Une île au cœur de la tempête de réfugiés

La mairesse de Lampedusa se bat aujourd’hui en faveur des «damnés de la terre» qui y accostent par milliers dans l’espoir d’une vie nouvelle. Rencontre avec Giusi Nicolini.

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Un flot ininterrompu de migrants défile à Lampedusa, comme ceux-ci, arrivés de Lybie en février 2015. (Photo : Tullio M. Puglia/Getty Images)

Le vol de Palerme à Lampedusa par l’avion postal d’Alitalia est agité en ce matin du 7 septembre 2015 et nous volons très bas dans les nuages. Ma jeune voisine, inconnue, me prend la main et dit : « J’ai peur. »

Lampedusa est un caillou de 20 km2 dans la Méditerranée, l’île la plus au sud de l’Italie, un paysage de pierres allant du beige à l’ocre, parsemé de quel­ques palmiers et caroubiers. Comme en Tunisie, tout près, les maisons ont un toit plat pour recueillir les rares pluies.

À l’hôtel Le Pélagie, du nom de l’archipel sicilien dont fait partie Lampedusa, la télévision montre en boucle le sauvetage de la nuit dernière : les militaires de la Guardia costiera ont pu recueillir 107 passagers africains, mais plus de 20 jeunes ont péri quand l’embarcation s’est dégonflée dans une mer démontée.

Je suis venue rencontrer Giusi Nicolini, mairesse de Lampedusa depuis 2012, dont j’admire le courage et l’intrépidité. Elle se bat depuis 30 ans pour accueillir, dans des conditions dignes, des migrants qui arrivent de plus en plus nombreux sur la côte, porte d’entrée de l’espace européen. Depuis le début de 2015 seulement, 121 000 déracinés ont tenté de débarquer sur l’île italienne et 2 748 ont péri en mer.

Depuis son élection comme mairesse adjointe, en 1984, à 23 ans, et plus encore depuis qu’elle est mairesse, Giusi Nicolini s’emploie à attirer l’attention du gouvernement italien, de l’Europe et du monde entier sur un problème qui s’est aggravé d’année en année dans un silence à peu près général. Comment changer les politiques inhumaines d’asile et d’immigration ?

Mes conversations avec Giusi Nicolini se sont déroulées à bâtons rompus au cours de quel­ques repas au bord de la mer, dans un bar où elle a ses habitudes, sur la via Roma, la rue principale de Lampedusa. Elle m’y donnait rendez-vous le soir à 23 h, pour déguster un gelato, boire un verre et griller une cigarette après une journée de 15 heures de travail.

Blonde, d’allure jeune à 54 ans, Giusi Nicolini est une femme réservée, qu’on sent uniquement préoccupée par sa tâche. Son regard est intense, mais se perd au loin. Un regard qui a vu la mort de près et la voit toujours.

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La mairesse Nicolini multiplie les appels à l’aide internationale. (Photo : Action Press/PC)

Elle ne parle jamais d’elle et surtout pas de sa vie privée, et reçoit peu les journalistes. Elle a refusé un mandat européen, malgré la pres­sion de ses proches, car elle ne pense qu’à exercer sa fonction au service des migrants et des 6 000 habitants de l’île, laquelle ne vit que du tourisme et de la pêche.

Giusi Nicolini n’a jamais beaucoup quitté son île. Après des études à l’Université de Palerme, elle s’est passionnée pour la politique sous l’influence de son père, qui l’a toujours encouragée et soutenue. Cette passion ne l’a plus quittée. Elle envisage son action comme une éthique, au sens où la solidarité avec les êtres humains peut justifier d’y consacrer sa vie. Ce qui l’intéresse, c’est l’action, l’énergie mise au service des autres.

C’est une militante qui, avec le mouvement Legambiente (en faveur de l’environne­ment), a voulu prendre à bras-le-corps deux problèmes qui lui semblent cruciaux : celui de la protection de la nature et celui, plus tragique, de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants qui arrivent sur la côte de Lampedusa en quête d’un avenir meilleur.

Avec ses amis de Legambiente, elle a créé dans les années 1990 un beau parc naturel afin de protéger les espèces végétales et animales, notamment les tortues, menacées d’extinction. Il a fallu soustraire le rocher à la spéculation immobilière, qui favorisait un tourisme de masse. Giusi Nicolini s’est fait connaî­tre pour ses luttes contre les menaces mafieuses, qui n’ont pas réussi à l’intimider.

Au fil des années, et surtout à partir des années 2000, les migrants sont devenus de plus en plus nombreux. Ils ont été accueillis par la population, qui a nourri et vêtu ces nouveaux arrivants. Il n’existait pas encore de véritable centre d’accueil, mais un lieu d’hébergement temporaire.

