Une charte sur un toit brûlant

Qualifiées de racistes lors de leur adoption, la loi 101 et sa Charte de la langue française ne reçoivent aujourd’hui que des éloges. Mais les francophones demeurent les moins bilingues des Québécois. Ont-ils raté le train?

La terre a tremblé, la Révolution tranquille s’est terminée, et le Québec postmoderne est né, il y a 30 ans cet été, le 27 août 1977, quand Camille Laurin, un psychiatre nationaliste qui se teignait les cheveux et se donnait des airs de sphinx imperturbable, a entrepris de guérir le Québec des démons qui le tourmentaient en le soumettant à une thérapie de choc — qui allait changer la société québécoise « de manière irréversible », disait-il, en changeant la perception que chacun se faisait d’elle.

La loi 101, votée dans l’allégresse et les cris de détresse à l’Assemblée nationale, ce jour-là, visait, selon son auteur, à « faire de Montréal une ville aussi française que Toronto est anglaise ». Elle accordait aux francophones du Québec le droit de travailler, de commercer, d’être administrés, éduqués, soignés et jugés en français — un « droit » qu’elle « offrait » aussi à tous les autres…

La loi 101 était la dernière-née d’une série de lois qui cherchaient à régler le problème de la langue au Québec (lois 22 et 63) et qui avaient toutes provoqué la chute des gouvernements qui les avaient proposées — pour avoir failli, faute d’audace ou de ténacité, à redonner « le Québec aux Québécois », comme le réclamait, parfois violemment, la rue à cette époque-là.

Camille Laurin avait décidé de frapper fort : la seule façon d’imposer le français comme « langue d’usage, publique, normale au Québec » serait de le rendre économiquement attrayant pour chacun. Mais l’élite économique d’alors était surtout anglophone, majoritairement unilingue et généralement imperméable aux aspirations de la majorité francophone — qui portait, presque seule, le fardeau du bilinguisme.

Il fallait donc opérer une révolution, déloger cette élite ou, à tout le moins, l’amener, de force si nécessaire, à revoir sa vision du monde. Pour accélérer les choses, Laurin allait modifier la réalité en en changeant les manifestations : à partir de ce jour-là, et pour bon nombre d’années, l’anglais devint une langue proscrite de l’affichage au Québec. Fini les bonded carriers, les tune-ups, les groceries. Fini les affiches bilingues. Et pour empêcher les enfants des immigrants de s’assimiler massivement à la minorité anglophone, il allait obliger tous ceux qui n’étaient pas nés de parents éduqués eux-mêmes en anglais au Québec à s’inscrire à l’école française.

Les anglos ont hurlé, puis ceux qui ont choisi de rester se sont adaptés à leur nouveau statut de minoritaires. Les allophones en ont profité pour devenir les champions du multilinguisme en Amérique.

C’est, ironie du sort, à la majorité francophone que la loi 101 pose aujourd’hui les plus grands défis d’adaptation. Selon des experts interviewés pour ce reportage, la loi 101 a plongé les Québécois dans un confort linguistique dont ils doivent maintenant se secouer, d’urgence. Ils ont imposé leur langue et leur culture à tous, mais n’ont pas fait les efforts nécessaires pour les rendre plus attrayantes, compréhensibles ou inclusives. Ils prennent maintenant les bouchées doubles pour devenir bilingues eux aussi (voir l’encadré « Yes, I speak English », p. xx). Pour bien des Québécois, le bilinguisme, il y a 30 ans, était une humiliation. Être bilingue voulait dire apprendre la langue du boss. C’était l’antichambre de l’assimilation.

