Une bonne vie 

Privés de nos réflexes d’évitement habituels, nous voilà poussés à réévaluer nos critères d’une vie réussie.

Photo : Daphné Caron

Qu’est-ce qu’une vie réussie ? J’écris cela alors que la question paraît totalement vaine. C’est la fin janvier. Nous vivons sous la chape d’un confinement doublé d’un couvre-feu ; tout semblant d’une existence vivable relève d’une journée qui n’aurait pas été entièrement floutée par un copier-coller du quotidien, et d’une lutte pour ne pas sombrer dans l’alcoolisme ou recommencer à fumer par besoin de tromper l’ennui. Je niaise un peu. Juste à moitié.

Cette question, je me la pose parce que nous voici contraints à une sorte de dénuement, privés de nos réflexes d’évitement habituels. Les limites du divertissement atteintes, il est impossible de nous sauver de nous-mêmes.

Évidemment, la réponse varie et dépend du point de vue. « Il y a des gens qui commettent des horreurs et estiment leur vie parfaite », me soumet Véronique Grenier, qui, lorsqu’elle n’est pas en train d’écrire sur le vertige inhérent au funambulisme amateur qu’est l’existence humaine (Hiroshimoi, Carnet de parc, Colle-moi, Chenous), apprend à nos descendants à y réfléchir. Elle est autrice et prof de philo.

Je l’ai appelée pour qu’elle se penche sur la question avec moi. Notre conversation passe rapidement de l’infiniment grand à l’idée d’une « vie habitable », pour reprendre l’expression de la dramaturge et essayiste Véronique Côté. Une manière de saisir nos jours.

Parce que de bien grands préceptes régissent cette idée d’une vie qui triomphe de l’absurde. Ce sont des courants de fond qui traversent l’histoire de la pensée et qui sont autre chose que des pansements pour l’âme.

Les Grecs de l’Antiquité et la vertu, la liberté, le principe de s’appartenir entièrement. Les bouddhistes et l’anéantissement de l’égo menant au nirvana. Nietzsche et le fantasme d’une existence si parfaite que l’on voudrait la recommencer à l’infini. J’en passe et des meilleures.

« Le problème que j’ai avec ce genre d’idéal sur l’échelle d’une vie, c’est qu’on peut se tromper. Il y a des choses que je jugeais nécessaires à une vie réussie à 20 ans et qui m’auraient finalement rendue malheureuse », confie Véronique Grenier.

Elle me ramène ainsi à nos journées plutôt qu’au cumul de nos années, sur les traces de Sénèque qui conjurait les angoisses liées à l’avenir en s’intéressant aux petites réussites du quotidien. « Chez lui, la brièveté de l’existence appelait à vivre chaque journée comme on voudrait vivre sa vie afin de mettre celle-ci en sûreté. » Pour la prof de philo, cette réhabilitation du fameux carpe diem a ceci de bon qu’elle nous éloigne de la pression de la performance pour nous faire revenir à l’essentiel. Avec la possibilité de nous reprendre chaque jour qui suit.

Ce que j’aime particulièrement de sa conception : le temps, chaque jour, que l’on consacre à penser son existence pour mieux la transformer au besoin.

Réfléchir plutôt que de fuir : premier ingrédient de ce qui, pour moi, constitue une vie réussie. Comme se mettre en danger en s’essayant à une expérience nouvelle. C’est le deuxième ingrédient d’une recette que j’élabore ici pour moi-même, qui comprend l’amour du travail bien fait, les amitiés véritables et quelques aptitudes à développer comme une sorte d’intention au long cours.

Je pense à la faculté de reconnaître le bonheur pour ce qu’il est : fragile, fuyant, parfois subtil. J’ai côtoyé tant de gens qui confondaient le malheur et l’intelligence, ou alors qui s’étaient à ce point enfoncés dans le désir de tout vivre jusqu’au sublime qu’ils s’y noyaient. Et j’ai cru, pendant une bonne partie de ma jeunesse, que la vie n’était rien d’autre qu’une entreprise de démolition. Une vision cynique qui me permettait d’éviter le bonheur pour me prémunir contre toute déception.

Or, me semble-t-il, une vie réussie consiste justement à composer avec le malheur et à goûter le bonheur, qu’il se présente au détour d’une corvée de vaisselle ou dans la brutale fugacité de moments magiques.

Dans son plus récent ouvrage, Yoga, l’auteur français Emmanuel Carrère reprend une théorie d’un de ses romans précédents à propos d’une vie fructueuse : pouvoir se déposer dans l’amour de l’autre et que l’autre puisse se déposer dans le sien.

J’aime la proposition presque autant que ces vers de « Balade à Toronto », de Jean Leloup : « On est vieux et puis seul et rien ne reste plus / Que la fierté d’avoir aimé correctement / Ou la honte et les tourments de ne pas avoir compris à temps. »

Aimer et travailler correctement. Faire les choses humblement, avec soin.

Nous cherchons sans cesse ce qui pourrait répondre au spectaculaire effroi que convoque la mort. Mais la vie n’est peut-être qu’un édifice. On l’érige en faisant de son mieux, en suivant le cours des jours. À la fin, notre ouvrage n’a plus rien de dérisoire. C’est un monument.

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La possibilité de flâner à la librairie à nouveau et découvrir ces mots de Baudoin de Bodinat : « Nous n’avons obtenu qu’une faible partie des bonheurs pour lesquels nous étions nés / … de nous aussi ne restera qu’un écho peu croyable. »
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Si le malheur est a l’intelligence, ce que la beauté est au désespoir, la romance est-elle de l’ordre du sublime, aussi éphémère que l’orage et dévastateur que l’avalanche? L’amour à deux est-il une vie habitable?