Une journée dans la vie du cardinal Turcotte

Le cardinal Jean-Claude Turcotte est décédé, mercredi, à l’âge de 78 ans. Pour plusieurs, l’homme a bouleversé l’idée qu’on se faisait d’un prince de l’Église. En rappel, voici un portrait que lui avait consacré la journaliste Micheline Lachance en 1997.

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Jean-Claude Turcotte en 2005 – Photo : François Roy/La Presse Canadienne

Article original paru dans L’actualité en novembre 1997.

* * *

Jeudi, 17 h
Chili con carne, macaronis au fromage, brocoli… À la cafétéria de l’archevêché, le cardinal Jean-Claude Turcotte soulève tous les couvercles avant de plonger la louche dans la soupe à l’orge fumante pour servir la journaliste qui le chaperonnera pendant 24 heures. «J’aime le fast-food, car je mange vite», me dit-il. Il est pressé, comme d’habitude. Il a promis d’aller à Mirabel saluer les 200 garçons et filles qui s’envolent pour Paris à l’occasion des Journées mondiales de la jeunesse, et qu’il doit rejoindre quelques jours plus tard.

L’archevêque s’installe à la table de son auxiliaire, Mgr Neil Emmet Willard, avec qui il se moque gentiment de la soeur de Sainte-Famille qui s’est présentée à la salle à manger en jean, casque de vélo sous le bras. «On n’a plus les soeurs qu’on avait!» Il taquine son attachée de presse, Lucie Martineau, qui reluque les salades, puis se met à discuter d’Internet. Il craint de voir des pirates glisser de fausses informations sur le site du diocèse. Après avoir avalé un thé glacé en trois gorgées, ce grand gaillard rapporte sa tasse à la cuisine, comme M. Tout-le-monde.

L’archevêché, à côté de la cathédrale Marie-Reine-du-Monde, boulevard René-Lévesque, à Montréal, c’est sa maison. Il a ses appartements au premier étage, mais il partage le quotidien des 25 prêtres qui y habitent. «Avec un métier comme le mien, le célibat me donne une liberté que je n’aurais pas si j’étais marié», dit-il, avant d’ajouter, comme pour tester mon sens de l’humour : «Je peux rentrer à minuit sans appeler ma femme pour lui dire où je suis et avec qui.»

Ses huit prédécesseurs, accrochés aux murs des couloirs, le regardent passer : Paul-Émile Léger, superbe dans sa robe écarlate à bande d’hermine, Paul Grégoire, plus modeste dans sa pourpre cardinalice… «Quand mon tour viendra, observe le cardinal Turcotte, il ne restera plus grand-chose de tout ce flafla.»

Lui, un «prince de l’Église» ? Il n’en revient pas… «J’étais taillé pour être un vicaire de paroisse, dit-il. Si mon père me voyait, il en rirait.»

En costume noir et col romain, il ressemble en effet à l’aumônier de la Jeunesse ouvrière catholique qu’il fut jadis. Et, si sa carrure de footballeur impressionne, il multiplie les tapes sur l’épaule et les rires complices, comme pour faire oublier qui il est.

Lorsque le pape l’a fait cardinal, en 1994, Mgr Turcotte a supplié son entourage de ne pas l’appeler «Éminence». «Avec mon tour de taille, c’était gênant !» Il préfère «monsieur le cardinal» ou, simplement, «Jean-Claude». «Quand je ne suis pas en fonction, l’anneau et les autres bebelles tombent.»

Dans le salon rouge, il a fait «débarquer de son piédestal» le fauteuil cardinalice dans lequel trônait le flamboyant Paul-Émile Léger. N’empêche qu’il l’aimait bien malgré ses grands airs. «Il nous convoquait pour nous consulter, raconte-t-il en s’esclaffant, et il commençait en disant: “Mes chers amis, voici ce que j’ai décidé…”»

L’ascenseur s’arrête au garage. Le cardinal regarde son vélo poussiéreux et esquisse un geste d’impuissance. Cet été, il a manqué de temps pour se promener sur la piste cyclable qui longe le canal Lachine. Son chauffeur, Arthur Taillon, ouvre la portière de la Chrysler Intrepid 1994. Il est ravi : c’est lui qui conduira son patron à Mirabel. Rien ne l’horripile plus que de le voir disparaître sans lui, au volant de sa vieille Reliant K. Le service de sécurité a beau protester contre sa manie de rouler sans chauffeur, Mgr Turcotte s’entête et va seul chez sa mère, à Laval, ou à son chalet, dans la région de Lanaudière.

