Une flèche droit au chœur

«Don’t Stop Believin’», de Journey, «Pleurs dans la pluie», de Mario Pelchat, «Ce soir l’amour est dans tes yeux», de Martine St-Clair… Ces chansons se hissent jusqu’à la console du DJ dans les mariages, accompagnent les karaokés, les road trips, les partys, et ponctuent de moments phares les jours de rien.

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Illustration : Catherine Lepage

À 23 h 30, ne restait au resto qu’une poignée de tablées où des trentenaires prolongeaient la soirée devant un paris-brest à l’érable. Les conversations enterraient la musique, quand la météorite « I Don’t Want to Miss a Thing », d’Aerosmith, est entrée en collision avec nos conversations. Silence. L’effet de cette puissante ballade a été immédiat.

C’était plus fort que nous, à « I don’t wanna close my eyes… », nous avons tous sauté dans le vaisseau rempli de bons sentiments de Steven Tyler et l’avons chanté en chœur avec plus d’ardeur que des collégiennes rêveuses. C’était mémorable. Cinq minutes plus tard, la soirée reprenait là où on l’avait laissée, comme si tout le monde avait été un pantin manipulé par Messmer.

Évidemment, notre table en redemandait. Car ce type d’hymne à l’amour torsadé de miel, souvent boudé par la critique, réussit ce qu’on pourrait appeler du grand art : se glisser au panthéon des instants de bonheur de nos vies. Pensons à « Don’t Stop Believin’ », de Journey, « Pleurs dans la pluie », de Mario Pelchat, « Ce soir l’amour est dans tes yeux », de Martine St-Clair. Ils se hissent jusqu’à la console du DJ dans les mariages, accompagnent les karaokés, les road trips, les partys, et ponctuent de moments phares les jours de rien. Ces chansons, on se surprend à les connaître par cœur, même si on n’a jamais acheté l’album, le MP3, la cassette, le 33 tours.

Ce printemps, le magazine New York prenait la défense de ce genre, qu’il qualifie de « schlock » (terme d’origine yiddish pour décrire un sous-produit de pacotille, une bébelle nuisible), mot souvent utilisé par la critique anglophone pour désigner une œuvre bourrée de clichés, d’ordinaire issue de la pop industrielle. L’article l’intellectualise en faisant l’apologie de cette antithèse du cool. « Le “schlock” est grandiose, pompeux, sentimental et a une foi inébranlable envers le plus primaire des mélodrames. […] Aussi sincère que solennel, il est ambitieux et exalté. Il vise la lune ou, du moins, la suite du penthouse », écrit le journaliste.

La chanson-titre de la bande originale d’Armageddon, elle, visait plus haut encore et a tout de même réussi à se hisser en 48e position du palmarès des 150 emblèmes anglos de tous les temps du schlock. Elle est entourée des Judy Garland (« Over the Rainbow »), Céline Dion (« It’s All Coming Back to Me Now ») et de cinq titres de Lionel Ritchie. Même si l’indie ne fraie généralement pas avec l’exubérance du drame existentiel, « Fake Plastic Trees », de Radiohead, et « Wake Up », d’Arcade Fire, font une apparition. Les succès schlock ne sont pas vides, mais intenses, émotivement et musicalement chargés. Ils ne sont pas synonymes de « mauvais ». Sauf peut-être selon les critères de gens raffinés.

Ils se fondent aussi dans la foule, sur les plaines d’Abraham, pendant les spectacles du Fes-tival d’été de Québec. En juillet, des dizaines de milliers de personnes de tous les âges étaient rassemblées autour de Billy Joel, de Journey, de Bryan Adams. Pour le chanteur canadien, d’ailleurs, dans la pièce « (Everything I Do) I Do It for You », l’horizon était illuminé par le faisceau des téléphones cellulaires, et la foule obéissante s’abandonnait spontanément. « I can’t help it / There’s nothin’ I want more… »

Les nuées de confettis pastel que projettent ces canons du schlock sont conçues pour être partagées et chantées avec émotion, le volume au maximum, peu importe qu’on soit dans un resto ou à vélo. Ces chansons ne se prennent pas la tête. Elles beuglent « aime-moi » en nous décochant une flèche droit au cœur.

* * *

Alacair Ensemble jongle toujours un peu avec le rap, mais sur le dernier album, Toute est impossible, le groupe déballe la soyeuse « Calinour », une ballade « gerrybouletesque ». « La nature est une sauvageresse / Et sa plus belle bête est mon amour. » Pas cynique ni moqueuse. Voilà une piste idéale pour apprivoiser cette bande de rigolos.

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