Une essentielle quétainerie

En ces temps d’hyperindividualisme, il se pourrait bien que la bienveillance soit une idée révolutionnaire.

Photo : Daphné Caron

Qui est vraiment bon ?

Je pose la question à la dramaturge Fanny Britt, tandis que la lumière blonde du matin noie nos corps inconfortablement assis sur le long banc d’un café. Quelques mois plus tôt, j’avais vu sa pièce Bienveillance, jouée à la Bordée, à Québec, et j’ai eu envie de lui demander ça.

Parce que je doute de ma bonté.

Oh, je recycle, je vote à gauche, j’aime ma mère, ma fille, ma blonde, ma sœur, mes frères. Je tente d’être gentil et de passer outre mes préjugés. Je paie mes impôts sans rechigner — sinon bien sûr pour l’outrage qui leur est fait par les politiciens et hauts fonctionnaires qui les gèrent de façon pitoyable. Le plus souvent, je marche ou utilise mon vélo pour aller au travail. Je mange bio si possible, moins de viande qu’avant, j’essaie d’acheter localement. J’accueille les réfugiés à bras ouverts. Je ferme le robinet quand je me brosse les dents et j’attends la fin de la pointe d’usage d’électricité pour mettre en marche le lave-vaisselle.

Mais je me sens coupable. De ne pas en faire assez. D’être à ce point tourné vers mes pensées et obsédé par mes névroses que je m’intéresse trop peu à ceux qui m’entourent. D’en avoir tellement quand d’autres n’ont rien. D’être hypocrite avec mes idées de gauche et mes vélos en carbone, mes bières de microbrasseries, mon café de troisième vague, mes vêtements cousus dans des sweatshops immondes. Coupable de l’usage que je fais de ma liberté, du bénévolat que je ne fais pas, d’être bien né…

Si je suis bon et que je m’améliore, est-ce seulement pour répondre à ma culpabilité et mieux dormir le soir ?

« J’ai toujours eu cette culpabilité-là, me confie Fanny Britt, et ça a empiré depuis que je suis plus connue et que j’ai une tribune. Le but de la pièce, c’était d’essayer de voir jusqu’où on peut être bon quand cela entre en conflit avec nos propres intérêts. Mais ce qui m’ennuie aussi, et c’est mon côté très cynique qui parle, c’est l’idée que même lorsque nous faisons preuve de bonté, c’est peut-être simplement pour redorer notre image. » Celle qu’on se fait de soi. Celle qui se reflète dans la rétine morale des autres.

Bref, si je suis bon et que je m’améliore, est-ce seulement pour répondre à ma culpabilité et mieux dormir le soir ?

C’est un ami psychologue qui m’a fait prendre conscience qu’il me faut m’extraire de l’angélisme qui pourrit toutes mes velléités de progrès humain. Ne serait-ce que pour sortir du fatalisme qui nous fait toujours chercher la faille dans le geste bon.

C’est vers la bienveillance que nous devrions tendre, me dit-il. Ce qui signifie simplement de nous tourner vers les autres, d’essayer de les comprendre, mais aussi d’être plus indulgents envers nous-mêmes ; nous sommes parfois si exigeants que nous devenons notre propre intimidateur.

Il fait écho au moine bouddhiste Matthieu Ricard, qui, en entrevue au magazine Psychologies, en 2016, présentait la notion de bienveillance comme une idée révolutionnaire en ces temps d’hyperindividualisme. Et plutôt que de tendre vers la perfection, qui nous fait nous sentir un peu minables, ou renoncer, il propose de chercher la cohérence entre nos principes et nos actions pour sortir de la dissonance cognitive qui nous rend mal à l’aise et nous pousse à démissionner de notre désir de faire mieux, d’être mieux.

Pour moi comme pour bien d’autres, le premier pas consisterait sans doute à cesser de voir la bienveillance ou la bonté comme des utopies, des attitudes à tel point déconnectées du réel qu’elles confinent à une sorte de bien-pensance risible.

Et puis, au-delà des grands enjeux sociaux, il y a ces choses minuscules, à la portée de notre vie intime, mais qui sont en même temps énormes. « Je parlais récemment à une amie qui vit une rupture et qui se reproche plein de trucs, raconte Fanny Britt. Je lui ai dit : “Tu sais, ce qu’il reste de ton histoire, c’est ton amour véritable.” Elle avait aimé totalement, sans attendre en retour quelque chose qui la fasse paraître ou se sentir mieux. Et ça, c’est plus rare qu’on pense. »

Me sont alors revenues ces paroles de « Balade à Toronto », de Jean Leloup : « Le temps passe et un jour on est vieux et puis seul et rien ne reste plus que la fierté d’avoir aimé correctement. »

« Je sais que ça sonne quétaine, mais si la vraie bonté existe, elle est là. Dans cet amour de l’autre entier », croit Fanny Britt.

