Comment les humains ont-ils appris à parler ?

Selon les travaux du linguiste québécois Philippe Barbaud, c’est la pensée symbolique qui a mené au langage. Une théorie qui contredit les populaires idées de Noam Chomsky, enseignées depuis des décennies.

Illustration : Catherine Gauthier pour L’actualité

Quelle langue parlaient les premiers humains ? Comment sont-ils passés des cris à la parole ? Depuis que Darwin a élaboré la théorie selon laquelle l’humain descend du singe, le sujet fascine, mais la question a longtemps paru si insoluble que les linguistes s’y sont assez peu intéressés pendant près d’un siècle.

« Grâce aux progrès en psychologie, en neurologie et en paléoanthropologie depuis 50 ans, nous avons acquis des connaissances utiles qui nous permettent de revisiter cette question », dit Philippe Barbaud, linguiste et professeur retraité de l’UQAM, qui a publié en 2021 L’instinct du sens : essai sur la préhistoire de la parole (AMH Communication). « À mon avis, c’est le désir spontané de donner un sens à ce qui nous entoure qui est à l’origine de la parole. Le sens, c’est le grand oublié de la linguistique. »

Selon Robert Papen, linguiste retraité de l’UQAM, qui a beaucoup échangé avec son ami durant les sept années de genèse de sa théorie, un tel essai est forcément très conjectural. « Mais Philippe a mis le doigt sur quelques idées très convaincantes et surtout logiques par rapport à ce que l’on connaît. »

Selon Robert Papen, l’essai de Philippe Barbaud remet en question plusieurs aspects fondamentaux de la doctrine du grand théoricien Noam Chomsky.

L’humain pense de manière symbolique, explique Philippe Barbaud. Dès le plus jeune âge, l’enfant cherche à donner du sens à des signaux auditifs, visuels ou gestuels. Il crée des catégories : plante, animal, maison. Il s’agit d’une tournure d’esprit mystérieuse dont le fonctionnement demeure largement incompris. C’est par son désir de sens qu’un enfant reconstruit la langue en deux ou trois ans sans enseignement. Et c’est ce même désir de sens qui, il y a quelques millions d’années, a poussé un singe bipède à associer un son à son état de conscience. « Au hasard d’un cri, un son a pris soudain une valeur intellectuelle qui s’appelle le sens. Le cerveau était prêt à ça et il l’a reconnu. » La conscience et le sens sont à l’origine du déclic langagier chez les présapiens, et cette disposition s’est répercutée par sélection et socialisation.

Le hasard a fait que ce saut cognitif a eu lieu au moment où l’appareil phonatoire des hominidés (la bouche, le pharynx) changeait lentement mais radicalement de forme en raison de la station verticale, favorisant la production de plus de sons différents. Sur la même période, qui se mesure en centaines de milliers d’années, le volume de la boîte crânienne des divers « Homo » (habilis, ergaster, erectus, heidelbergensis, neanderthalensis) a quasiment doublé, ce qui a permis d’accueillir et de développer davantage ce talent nouveau.  

Selon Robert Papen, l’essai de Philippe Barbaud remet en question plusieurs aspects fondamentaux de la doctrine du grand théoricien Noam Chomsky. Dans les années 1950, ce linguiste américain a formulé une théorie du langage afin d’expliquer comment un enfant pouvait apprendre sa langue spontanément. Il soutient que c’est parce qu’il existe une programmation génétique dans le cerveau, un peu comme si la capacité de grammaire était une fonction au même titre que la vision, l’ouïe ou l’intelligence.

Même si pratiquement toutes les facultés nord-américaines enseignent la théorie chomskienne, de nombreux linguistes en contestent certains aspects, dont celui de très mal expliquer l’origine de la capacité langagière chez l’Homo sapiens. (Il y aurait eu selon lui, il y a 60 000 ans, un recâblage neuronal qui aurait créé cette capacité d’un coup.) « Ça ne peut pas être arrivé comme ça, tout fait. Ça ne concorde pas avec l’état des connaissances, dit Philippe Barbaud. La capacité de faire langue n’a pu que se développer très lentement, sur des centaines de milliers d’années, par essais et erreurs, à travers la cognition et les ressources d’un nouvel appareil phonatoire extrêmement difficile à maîtriser. » 

En apparence, rien ne disposait ce retraité de 81 ans à explorer, depuis son condo de Repentigny, la manière dont les « singes nus » se sont mis à s’exprimer autrement que par les cris nécessaires à leur survie. Jusqu’à sa retraite en 1999, il avait surtout publié sur l’origine du parler en Nouvelle-France, et d’autres sujets pointus tels que la formation des mots composés ou l’emploi des phrases exclamatives en français.