En 2011, plus de 15 000 migrants étaient éparpillés dans Lampedusa, ce qui a créé certaines tensions sociales. La décision du gouvernement italien de l’époque, sous Berlusconi, de transformer le havre temporaire en centre d’identification et d’expulsion a provoqué une vive protestation. L’île deviendrait-elle une prison à ciel ouvert ? Mais la situation ne pouvait plus durer.

Dès sa prise de fonction, en 2012, Giusi Nicolini a alerté le gouvernement italien, l’Europe, la communauté internationale et les médias. Ceux-ci sont restés plutôt silencieux, malgré ses demandes d’aide concernant les droits des migrants.

En juillet 2013, le pape François est venu à Lampedusa et a dénoncé l’indifférence du monde devant ce qu’il a nommé « un holocauste moderne ». Giusi Nicolini, sous le choc de la présence du pape dans son île, est restée silencieuse pendant les trois heures de sa visite. Elle a dit seulement merci au moment où il montait dans la voiture qui allait le ramener à l’aéroport. Elle raconte que le Saint-Père s’est retourné vers elle et lui a dit : « C’est moi qui vous remercie. Vous avez fait de cette petite île une grande cause. »

D’une voix grave, un peu sourde, Giusi Nicolini m’a expliqué ce qui se passait lors d’un naufrage. Ainsi, dans la nuit du 6 au 7 septembre, comme chaque fois, elle a reçu un appel télé­phonique du commandant des garde-côtes italiens de Lampedusa, qui, lui, reçoit l’ordre d’inter­venir du Centre national des garde-côtes, à Rome.

Comme officier d’état civil, Giusi Nicolini doit se rendre sur le quai principal, à l’entrée du port, pour accueillir les vivants et recueillir les noms des morts, les enregistrer et prendre des dispositions pour leur enter­rement, à Lampedusa même, au cimetière qui leur est réservé. Depuis des années, elle est témoin d’une souffrance inouïe, comme celle de cette mère qui, lundi, a perdu ses deux jeunes enfants et son frère dans le naufrage.

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Il y a six bateaux sauveteurs de la Guardia costiera dans le port de Lampedusa, prêts à intervenir en cas de naufrage d’un bateau de réfugiés et d’immigrants. (Photo : Jeff Gilbert/Alamy Stock Photo)

Il y a six bateaux sauveteurs de la Guardia costiera dans le port de Lampedusa, prêts à répondre à l’appel. Il s’agit de l’opération Triton, mise sur pied par la Commission européenne. Ces bâtiments peuvent s’éloigner jusqu’à 55 km des côtes italiennes. Ils approchent lentement les bateaux naufragés et, avec des portevoix, demandent le plus grand calme. Dans l’excitation de la délivrance proche, il est arrivé que des migrants se noient après s’être penchés tous du même côté, faisant chavirer leur embarcation de fortune. Une première équipe de sauveteurs monte à bord pour distribuer de l’eau et une friandise sucrée. Puis commence dans une mer sou­vent démontée le transfert des migrants dans les bateaux des garde-côtes.

Une fois les migrants en sécurité, on procède à une seconde distribution d’eau et d’un peu de nourriture. On parle doucement aux rescapés, on leur souhaite la bienvenue. Des médecins sont présents et, dès l’arrivée sur le quai, les plus malades sont transportés en hélicoptère jusqu’aux principaux hôpitaux de la Sicile. Les garde-côtes reconduisent les autres jusqu’aux autobus, qui prennent la route vers le centre d’accueil. Les garde-côtes sont des militaires, des volontaires qui reçoivent une formation spécialisée. Ils sont nommés pour six mois à Lampedusa avant de recevoir une autre affectation, car psychologiquement, c’est un travail très dur.

Une opération prend en général une quinzaine d’heures. Giusi Nicolini est sur le quai, qui reçoit les vivants et les morts, et ne part jamais avant la fin.

Il m’a fallu attendre des heures la permission des autorités militaires pour visiter le centre d’accueil des migrants, gardé par des policiers armés. Aucune photo ne peut être prise qui pourrait mettre en danger les nouveaux venus ou leur famille restée derrière.

Le centre est situé au bas d’une falaise qui l’entoure si bien que, de la rue, on ne voit pas les bâtiments. Giusi Nicolini a tenu à m’accompagner et me présente Catherine, 29 ans, la sous-directrice. Elle est aux côtés de Giusi Nicolini sur le quai, où elle s’occupe plus particulièrement des femmes et des enfants.