Et dans son souffle passe un petit rire ému qui ressemble à de l’espoir. Pour son amie. Pour elle. Pour nous tous. Que nous acceptions enfin cette quétainerie comme un bien nécessaire.

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Vous me faites rire. Je vais à la messe le dimanche et la bienvaillance est au coeur du catholicisme. Pas de mode là-dedans. Allez assister à une messe et vous allez donc vous sentir mieux. D’une personne qui a renoué avec sa religion.

Il faut renouer avec « Dieu », non pas avec la « Religion ». La spiritualité et ses valeurs bienveillantes n’a que trop souvent rien à voir avec les bondieuseries.

Comme le dit le philosophe Frédéric Lenoir, le problème avec les religions, c’est la peur. Si c’est celle-ci qui guide l’adhésion des fidèles, on est devant une recette bien maléfique. À témoins, toutes les guerres de religion.

L’altruisme pur est un concept abstrait et fictif. Personne ne fait quelque chose qui ne lui rapporte rien. Je fais beaucoup de choses (beaucoup d’anonymat) pour les autres et j’y prends plaisir, ça me fait du bien, une petite chaleur au ventre. C’est pour ça que je suis « bon ». Je ne fais pas ces gestes pour les autres exclusivement, je les fais pour moi aussi. Si je ne ressentais pas cette petite chaleur au ventre lorsque je donne je ne sais pas si je ferais ces gestes. Je crois que non. Le dicton qui dit qu’il y a plus de plaisir à donner qu’à recevoir est vrai pour moi.

Dans le livre Stress sans detresse par Hans Selye..il parle d’un ideal d’altruisme egoiste…Il est essentiel de reocnnaitre que nous devons vivre consciemment la joie

rafraîchissante cette pensée dans un monde qui ne sait pas trop ou est le bien et le mal, chose certaine l’égocentrisme règne en roi et maître, c’est facile de donner quand on ne se prive de rien et que l’on reçoit ses reçus pour fin d’impôt, moins facile quand on doit se priver pour donner à l’autre, mais comment plus gratifiant.

Oui il est certain que d’aider, de donner et d’être compatissant est très satisfaisant ! Mais au delà de ce bien être que çà nous apporte, les bons geste redonnent confiance aux gens qui en bénéficient. De par ces bons gestes nous participons à recréer les affiliations sociales simples du temps où l’entraide était la norme et où les gens ne souffraient pas autant que maintenant de problèmes liés au désengagement social et humain. Un très petit geste peux changer une vie.

Curieusement je donnait une conference hier soir à une classe MBA McGill au sujet de la gestion de ventes et je l’ai abordé du point de vue philosophique de servir son prochain et le faire avec une attitude de bénéfices à long terme et non pas seulement du moment transactionnel. Les éttudiants ont été très touchés de pouvoir aborder l’élément humaniste dans le cadre des affaires mais plutot d’un lien humain avec chaque qui est le secret de réussir de toute façon…

Les paroles de Jean Leloup sont vraies. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. On ne peut changer le passé mais mais il faut vivre le présent en étant présent aux autres.
Ce n’est pas toujours évident mais c’est un don qu’on fait, consciemment ou non, et c’est ce qui justifiera cette phrase de Leloup à la fin de nos jours.

Essentielle, en effet, cette supposée « quétainerie »… si l’on veut vraiment s’ingénier à démentir ce mythe que « L’Homme est un loup pour l’Homme », qu’il en a toujours été ainsi et qu’il doit en être ainsi… De nombreux exemples démontrent pourtant le contraire… mais les médias en parlent sans doute trop peu… parce que ça ne fait pas vendre bien de la copie !… Merci pour ce bel article. Très encourageant.

Félicitations pour votre article « Oser la bienveillance »titre Lytta Basset pour un livre. La bienveillance est un remède pour soi et autour de soi, elle n’est pas quétaine mais noble et fait jaillir le meilleur de soi. Ce serait le grand remède pour notre pour notre société en quête de sens.

Reconnaître que je n’arrive pas à être parfaitement bon et que je suis aimé tel quel par Celui qui est le seul bon. Quelle apaisement! Et que Celui-là attend simplement que j’appuie ma tête sur sa poitrine; comme le faisait l’apôtre Jean qui avait trouvé l’endroit parfait pour se sentir aimé tel qu’il était.

Que cela fait grand bien à lire…………Merciiiiiii!!!! D’ÊTRE quétaine et de me permettre de l’ÊTRE.

À vous lire, on en vient à croire que la meilleure façon de ne pas se sentir coupable est de pratiquer l’inverse de la liste de tout ce qui vous rend coupable.