Une tempête parfaite

Nous vivons une époque de colère, que les médias, traditionnels et sociaux, cultivent au mépris de l’intelligence.

Illustration: Iris Boudreau pour L'actualité
Illustration: Iris Boudreau pour L’actualité

Il y a quelque chose de pourri au royaume du Québec. Dans celui de France aussi. De même qu’au sud de notre frontière.

C’est tout notre monde prétendument moderne qui paraît touché par un changement climatique qui s’opère chez les femmes et les hommes. Une sorte de dépression atmosphérique qui fait planer un nuage orageux au-dessus de leurs cœurs.

Cette colère, ce truc pourri, c’est un phénomène socio­atmosphérique que les médias ensemencent jusqu’à provoquer les grondements, cherchant le sujet qui prête à controverse, peu importe son importance réelle. Suffit qu’il déchaîne les passions. Et la presque totalité de la concurrence suit.

Pitbulls, burkini, vélos et com­pagnie. L’objectif médiatique est simple: diviser pour régner.

On a longtemps craint la convergence au sein des grands groupes de presse. La convergence des sujets et des publics fait bien plus de dommages à la démocratie.

C’est chez moi que le phénomène est le plus clairement observable. Québec est aux prises avec un bas plafond radio­phonique qu’imposent des stations qui rivalisent en matière de fécondation de la colère.

Tout ce qui méprise les faits au profit d’une «opinion» qui conforte la sienne s’y retrouve. C’est ainsi que la majorité des antennes privées de la ville sont devenues des copies de leurs voisines, s’échangeant des grandes gueules dont la principale qualité est de faire pleuvoir au quotidien le crachin de la petite haine ordinaire sur leurs auditeurs, qui ouvrent la bouche pour pouvoir ensuite en recracher chaque goutte.

Que le reste du Québec ne s’en gausse pas trop. Les réseaux sociaux nous montrent désormais le véritable visage de notre prochain dans ce qu’il a de plus laid: le refus de penser. Et cette bêtise est comme les Pokémon. Suffit d’une application pour se rendre compte qu’elle est partout.

On y cultive les émotions à chaud. Et quand quelqu’un s’y prononce avec nuances sur l’un de ces sujets qui font l’orage permanent des médias, il doit affronter la horde de ceux qui le sermonnent du haut de leur ascendant moral.

Il n’y a qu’à rappeler que tout le monde a droit à la présomption d’innocence, y compris les accusés dans une affaire de pornographie juvénile, et hop! le sang des excités qui défendent leurs semblables venus chahuter un accusé à Trois-Rivières ne fait qu’un tour, évitant soigneusement de passer par le cerveau.


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Il y a une crise, bien réelle. Pas nouvelle, mais qui prend de l’ampleur et noircit l’horizon. La vindicte populaire a toujours existé. Mais elle a rarement été aussi bien soutenue par les médias et si parfaitement propulsée que par Internet.

L’avidité des premiers et l’impunité que permet le second sont en train d’ébranler les fondements de notre civilisation. Rien de moins. Parce que ce qui ressort de cette colère, ce qui explique cette «tempête parfaite» où l’opportunisme d’affaires et la technologie ne font plus qu’un, c’est beaucoup un mécontentement généralisé. États, politiciens, institutions: ce qui fait le ciment de nos collectivités s’effrite dans la conscience commune.

On me dira que c’est compréhensible, étant donné que nous avons si souvent été roulés dans la farine. Mais comment revenir en arrière et retrouver la confiance de la population quand une part de celle-ci semble convaincue que toutes les opinions se valent, au mépris des faits, de la loi, de la science, des exemples probants venus d’ailleurs?

L’espoir suffit-il encore? Si on trouve une chose manquante dans les discours tenus sous nos cieux orageux, c’est bien l’idée qu’un monde meilleur puisse advenir.

Nous vivons une époque cruellement nostalgique, où les rêves brisés d’une fraction de boomers et les frustrations de nombreux X se cristallisent. À écouter leurs prophètes de malheur, nous sommes arrivés à la fin de l’histoire de l’humanité. Tous les espoirs placés en la science et l’intellect ne nous sauveront pas de la mort ni de la difficulté de vivre. Alors à quoi bon écouter encore les penseurs et les chercheurs?

Quand je lis certains chroniqueurs et écoute la radio chez moi, j’ai l’impression d’entendre geindre les personnages de L’âge des ténèbres, de Denys Arcand, qu’un critique des Inrocks avait qualifié de «film de vieux con».

