des premiers peuples et le Conseil en éducation des Premières Nations, entre autres, ont leur siège au village huron. On y trouve aussi une caisse du Mouvement Desjardins, et la Banque Royale y a ouvert, en février, sa première succursale en territoire autochtone au Québec. Elle offre des services financiers clés en main, en collaboration avec la SOCCA, qui se charge des prêts commerciaux, les biens des Canadiens ayant le statut d’Indien ne pouvant être saisis.

« Wendake n’a jamais été aussi prospère », dit Gabriel Savard, 62 ans, directeur général du Conseil de la nation huronne-wendate. Autrefois président et chef de la direction de la Société de développement industriel du Québec (aujourd’hui Investissement Québec), ce Huron-Wendat est venu terminer sa carrière dans son village d’origine à la demande de Max Gros-Louis.

Avec une soixantaine d’entreprises, la réserve a un taux de chômeurs et un taux de prestataires de l’aide sociale semblables aux moyennes provinciales, soit environ 7 % et 7,5 %.

Les Hurons-Wendats sont bien sûr favorisés par leur situation géographique. Mais ils ont toujours été les rois des commerçants au sein des Premières Nations, selon Serge Bouchard, animateur de l’émission De remarquables oubliés, diffusée sur la Première Chaîne de Radio-Canada. « Ce sont des opportunistes, des gens d’affaires qui aiment les transactions, dit l’anthropologue, qui s’intéresse depuis 35 ans à l’histoire des Amérindiens. Les touristes européens et asiatiques veulent voir des Indiens ? “Venez nous voir”, disent les Hurons. »

Seulement pour l’hôtel-musée et l’amphithéâtre extérieur, le Conseil de la nation huronne-wendate a investi près de quatre millions de dollars — notamment pour acheter des terrains à des propriétaires privés, dont celui d’une ancienne tannerie — et emprunté 5,7 millions de dollars à des institutions financières privées. Les gouvernements fédéral et provincial lui ont accordé des prêts de 2,1 millions de dollars ainsi que des subventions (principalement destinées au musée et à l’amphithéâtre) de 7 millions de dollars. Coût total de l’entreprise : 19 millions.

« Dans une dizaine d’années, nos dettes seront remboursées, dit Max Gros-Louis. L’argent qu’on gagnera permettra à notre nation de se développer. » (L’hôtel n’a pas à payer d’impôts sur ses bénéfices, puisqu’il se trouve dans une réserve.)

En plus de faire travailler les artisans locaux, l’hôtel-musée créera au moins 65 emplois permanents. Au Centre de développement de la formation et de la main-d’œuvre (CDFM) huron-wendat, la directrice, Julie B. Vincent, s’enthousiasme, mais ne jubile pas pour autant. Pragmatique, cette pétillante blonde de 48 ans mariée à un Huron-Wendat a tout calculé : « Le nombre de prestataires de la sécurité du revenu diminuera d’environ 10 % en 2008 », dit-elle.

Ex-enseignante, trappeuse passionnée (elle piège des castors de 25 kilos !), Julie B. Vincent a fondé le CDFM en 1995, pour faire « raccrocher » les jeunes de Wendake. Son organisme, qui a récemment emménagé dans une nouvelle construction (oui, oui, une autre !) de la rue de l’Ours, fournit des services semblables à ceux d’un centre local d’emploi, en plus d’offrir de la formation aux adultes de toutes les Premières Nations du Québec.

Lors du passage de L’actualité, le CDFM était en pleine semaine culturelle. Dans les classes, des artisans autochtones enseignaient, entre autres, la confection de vases et la broderie de piquants de porc-épic sur écorce de bouleau. L’hôtel-musée pourra d’ailleurs contribuer à faire revivre ces savoir-faire, qui risquent de sombrer dans l’oubli, un peu comme la langue wendate, qui n’est plus guère parlée depuis le milieu du 19e siècle. Plongés dans une mer de francophones, les Hurons-Wendats ont été nombreux à épouser des Canadiennes françaises, qui ont élevé les enfants en français. Reste que certaines traditions, comme la chasse et la pêche, demeurent. Wendake se vide chaque année au début d’octobre.

Pour l’hôtel-musée, le CDFM offre aussi un programme en gestion hôtelière et en restauration, ainsi qu’une formation sur mesure de préposé à l’entretien, en collaboration avec le cégep Limoilou et le centre de formation professionnelle Fierbourg, à Québec. Une quarantaine d’étudiants, surtout des Hurons-Wendats, y sont inscrits. « Ils rêvent de travailler à l’hôtel », dit Julie B. Vincent. Mais ils savent que pour y parvenir, ils doivent être aussi compétents que les candidats non autochtones.

L’hôtel-musée suscite l’enthousiasme même dans l’arrondissement de La Haute-Saint-Charles (anciennement Loretteville), à Québec, où des citoyens s’étaient pourtant opposés au projet, craignant qu’il ne trouble la tranquillité de la localité. Des commerçants de la rue Racine, dans La Haute-Saint-Charles, et du boulevard Bastien, à Wendake, se sont récemment regroupés pour former une association. « Ils ont hâte que des autobus de touristes se rendent jusque chez eux », dit Jacques Fiset, directeur général du Centre local de développement de Québec.

Max Gros-Louis aussi a hâte : « Venez nous rendre visite, dit-il. Nos gens sont accueillants. Et Wendake n’est pas un endroit dangereux ! »

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