19 h
À l’aéroport, l’archevêque se fraie un chemin jusqu’à sa «gang», qui attend l’embarquement. Des mains s’agitent. En jean et en tee-shirt, Michel, 23 ans, lui demande s’il y aura du vin, et Lisa Yo lui parle des babioles chinoises qu’elle a vendues tout l’été pour payer son voyage. Le cardinal prend Thuy Linh par le cou : «Toi, je t’ai baptisée, hein ?» dit-il. «Non, mais je sers votre messe à la cathédrale.» Clic, une photo avec de jeunes Inuit, à qui il demande s’il y a encore des mosquitoes dans le Nord. Des salutations aux parents, un dernier signe, et c’est fini.

«À Paris», dit-il, sur le chemin du retour, «je leur parlerai du jeune homme riche à qui Jésus a dit: “Vends tes biens et suis-moi.” Et aussi de Jacques Brel, qui chantait: “Marie, Joseph, la crèche… Si c’était vrai, tout cela.”» Ces jeunes-là ont la foi. Mais comment attirer les milliers d’autres qui se sont éloignés de l’Église ?

«Avant, on les ramassait au filet, observe-t-il. Aujourd’hui, on les pêche à la ligne, un à un.»

Tandis que la voiture file sur l’autoroute des Laurentides, le cardinal pense à la solitude des jeunes qui désertent leurs familles éclatées pour aller vivre avec des colocs. «Ils recherchent la solidarité», dit-il, ajoutant qu’ils sont des proies faciles pour les sectes, «ces bandits qui les exploitent».

Il s’arrête : «Je suis un verbomoteur ! Pas un intellectuel, mais un humaniste.»

À 61 ans, Mgr Turcotte ne s’étonne plus de rien, mais il lui arrive encore d’élever le ton pour fustiger, par exemple, la Centrale de l’enseignement du Québec, qui veut abolir les notes à l’école. «On instaure la médiocrité!»

Puis il enchaîne sur la sexualité : «Nous sommes d’une permissivité totale ; nous ne disons jamais aux jeunes que ceux qui ont une vie sexuelle désordonnée ne sont même plus capables d’aimer. Au lieu de leur parler de l’amour et de la famille, l’école leur explique la “tuyauterie”.»

21 h
La Chrysler s’engage sur l’autoroute Ville-Marie. L’archevêque repère les clochers : Sainte-Cunégonde, Saint-Henri… De grandes églises vides qui lui coûtent les yeux de la tête. «Je réclame un moratoire du gouvernement afin qu’aucune construction ne soit autorisée avant qu’on ait recyclé ces édifices historiques.» À son régisseur, l’abbé René Martin, il dit plus crûment : «Je ne peux quand même pas vendre mes églises aux Témoins de Jéhovah !»

La nuit va bientôt tomber, et le cardinal se retire dans son appartement de style victorien, à l’archevêché. À l’extrémité d’un large couloir, il occupe la chambre de ses prédécesseurs et dispose d’un boudoir et d’une bibliothèque, dont les rayons sont garnis de livres d’histoire et de romans. Avant de s’endormir, il veut terminer la biographie d’Olivar Asselin, «un livre passionnant». Il se réserve habituellement trois soirées par semaine, «à la maison», pour lire ou pour revoir un des bons vieux films français des années 50 qu’il a enregistrés. «Tant qu’à regarder des émissions de télévision plates…»

Vendredi, 8 h
Lorsqu’il se pointe au petit-déjeuner, le cardinal Turcotte est debout depuis trois heures déjà. Il dort cinq heures par nuit et aime avoir tout son temps pour prier et réfléchir. Avant d’aller sous la douche, il a allumé la radio : les CLSC des quartiers défavorisés crient à l’injustice, celui du quartier Notre-Dame-de-Grâce recevant plus d’argent que celui du Centre-Sud. «Je n’accepte pas que, chaque mois, des gens aient à choisir entre se nourrir ou acheter des médicaments», me confiera-t-il plus tard dans la matinée, soulignant que c’est le genre de choses dont il discute avec la ministre des Affaires sociales, Louise Harel.

Les politiciens ne le consultent pas, mais ils viennent jaser avec lui. «J’avais des conversations fort intéressantes avec Robert Bourassa, et Claude Ryan est un ami.» S’il profite des interminables banquets pour passer son message, jamais il ne s’immisce dans leurs décisions: «J’ai assez chialé contre l’Église qui disait à l’État comment gouverner ! Je n’ai pas à montrer à M. Bouchard comment mener la province, et il n’a pas, non plus, à me dire comment chanter ma messe.»