Le portrait était pourtant assez juste. Non pas celui des institutions, bien qu’elles soient évidemment imparfaites. Je parle plutôt de la vision catastrophiste d’un pan de notre population qui, mécontente de son sort, a décidé de pourrir celui des autres en lui imposant sa déprime comme une fatalité météorologique.

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10 commentaires
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Ces méprises de l’ère « romaine » dont les citoyens de langues française, italienne, espagnole, portuguaise et roumaine sont forts apparentes dans la télé des pays concernés. Des nouvelles à propos plus acides les uns des autres et ont souvent comme conclusion que cela ne se passe qu’ailleurs, étant présumément bien au dessus de la mêlée, des vox populi plus égocentriste taillé selon un modèle unique sur le narcissisme fondamental d’une présumé élite qui ne carbure que par la richesse et non par les idées, la recherche et les inventions.

Une sacro-sainte avidité psycho-anlytique du »moi » inconditionnel afin de mettre des limites aux services dits « universels » sans pouvoir y parvenir font de plusieurs, les grandes gueulles racistes de notre société qui tirent de la pattes au niveau éducation et scolarité depuis 30 ans accommodée par une prévarication manifeste et honteuse qui en est la source.

J’écoute cbc radio 2 le matin: pour la musique mais aussi parce que j’arrive de meilleure humeur au boulot. Pas de négativisme actif ni de nombrilisme.

Moi aussi j’écoute CBC mais en anglais lorsque je conduis en auto dans le but d’améliorer ma compréhension de l’anglais. J’e n’ai pas besoin dans ma vie d’entendre les gens négatifs, destructeurs de réputation, chercheurs de défauts. Les gens qui font et réalisent des choses font nécessairement des erreurs et il est facile de critiquer les erreurs. Les seules personnes qui ne font pas d’erreurs ce sont celles qui ne font rien et les grandes gueules ne peuvent donc pas les critiquer mais ils peuvent leur parler des erreurs des autres.
Je vis très bien dans l’ignorance des critiques négatives.

Il suffirait d’un projet rassembleur pour soulever le regard en avant, et plus haut que les egos qui se rivalisent à qui mieux mieux !
J’ai besoin d’un cri de ralliement ! J’ai besoin de braver les tempêtes pour apercevoir les arcs-en ciel !

La grosse presse vise juste en exploitant le sentiment le plus recherché de nos jours: l’indignation. C’est un sentiment qui permet à chacun de se sentir moralement supérieur, et de s’épargner l’effort de la réflexion.

Votre commentaire décrit parfaitement la maladie du siècle présent. Ce que je trouve regrettable, c’est que vous semblez penser que le reste du Canada (« France, sud de notre frontière ») n’est pas affecté par cette vague déplorable de peste. Il est à espérer que la vôtre est une erreur de frappe…

Bien dit.
Je vois ça comme l’effet du croisement de Radio Milles-Collines et de la psychologie des foules.
On a hâte au mouvement inverse…

Ce n’est pas si étonnant que ça paraît. D’abord le fossé entre les plus riches et les plus pauvres d’approfondit et la classe moyenne fond comme beurre au soleil, élargissant le fossé de plus en plus. Ensuite, la population se fait mentir à tour de bras par les politiciens qui font des promesses qui, souvent, ils ne tiennent pas (exemples: Trudeau qui reprend les critères de Harper sur les GES et renie sa promesse sur les changements au système électoral bancal qui est le nôtre mais qui profite si bien aux Libéraux etc.) et on appelle ça la démocratie… Sans parler des attaques des états contre les droits fondamentaux avec l’excuse des soit-disant « terroristes » (on est souvent le terroriste d’un autre, exemple les Kurdes qui appuient la coalition occidentale en Syrie mais sont les terroristes des Trucs). Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que le mécontentement soit un mal généralisé!!!

D’abord, le « fossé » en question se RÉTRÉCIT et n’augmente pas.

Ensuite, un récent sondage nous révélait que les Québécois, présentement bien emmitouflés au sein de notre beau et grand pays, Le Canada, étaient les plus heureux de la Confédération.

Vous vous concentrez sur les quelques éternels indignés de salon qui hantent les médias sociaux ce qui vous empêche de voir la forêt.

Je vous ferai remarquez, monsieur Pierre, que les Turques ont pris le territoires des Kurdes (Est de la Turquie) par la force et les ont chassés vers l’Irak. Veuillez vous référer à l’histoire de ce peuple.