Une société accro aux pilules ?

Les médicaments sont une solution facile pour pallier le manque de ressources. Un sevrage collectif devra être mis en œuvre, même s’il s’annonce long et difficile, souligne Charles Grandmont.

Charles Grandmont
Photo : Daphné Caron

Après les années d’austérité libérale, le réinvestissement en santé annoncé dans le premier budget du gouvernement de François Legault est le bienvenu. Mais il y a un domaine où, pour le bien-être de millions de Québécois, le réseau de la santé devrait chercher à en faire moins : la prescription de médicaments chez les jeunes et les aînés.

Il est difficile de ne pas s’inquiéter devant la quantité de médicaments que gobent aujourd’hui les Québécois de 65 ans et plus, comme le révèle Valérie Borde dans ce numéro. Un aîné sur quatre prend plus de 10 médicaments par jour, aux interactions potentiellement néfastes, souvent mal comprises.

Un groupe d’une cinquantaine de pédiatres et de spécialistes a par ailleurs sonné l’alarme plus tôt cette année au sujet de l’augmentation vertigineuse du recours au Ritalin et autres médicaments pour traiter le trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH ou TDA).

Les chiffres de l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux sont troublants : la proportion de Québécois de moins de 25 ans qui prennent un médicament pour soulager un TDA a doublé en 10 ans, au point qu’un ado sur sept est aujourd’hui traité de cette façon. On prescrit trois fois plus de médicaments proportionnellement que dans le reste du Canada, alors qu’aux dernières nouvelles les enfants québécois ne sont pas biologiquement différents de ceux qui se trouvent ailleurs au pays.

Sommes-nous rendus comme société à vouloir régler rapidement tous nos maux avec une pilule ? La question est trop vaste pour être confinée au cabinet du médecin, qu’on ne saurait blâmer de vouloir soulager ses patients avec les moyens à sa disposition.

C’est à coup sûr le symptôme d’un système de santé défaillant. Les médicaments sont une solution facile pour pallier le manque de ressources. Dans le cas du TDA, l’état du réseau d’éducation est aussi en cause. Les enseignants du réseau public, aux prises avec des classes qui s’alourdissent sous l’effet de l’écrémage des meilleurs vers le réseau privé, sont souvent les premiers à suggérer un traitement médical pour aplanir les problèmes de comportement dans leurs classes.

Nous faisons aussi partie du problème. Face à notre propre souffrance, ou celle d’un proche ou d’un enfant, il est légitime de vouloir une solution, et vite. Et il faut bien l’avouer, c’est plus facile d’avaler une pilule que de revoir en profondeur nos habitudes de vie.

Le sevrage collectif s’annonce long et difficile, mais pas impossible. Pour alléger le pilulier des aînés, par exemple, des médecins ont conçu divers outils pour leurs collègues et le public. Des projets-pilotes, mis en œuvre dans quelques CHSLD du Québec, montrent des résultats encourageants.

Dans le cas du TDA, la clé est d’accroître l’accès aux services psychosociaux, une option quasi réservée en ce moment aux parents capables de se les payer. Ces services, combinés à la médication, augmentent fortement les chances de réussite du traitement. Dans plusieurs pays, comme la France ou l’Espagne, ils sont même la voie privilégiée au départ.

Le gouvernement de François Legault envisage de tenir une commission parlementaire sur la consommation de médicaments pour traiter le TDA d’ici la fin de l’année, qui réunira des experts du milieu de la santé, des services sociaux et de l’éducation. On espère y dégager des pistes pour unir les efforts actuellement dispersés dans les différents réseaux, et lancer un grand examen de conscience sur les habitudes de vie des enfants et la pression de performance qu’on leur impose.

Une de nos fiertés collectives des dernières années est d’avoir mené avec succès un grand chantier sur l’aide médicale à mourir. Il est maintenant temps de se pencher sur l’aide médicale à vivre.

 

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1 commentaire
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Après avoir lu l’article de Charles Grandmont: « Une société accro aux pilules? », je suis resté intéressée sur les moyens actifs utilisés pour régler ces « problèmes » de société. J’ai deux points à apporter: d’abord l’oubli d’un invité de la part du gouvernement. Ensuite, sur la source de ces problèmes, en lien avec cet oubli.
On souligne que le gouvernement Legault « envisage de tenir une commission parlementaire sur la consommation de médicaments pour traiter le TDA, …, qui réunira des experts du milieu de la santé, des services sociaux et de l’éducation. »

Des études prouvent que la culture et l’esprit collectif, que de se sentir appartenir à son environnement communautaire et de s’y impliquer activement est très bénéfique pour briser l’isolement et certains troubles « refoulés » et ce, à tous les âges. Alors je me demande pourquoi les experts du milieu culturel et les chercheurs scientifiques qui en ont les preuves concrètes ne sont pas invités à ce genre d’évènements, qui semblent être bien influents sur notre mode de vie en société. Ou est-ce simplement qu’ils n’ont pas une reconnaissance publique suffisamment valoriser pour être cité par le gouvernement? Il n’est pas surprenant que le patrimoine culturel soit encore et toujours « l’oublié des causes politiques » puisqu’il semble être un bien acquis par une société ou pas considéré à sa juste valeur. Il est pourtant au coeur d’une identité et donc de chaque pensée / décision / action posée dans une communauté. Pourquoi ne mettons-nous pas nos énergies à célébrer ce qui nous unit et nous rend heureux quotidiennement plutôt que sur des moyens d’aller mieux rapidement en effet?! Très bon article, j’espère que plusieurs autres ont perçu aussi l’urgence de se remettre en doute soi-même, dans ses habitudes de vie quotidienne. Mettre la faute sur quiconque, c’est comme prendre une pilule en fait… Ça ne règle pas le problème à la source!

Merci M. Grandmont pour l’inspiration, je vous renvoie la balle avec un contact: Rachel Thibeault, docteur en psychologie et ergothérapeute. J’ai eu l’occasion de la rencontrer pendant une conférence à Montréal dernièrement. Si vous ne la connaissez pas, je vous invite à aller voir ce qu’elle fait, à la contacter, à peut-être même partager ses histoires époustouflantes. C’est un humain incroyable à découvrir et qu’on gagnerait tous à connaître davantage pour changer son quotidien, en s’entraidant les uns les autres.