Ses opinions politiques, il les garde pour lui. «Le peuple québécois peut se séparer, rester dans le Canada ou s’unir à la Chine, je respecte d’avance son choix.»

9 h
Pas de chance, l’ascenseur de l’immeuble de la rue Sherbrooke qui abrite les bureaux administratifs de l’archevêché est en panne. À bout de souffle, le cardinal fait son apparition au cinquième étage. De sa fenêtre inondée de soleil, il aperçoit le Grand Séminaire, où il a étudié pour devenir prêtre. À l’évidence, il se sent bien, assis à son bureau massif, entouré des tableaux offerts par des peintres de Charlevoix.

Ses collaborateurs s’activent autour de lui. «Un vrai cabinet de ministre», dit Lucie Martineau, son attachée de presse, qui a déjà travaillé au bureau de Jean Garon. «Je suis un gars d’équipe, précise le cardinal. Si mon monde ne pense pas comme moi, je veux le savoir. Des gens qui m’encensent, ça me fatigue. Il m’est arrivé de les avoir tous contre moi, et j’ai cédé… Ce qui ne veut pas dire que je ne reviendrai pas à la charge un de ces quatre matins !»

Certains problèmes qui atterrissent sur son bureau sont délicats. Dans le dossier des «orphelins de Duplessis», choqué de voir qu’on voulait gommer la version des sœurs, il est intervenu : «On cherchait un coupable, dit-il. Les orphelins ont souffert, d’accord, mais on ne récrit pas l’histoire. Font-ils des procès aux parents qu’ils n’ont pas eus ?» Il n’esquive pas non plus l’épineuse question des actes sexuels reprochés au clergé. «Quand un cas est porté à mon attention, je réagis. Pis vite ! Tolérance zéro ! J’éloigne la personne concernée des enfants. Cela dit, la pédophilie est inguérissable, selon les psychologues. Faut-il envoyer les pédophiles au four crématoire ?» Le ton devient narquois : «On charrie : en 38 ans, je n’ai eu connaissance que de sept ou huit cas.»

Si une chose le fait sortir de ses gonds, c’est bien la malhonnêteté intellectuelle. À une femme qui attribuait les abus des prêtres à leur célibat obligé, il répondit sans ménagement : «Madame, dire ça, c’est aussi intelligent que d’affirmer que la principale cause du divorce, c’est le mariage.» Même ton incisif au Point : «Jean-François Lépine laissait entendre que tous les prêtres avaient des maîtresses. Minute ! J’étais en maudit.» Pour un peu, il s’emporterait de nouveau. Il lui arrive de ponctuer son indignation de «sacrifice !» pas très pieux et de «je m’en sacre» peu élégants. Le cardinal ne fait pas dans la dentelle.

10 h
Derrière la porte capitonnée de la salle de réunion, les vicaires épiscopaux procèdent au choix des curés. Le cardinal Turcotte se joint à eux. «Je délègue volontiers mes pouvoirs, me dit-il, mais je reste au courant de tout.»

Le diocèse compte 850 prêtres qui se partagent 281 paroisses ou occupent les fonctions d’aumôniers dans les hôpitaux et les prisons. Bon nombre sont âgés, et la relève est loin d’être assurée : «Notre métier va à contre-courant des tendances actuelles, dit-il. Le sacerdoce demande un engagement permanent et une vie centrée sur les autres.»

Jean-Claude Turcotte avait 23 ans lorsqu’il a été ordonné, en 1959. «Je suis un prêtre de la Révolution tranquille, dit-il. J’ai contesté l’Église, qui ne faisait pas assez de place aux laïcs. J’y voyais un danger.» Dix ans plus tard, c’était la débandade autour de lui : «Pour moi, c’est un mystère. Pourquoi mes meilleurs amis ont-ils quitté le sacerdoce, alors que moi, qui avais des griefs, je n’ai pas songé à partir ?»

Archevêque de Montréal depuis bientôt huit ans, Mgr Turcotte s’est bâti un réseau de 20 000 bénévoles laïcs, qui, sur le terrain, suppléent au manque de prêtres.

«Le portrait serait-il différent si le mariage ne leur était pas interdit ?» lui ai-je demandé. «Le pape exige le célibat, répond-il prudemment. Je ne dis pas qu’il a tort, bien qu’ici, cela ne poserait pas de problème.» Il s’empresse d’ajouter que là n’est pas la question, car les candidats ne se bousculent pas non plus aux portes des religions qui acceptent le mariage de leurs pasteurs.