C’est précisément cette mentalité de perdants nés pour un petit pain que Camille Laurin souhaitait attaquer. « Laurin voulait clairement administrer un électrochoc à la société québécoise, pour casser des attitudes solidement ancrées chez tout le monde », dit Guy Rocher, l’éminent sociologue, qui, à 83 ans, écrit toujours et continue d’enseigner à l’Université de Montréal — il était le bras droit de Camille Laurin à l’époque. « Laurin avait le sentiment de faire quelque chose pour longtemps. C’était sa conviction. Je l’entends encore dire ça : “ On engage un changement qui sera fondamental pour le Québec, et qui sera irréversible. ” »

La thérapie collective ne se passa pas très bien au début. Les sièges sociaux de grandes institutions financières plièrent bagage dans un grand tapage. Plus de 200 000 Anglo-Québécois — souvent de la classe moyenne, instruite et fortunée — décampèrent ; le prix des maisons s’effondra, une opposition stridente d’envergure continentale s’organisa, Montréal périclita, Québec s’inquiéta ; Camille Laurin ne broncha pas.

Camille Laurin n’avait aucune hésitation à lancer cette révolution, bien au contraire. Comme l’écrit son biographe, Jean-Claude Picard, sa politique linguistique « dépassait largement la protection ou même l’affirmation de la langue française, et proposait en fait d’effacer les traces politiques, économiques et psychologiques de la Conquête de 1760 et de redonner le Québec aux descendants des premiers colons français établis en Amérique ».

Grosse commande, ça : défaire l’histoire et la réécrire. Selon Guy Rocher, « la Charte de la langue française fut le dernier épisode de la Révolution tranquille, qui avait commencé avec le “ Maîtres chez nous ” de Jean Lesage, en 1960 ».

Laurin était un homme fier — vaniteux, selon certains — et, à l’encontre d’une longue lignée d’intellectuels nationalistes remontant aux Patriotes de 1837, il détenait, lui, un pouvoir certain. Il resta donc de glace devant les récriminations des anglos qui taxaient sa loi et lui-même de fascisme. Il résista aux hésitations de son patron, René Lévesque, qui ne trouvait pas « normal » qu’on doive aller aussi loin et frapper aussi fort. (« C’est que le Québec n’est pas un pays normal », répondait-il.) Il repoussa les critiques quasi unanimes des libéraux et celles des éditorialistes du temps — dans Le Devoir, Claude Ryan qualifia le « dirigisme étatique » de la loi 101 de « scoutisme culturel ». « Des scrupules de colonisés mal affranchis, rétorqua Laurin, lors d’une entrevue accordée à L’actualité. On découvre un jour qu’on a du pouvoir et on a tout de suite peur d’en abuser, d’être revanchards. »

Au cours de cette entrevue, publiée en août 1982, soit cinq ans après l’adoption de la loi, mais toujours au cœur de la tourmente qu’elle avait déclenchée, Camille Laurin m’avait dit : avant de répondre aux critiques qui qualifient cette loi d’abusive, de discriminatoire ou de fasciste, « attendons que s’implantent de nouveaux comportements, de nouvelles habitudes. Alors nous pourrons prendre ces arguments at face value sur le plan de la discussion dialectique. On ne peut, pour le moment, discuter de la situation québécoise sur le plan des idées pures sans tenir compte de l’infrastructure socioaffective cachée de notre situation. »

Alors, 30 ans plus tard, qu’en est-il de cette infrastructure socioaffective cachée ? De nouveaux comportements et de nouvelles attitudes se sont mis en place, effectivement, et le Québec vit une période de paix linguistique qu’il était presque impossible d’imaginer voilà 30 ans. « Les préoccupations d’ordre linguistique sont toujours très présentes, très vives, mais il y a beaucoup moins de controverse, et on ne parle presque plus jamais de la loi elle-même », dit Gérald Paquette, directeur des communications de l’Office québécois de la langue française.

Julius Grey, l’avocat montréalais bien connu, a contesté, avec succès, des clauses de la loi 101 qu’il jugeait excessives. Et il a mené une équipe jusqu’au siège des Nations unies pour dénoncer sa descendante, la loi 178 (la « clause dérogatoire » a permis de contourner, pendant cinq ans, une décision de la Cour suprême disant qu’il était illégal d’interdire totalement l’affichage en anglais, période au terme de laquelle le gouvernement permit, sous Claude Ryan, l’affichage bilingue à la condition que le français soit toujours prédominant).