Au centre, qui peut accueillir jusqu’à 2 000 personnes, on compte en ce moment 400 migrants africains venus du Mali, du Nigeria, du Niger et de l’Érythrée. Il y a plusieurs constructions, des dortoirs pour les hommes, les maisons des femmes et des enfants, les cuisines, des salles pour les repas, un hôpital, des sanitaires, de grands espaces communs pour jouer ou discuter. Tout est propre et soigné. Les migrants sont regroupés par classe d’âge et par affinités. Les Érythréens préfèrent rester entre eux. Chacun porte des vêtements et des souliers neufs. Quelques sourires, beaucoup de regards perdus. Certains groupes discutent de longues heures avec les psychologues et les assistantes sociales. Ils racontent leur terrible périple, qui parfois a duré trois ans avant d’atteindre la Libye, où on les force à monter dans des embarcations surchargées alors que la mer est agitée. Plus de 90 % des femmes, dit Catherine, ont été battues et violées. Beaucoup sont enceintes et le décou­vrent au centre.

Je vais vers Mamadou, un Malien de 19 ans, sur la route depuis deux ans, et qui parle français. Ses deux cuisses sont des plaies sanguinolentes, la chair à vif. Il est l’un des seuls rescapés d’un groupe de 20, ses amis, qui ont péri lorsque leur embarcation s’est dégonflée. Il est sous le choc, parle la tête baissée. Il voudrait rejoindre un parent à Bobigny, en France. Le pourra-t-il ?

Son voisin, William, qui vient du Nigeria et parle anglais, a laissé derrière lui sa femme et son enfant. Est-ce que le Canada pourrait l’accueillir ?

Les deux jeunes hommes sont dans ce centre le temps de se soigner, puis ils seront transférés dans un autre, à Catania ou dans le nord de l’Italie. Il y a plus de 84 700 migrants en Italie, où le travail est rare. Quel sera leur avenir ?

Le sort du petit Aylan, cet enfant kurde échoué sur une plage turque le 2 septembre dernier, dont la photo a fait le tour du monde, a ému Giusi Nicolini. Faut-il attendre la mort d’un enfant, me dit-elle, pour se mobiliser, alors que les vivants nous tendent la main depuis longtemps et nous appellent au secours ?

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4 commentaires
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Superbe article. Cette courageuse et rafraichissante mairesse nous change des cinglés de la Lega. Emporté par mon élan, je vais même citer Ceronetti, que pourtant je déteste : « Ce rafiot au vieux nom d’Italie reste, avec ses résidus de beauté, une aide non négligeable à l’endurance du monde. »

Et nous hésitons pourtant devant l’ampleur de la tâche, celle d’accepter la venue au pays de quelques 25 000 réfugiés, en évoquant un moratoire, une remise aux calendes grecques, un resserrement des critères, une vérification des candidats au compte-goutte, que sais-je.
C’est que la peur, fondée sur les mécanismes les plus profonds et les plus primitifs de notre cerveau nous empêche de répondre raisonnablement (avec intelligence et science) à ce que l’empathie, développée ultérieurement nous dirait Darwin, nous dicte.
C’est ainsi que les flots de réfugiés nous effraient, comme il y a peu (vous vous rappelez ?) les milliards de litres d’eaux usées de la ville de Montréal nous mettaient aux abois et faisaient hurler nos maires de province.

«C’est que la peur, fondée sur les mécanismes les plus profonds et les plus primitifs de notre cerveau nous empêche de répondre raisonnablement (avec intelligence et science)… »

Contrairement à ce que vous semblez croire, la science – ou ce qui en tenait lieu – fut au contraire un vecteur majeur, décisif d’animalisation de l’Homme. Il suffit de suivre la progression de la démence polygéniste, charriée par l’anthropologie – qui d’après son nom signifiait « étude de l’Homme » alors qu’elle sécrétait au contraire sa destruction, avec une sorte d’aveuglement borné causé par la conviction d’être la (sic) science. Les immondes « zoos humains » organisés vers 1872-1875 par les savants fous de l’anthropologie et de l’ethnologie fut une occasion majeure de faire pénétrer le racisme scientifique dans la population.

Alors tout au contraire, une source majeur de la peur est justement la biologisation de l’Homme. D’après moi ce n’est pas du tout un hasard si l’exterminatrice grand-serbe Biljana Palvsic était biologiste ; mettons que ça aide. « Les couches primitives du cerveau… » Qu’est-ce qu’il faut pas entendre comme explications foireuses. La liberté est vie morale, par conséquent immatérielle, et ne saurait donc être déterminée biologiquement. Je ne retourne pleinement à la nature que lorsque je meurs. Le naturalisme, c’est la mort.

Et puis tiens, puisque nous sommes sur un fil consacré à cette région, voici l’écrivain sicilien Leonardo Sciascia, un antifasciste historique (ceux du 8 septembre 1943) expliquant le motif fondamental du philonazisme de son collègue Knut Hamsun, prix Nobel :

« Un amour excessif, panique même, porté à la nature. La nature, il ne faut jamais trop l’aimer, car on finit par peu aimer l’homme. »