11 h
De retour à son bureau, le cardinal règle quelques dossiers administratifs avec ses vicaires généraux. «Je consacre le moins de temps possible au budget et à l’organisation», dit-il. Son secrétaire, Christian Lépine, s’éclipse pendant qu’il se cale dans son fauteuil pour se confesser à L’actualité. «Les médias, j’en ai fait une priorité», dit-il, convaincu que l’Église s’est souvent prononcée de façon trop intellectuelle. «J’éprouve toujours une certaine appréhension, mais j’ai des idées à défendre.» Aux audiences du CRTC, il a protesté contre l’absence d’émissions religieuses et a dénoncé la violence au petit écran. Et jamais il ne refuse d’invitation, «pas même celles d’André Arthur» !

Mais l’archevêque déteste se sentir piégé, comme en avril 1995, quand la Human Life International, groupe américain pro-vie, a tenu son congrès à Montréal. La presse l’a alors accusé d’accueillir à bras ouverts des gens d’extrême droite. Il s’en défend mollement : «Je n’avais pas de réticences à l’égard du mouvement, qui s’oppose comme moi à l’avortement, mais j’en avais contre les méthodes qu’il utilise. Ces gens-là s’acoquinent avec des capotés. Leur conférencier a même envoyé un embryon au président américain !» Il n’allait quand même pas refuser l’accès à la cathédrale à des catholiques. «J’ignorais qu’ils en profiteraient pour affirmer que l’Église de Montréal les soutenait.»

La position du pape sur l’avortement lui convient : «Il rappelle que la vie humaine est sacrée, et qu’il ne faut pas y toucher.» Mais, là où le bât blesse, c’est sur les méthodes contraceptives : «L’Église demande de respecter la nature. C’est une approche écologique.» Cette fois, le cardinal refuse la confrontation : «Je connais des femmes qui se sont fait avorter, et je ne les ai jamais blâmées ni brusquées. Je les écoute.» Admet-il que l’Église est en retard sur la société ? «Ça m’indiffère. Faudrait-il changer la doctrine chaque fois que les gens ne sont pas contents ? La société fait des steppettes depuis le début du monde. En économie, plus personne n’adhère aux dogmes sacrés du 19e siècle. Le communisme ? Il a pété au frette, comme l’État providence.»

Midi sonne. Le cardinal disparaît. «Je m’alloue une heure de méditation, s’excuse-t-il. J’arrête la machine et je parle à Jésus comme à un chum.» C’est souvent son seul moment de répit de la journée. Le week-end, quand il peut s’évader, il file à Rawdon, où il est propriétaire d’un chalet depuis une vingtaine d’années. «Je mets mes overalls et je travaille de mes mains : je bûche, je bricole…»

L’après-midi
De retour au bureau, l’archevêque prépare une allocution sur la pauvreté. «Aider les autres, c’est la raison d’être de ma vocation», dit-il. Né de parents modestes, rue Bordeaux, près du pont Jacques-Cartier et de la rue Ontario, Jean-Claude Turcotte a appris jeune à partager le peu qu’il avait. Dans la revue des finissants du collège André-Grasset, où il a étudié, on le décrit comme «un faux timide, toujours prêt à rendre service».

Au début de son épiscopat, il croyait naïvement enrayer rapidement le cancer de la pauvreté. Dix ans plus tard, des écoliers quittent encore la maison sans avoir déjeuné, et des femmes mendient à la porte de son église. «Je suis le porte-parole des sans-voix», répète-t-il aux hommes d’affaires. «Je ne vous parlerai pas de la pauvreté, mais des pauvres. Quand la pauvreté a un nom et une adresse, on n’en pense pas la même chose.»

Au Forum de l’emploi, il a prévenu les employeurs d’y penser à deux fois avant de mettre des employés au chômage. «C’est de la dynamite.» En 1995, il a signé, avec les leaders patronaux et syndicaux, le manifeste Sortons le Québec de l’appauvrissement. «Ç’a été une révélation de voir Gérald Larose, de la CSN, Lorraine Pagé, de la CEQ, le gros Louis Laberge, de la FTQ, et Ghislain Dufour, du Conseil du patronat, dépasser leurs intérêts corporatifs pour trouver des solutions», dit-il. L’expérience n’a pas été de tout repos, car le Conseil du patronat traînait de la patte. «J’ai expliqué à mon ami Dufour et à sa gang qu’être pauvre, c’était comme rester sur le banc quand on joue au hockey. Ils ont signé.»