Aujourd’hui, l’avocat déclare que la loi 101, dans sa forme actuelle, est « une grande réussite ». Puis, il éclate de rire. « Si vous m’aviez dit, en 1977, que je reconnaîtrais maintenant que la loi 101 a des effets presque entièrement positifs, j’aurais été surpris. Mais je pense que c’est le cas. C’est une loi essentielle pour tous les Québécois. » Selon lui, la loi 101 a eu un « effet libérateur » pour tout le monde, parce que, « aujourd’hui, les ghettos linguistiques sont impensables. Dans les années 1970, je m’identifiais à la communauté anglophone, mais je ne suis plus certain si je me décrirais comme un Anglo-Québécois en 2007. Je ne me vois plus comme appartenant à une minorité quelconque. »

En forçant les grandes entreprises à administrer leurs employés et à servir leurs clients francophones en français, Camille Laurin opérait une forme de discrimination positive favorisant la « francophonisation » des postes de direction. Cela aussi a marché. Voilà 30 ans, les revenus de la minorité anglophone étaient de 20 % supérieurs à la moyenne. De telles disparités n’existent plus aujourd’hui, selon une récente étude de l’Institut C.D. Howe. « Les grands sièges sociaux de Montréal fonctionnent toujours en anglais, c’est la langue dans laquelle les Chinois, ou les Allemands, fonctionnent aussi, dit Michel Nadeau, ex-vice-président de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Mais si vous êtes promu au siège social à Montréal et que votre patron est francophone, vous faites un effort pour apprendre le français. »

D’autant que, dans un marché du travail si majoritairement francophone (voir l’encadré « Une loi payante », p. xx), les anglophones tirent davantage de bénéfices économiques que les francophones à devenir bilingues, comme le fait remarquer l’Institut C.D. Howe.

La jeune femme qui reçoit les clients à ma banque passe de l’anglais au français sans effort ni accent. Combien de langues maîtrise-t-elle ? Quatre, dont le hindi. « En aiguillant les enfants des immigrants vers l’école française, on leur a permis de devenir trilingues, ou polyglottes, dit Christine Fréchette, spécialiste des enjeux linguistiques internationaux. En une génération, Montréal est devenue la ville la plus polyglotte d’Amérique. » Sur l’île, 22 % de la population est trilingue (17 % en 1991). À New York, Los Angeles ou Toronto, les immigrants se contentent d’être bilingues. « Le potentiel polyglotte de Montréal est une ressource très riche, qu’on exploite malheureusement très peu. »

La loi 101 a atteint la plupart des objectifs pour lesquels elle a été créée il y a 30 ans : francisation de l’économie, intégration des immigrants, réglementation de la langue d’affichage, etc., dit Pierre Georgeault, chercheur au Conseil de la langue française. « Le paradoxe d’aujourd’hui, c’est que le français ne s’est jamais aussi bien porté au Québec, mais que, en même temps, l’anglais n’a jamais été aussi présent et nécessaire. »

Ce qui a changé, selon Pierre Georgeault, c’est que « dans les années 1970 la concurrence avec l’anglais se faisait avec l’anglais qui venait de l’intérieur du Québec, alors que maintenant il n’y a plus de conflit, de rapport de force entre anglophones et francophones. Ça n’existe plus, c’est disparu. La présence de l’anglais vient de la mondialisation, des nouvelles technologies, elle vient de l’extérieur. C’est une donne tout à fait nouvelle. »

En 1977, 80 % des enfants d’immigrants allaient à l’école en anglais ; aujourd’hui, la proportion s’est inversée : 80 % vont à l’école française. « C’est l’effet le plus marquant de la loi, et la nouvelle mixité culturelle qui en résulte est sa plus grande réussite », dit Maryse Potvin, professeure à l’UQAM, spécialiste des relations interethniques. « Il y a un bouillonnement culturel très intéressant à Montréal en ce moment ; on l’avait mal vu venir parce qu’on avait sous-estimé la capacité d’adaptation des différents groupes. Cette mixité culturelle est désormais si profondément imbriquée dans le tissu urbain de Montréal que les vieilles frontières ethniques et culturelles se désagrègent rapidement. »