« La question des origines faisait partie de ma métaphysique personnelle », dit le chercheur, qui s’est absorbé dans cette étude en 2011 à la suite d’un diagnostic de cancer. Philippe Barbaud avait du grain à moudre : depuis 30 ans, de nombreuses découvertes passionnantes — en Afrique, le crâne de Toumaï ; en France, la grotte peinte Chauvet et la grotte de Bruniquel (plus ancien aménagement humain, remontant à 176 500 ans) — laissent supposer que les humains avaient acquis la capacité d’abstraction très longtemps avant ce qu’on avait cru possible.

Au fil du temps, plusieurs vieilles idées sont ainsi passées à la trappe. Par exemple, de moins en moins de chercheurs pensent que la parole découle du simple perfectionnement du langage des primates (ceux-ni n’ont ni notre capacité phonatoire ni notre capacité de sens). 

Et plus personne ne croit que toutes les langues dérivent d’une seule langue primitive. Certes, les ressemblances frappantes entre certaines langues en Méditerranée (grec et latin) et en Inde (sanscrit) ont permis aux philologues de conclure qu’elles remontent à une même famille, dite « indo-européenne », qui a essaimé depuis la mer Noire il y a plus de 10 000 ans. Mais l’indo-européen demeure un phénomène récent dans l’histoire du langage.

« Il n’y a pas eu une protolangue, mais plusieurs, qui découlaient de milliers de siècles d’expérimentation », dit Philippe Barbaud. La variété des langues actuelles — on en dénombre plus de 7 000 — en est l’expression la plus concrète. Le français parlé compte 17 consonnes, 16 voyelles et 3 semi-voyelles, soit une fraction des 654 consonnes et 177 voyelles recensées dans un échantillon de 451 langues. À lui seul, le !xu, une langue sud-africaine, compte plus de 140 sons, dont 95 consonnes !

Les connaissances en linguistique ajoutent beaucoup à ces réflexions sur l’origine des langues. Les linguistes ont établi que toutes les langues partagent une même matrice grammaticale en cinq parties : une phonologie (les sons), un lexique (les mots), une morphologie (la manière de former les mots), une syntaxe (la manière de former les phrases) et une sémantique (la signification). Chaque langue a sa mécanique particulière. Le français, avec ses conjugaisons et ses accords en genre et en nombre, joue fortement avec la morphologie, alors que l’anglais le fait beaucoup moins.

Selon Philippe Barbaud, l’existence même des morphèmes (les plus petites unités de sens d’une langue) remet en question la théorie de Chomsky d’une grammaire universelle innée. Les morphèmes sont des particules (le préfixe « anti- », le suffixe « -ing », l’infinitif « -er », le « s » du pluriel) que l’on colle à un mot pour en modifier le sens. Or, ces particules sont des vestiges du latin, du grec et des langues germaniques, arrivés jusqu’à nous par érosion sous une forme simplifiée, comme des fantômes d’une autre langue, explique le professeur retraité. Par conséquent, la morphologie en tant que catégorie grammaticale n’a pu apparaître du jour au lendemain parce qu’on avait besoin de morphèmes.

« L’usage, l’érosion des mots jouent un rôle fondamental dans l’évolution ou la métamorphose des langues. C’est vrai aujourd’hui, c’était vrai hier. On ne peut pas expliquer l’origine des langues en faisant abstraction de l’usure du temps. Il n’y a aucune raison de croire que ce processus n’avait pas cours constamment durant la préhistoire quand de petites bandes d’humains développaient leur capacité de parole. »

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Nos langues autochtones multimillénaires illustrent bien la compréhension de Philippe Barbaud quant à la nature fondamentale du langage. Étant toutes orales et originellement inspirées du besoin d’exprimer finement le senti et les plus infimes détails d’un environnement connu à fond et décrit d’une façon aussi descriptive que sonore, leur décalage avec ce que véhicule la civilisation occidentale ne leur donne cependant plus qu’une valeur de référence partiellement ou fortement dénaturée par la pression exercée au fil des 5 à 10 derniers siècles par les langues européennes.

Bien qu’avant leur transcription par les missionnaires elles n’aient jamais été structurées comme l’impose l’écriture, toutes décrivaient grosso modo les mêmes choses ; malgré cela, aucune n’a eu préséance en cet immense territoire dit canadien, parsemé de dialectes entre autres méso-américains.

Ce qu’il reste de l’empreinte verbale de l’ère paléolithique que constituent nos langues autochtones permet tout de même de comprendre la façon imagée avec laquelle on a communiqué durant des milliers d’années. Le fait que chaque Abénakis savait d’après l’expression décrivant « l’oiseau qui tue avec sa poitrine » qu’il s’agissait du faucon, illustre parfaitement le savoir ancestral et l’importance qu’on avait de transmettre l’information avec clarté… parce que la survie en dépendait.

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