L’archevêque reproche aux gouvernements de négliger les initiatives populaires pour mieux gaver les canards boiteux de l’industrie. Puisqu’il piétine les plates-bandes politiques, je ne résiste pas à l’envie de lui rappeler le «mêlez-vous de vos affaires» cinglant du premier ministre Bouchard aux évêques, qui l’avaient mis en garde contre la tentation de faire porter sur les plus démunis les efforts de redressement de l’économie. «Dans les années 80, Trudeau aussi nous a descendus, dit-il. Sous prétexte que nous n’étions pas économistes, il jugeait que nous n’avions pas d’affaire à lui suggérer des moyens de se sortir de la crise. Pourtant, 15 ans plus tard, il a appliqué toutes nos recommandations.»

L’archevêque regarde l’heure. Pour rien au monde il ne sacrifierait la pause-méditation qu’il se réserve avant de présider une cérémonie religieuse. Mais il sera absent de Montréal pendant 10 jours, et ses collaborateurs font la queue, leurs dossiers à la main. Tant pis, «ils ont l’habitude de se débrouiller sans moi». Six fois l’an, il traverse l’Atlantique, la plupart du temps pour aller à Rome, où il est l’un des conseillers du pape. «Nous avons des discussions viriles, pour employer une expression macho. Parfois, nous le faisons reculer», ajoute-t-il en affirmant que Jean-Paul II n’a rien du réactionnaire décrit par les médias. «Il n’est pas libre de changer l’Évangile. Et il ne faut jamais perdre de vue le caractère universel de l’Église. Si, par exemple, les femmes d’ici réclament le sacerdoce, l’idée est combattue ailleurs dans le monde.»

19 h 30
Tout de blanc vêtu, le cardinal ferme la longue procession qui remonte l’allée centrale de la basilique Notre-Dame, dans le Vieux-Montréal. Il s’avance dans le chœur, où a pris place le gratin du clergé montréalais. Ils sont tous là autour de lui qui regardent six jeunes filles en tunique bleu ciel exécuter un timide ballet au son du Gloire à Dieu au plus haut des cieux. Dans la nef, 2000 fidèles chantent des cantiques qu’ils connaissent par cœur. Des têtes blanches surtout, venues célébrer l’assomption de la Vierge. Me revient à la mémoire cette phrase de Félix Leclerc qu’aime citer le cardinal: «Ce n’est pas parce qu’un pommier est vieux qu’il donne de vieilles pommes.»

Plus tôt, il m’a parlé de la baisse de la pratique religieuse. L’archidiocèse de Montréal compte 1,5 million de catholiques, dont 15 % qui fréquentent l’église, les autres n’y mettant les pieds que pour se marier ou pour leur service funèbre. «Ça ne m’empêche pas de dormir», dit le cardinal, qui semble content de s’être débarrassé des «suiveux» de l’époque de l’Église triomphaliste. L’été dernier, il a vu des jeunes mariés enfourcher leur motocyclette après la cérémonie et il a baptisé l’enfant de divorcés remariés. Les temps changent. Il n’irait quand même pas jusqu’à célébrer l’union d’homosexuels, mais il n’en fait pas pour autant des parias : «Il faut en finir avec l’idée que ceux qui ne suivent pas le pattern sont exclus.»

À l’écouter, on sent que le discours de l’Église a changé, qu’il est plus près des réalités d’aujourd’hui. Pourtant, ce vendredi soir, dans la somptueuse basilique où brûlent des lampions semblables à ceux qui ont vu passer les générations, cela n’est pas évident. Coiffé de la mitre, le cardinal Turcotte s’avance vers les fidèles : «Chers frères et sœurs dans le Christ, commence-t-il, la Vierge Marie baigne dans la gloire de Dieu… Il faut chercher à l’imiter.» Du coup, par ce sermon traditionnel, nous voilà replongés au cœur des années 1950.

À l’issue de la grand-messe, la foule attend son pasteur pour lui dire son profond attachement. Le cardinal souffle un mot à l’oreille de l’un, se laisse photographier avec le bébé de l’autre et se permet même de blaguer : «Souriez, vous êtes aux Insolences d’une caméra.»

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Le cardinal Turcotte faisait la une du numéro du 1er novembre 1997 de L’actualité. Parmi les autres sujets annoncés : «Exporter l’eau du Québec : un mirage» ; «Jean Leloup sort de sa tanière» ; «Jérusalem : la menace intégriste». Des sujets qui sont encore d’actualité, 18 ans plus tard…

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