J’ai demandé à Peter Trent, l’ex-maire de Westmount, comment sa ville avait changé ces 30 dernières années. « À l’époque, peu d’habitants de Westmount parlaient le français. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, surtout chez les moins de 50 ans. Si le but de la loi était d’amener les anglophones à devenir bilingues, c’est un succès. Si c’était de les assimiler, de les intégrer à la culture québécoise, c’est un échec. Ils ne s’identifient guère plus qu’avant à la culture québécoise. »

L’humoriste français Gad Elmaleh, qui a déjà vécu au Québec, était en spectacle à Montréal l’été dernier et se moquait gentiment des Québécois. « Il doit y avoir quelque part un entrepôt où se retrouvent tous les “ ble ”, les “ bre ”, toutes les fins de mots que les Québécois laissent tomber. » L’auditoire du Théâtre Saint-Denis, en majorité des Français ou des Nord-Africains, croulait de rire.

L’humoriste a vu juste. Judith Dorvil, consultante en relations interculturelles d’origine haïtienne, affirme que bien des immigrants ou enfants d’immigrants trouvent les Québécois fermés, méfiants, centrés sur eux-mêmes. « Ils disent que les Québécois ne parlent pas très bien leur langue, connaissent mal leur propre culture et ne savent pas trop quoi partager avec les autres ni comment. J’entends ça souvent. »

La loi 101 a ouvert toutes sortes de possibilités aux Québécois, mais ils n’ont pas tous su les exploiter, dit Maryse Potvin, de l’UQAM. On compte désormais un pourcentage de plus en plus élevé de francophones bilingues ou trilingues. Mais les champions du bilinguisme restent les anglophones : 66 % d’entre eux sont bilingues, contre 37 % des francophones. Mais attention, cette proportion atteint 54 % chez les jeunes francophones de 20 à 30 ans. Une tendance qu’il faudrait renforcer, selon Maryse Potvin. « Dans un contexte de mondialisation, enseigner d’autres langues, surtout l’anglais, de manière intensive à l’école ne menacerait pas le statut du français, au contraire. Je pense que notre société est rendue là. Il faudrait s’ouvrir un peu », dit-elle.

Selon Guy Rocher, le regard des autres sur nous n’est pas un regard positif, il ne les incite pas à apprendre cette langue québécoise. « Il fallait améliorer et internationaliser la langue qu’on imposait, mais on ne l’a pas fait. Nous avons négligé la qualité de notre langue parlée et écrite. Cela nous fait du tort. »

Mais en même temps, les Québécois ont acquis une expertise pointue dans ce que Gérald Paquette appelle « les industries de la langue » : logiciels de traduction et de correction, banques de terminologie — ils ont donné au monde des termes comme « courriel » et « magasiner », et Microsoft s’est servie de la banque de données de l’Office québécois de la langue française pour franciser ses produits. La loi 101 était à l’époque une initiative unique en son genre d’aménagement linguistique, et plusieurs pays bilingues, comme la Belgique ou l’Espagne, étudient aujourd’hui l’expertise acquise ici.

Aménagement linguistique : tranquillement pas vite, les spare ribs sont devenues des côtes levées, les wipers des essuie-glaces, et plus personne ne ressent de gêne à commander des rouleaux impériaux plutôt que des egg rolls. Les anglophones interviewés pour ce reportage s’exprimaient dans un excellent français. Les allophones également. Ils deviennent donc de plus en plus québécois eux aussi.

La première question que j’avais posée à Camille Laurin au cinquième anniversaire de sa loi, c’était : les Québécois sont-ils guéris maintenant ? Pas encore, avait-il répondu. Impossible de lui demander où ils en sont aujourd’hui : Camille Laurin est décédé en 1999. Selon son sous-ministre de l’époque, les problèmes qui guettent le français au Québec à l’avenir « sont les mêmes que ceux qui guettent le danois, le portugais, l’allemand, toutes les langues et cultures aux prises avec la mondialisation, qui est l’américanisation de la planète ».

Si le Québec a les mêmes problèmes que les autres, ne serait-ce pas que la loi 101 a fait de lui une société normale ?