Universités au bord du naufrage

La hausse des droits de scolarité ? Une goutte d’eau dans l’océan comparativement à la vraie crise qui couve: celle des fonds de retraite des professeurs et des employés, si mal en point que, pour les renflouer, les universités sacrifient déjà leur mission d’enseignement !

Ill : Steve Adams

Les étudiants hisseront sans doute de nouveau les voiles rouges de leur grand navire cet automne pour s’opposer à la hausse des droits de scolarité. Mais sur cette mer houleuse, bien des universités risquent de se retrouver comme l’Invin­cible Armada, cette flotte espagnole de 130 galions partie en guerre contre le royaume d’Angleterre en 1588. Elle était si occupée à combattre les navires anglais qu’elle n’a pas vu venir la véritable menace qui l’a envoyée par le fond : les conditions météo !

En effet, l’horizon est trouble pour les galions universitaires. Et comme tous les vents de tempête, ceux qui les menacent portent des noms : caisses de retraite et démographie.

Les régimes de retraite à prestations déter­minées, qui promettent une rente fixe, sont la norme dans la plupart des universités québécoises pour les professeurs et les autres employés permanents. Mais la débâcle boursière de 2008 puis la chute des taux d’intérêt ont creusé des trous béants dans les fonds de pension, auxquels cotisent équitablement employeurs et employés.


Et ces trous – les déficits de capitalisation – sont maintenant vertigineux : 307 millions de dollars à l’Université Laval, 254 millions à l’Université du Québec, 228 millions à l’Université de Mont­réal… En comparaison, la hausse des droits de scolarité, qui injectera environ 225 millions de dollars de plus dans le réseau universitaire d’ici cinq ans, semble une goutte d’eau dans l’océan.

Pour être en mesure de tenir leurs promesses de rentes – jusqu’à 70 % du salaire à la retraite -, les universités doivent combler ces trous. Elles n’ont d’ailleurs pas le choix, la loi québécoise sur les régimes complémentaires de retraite les y oblige. Or, ces verse­ments supplémentaires de dizaines de millions de dollars plombent dan­gereusement leurs finances.

Les universités puisent ces sommes à même leur budget de fonctionnement, qui doit en principe être consacré à la qualité de l’enseignement, à la recherche et à l’encadrement des étudiants. Évidemment, l’argent qu’elles consacrent à renflouer les fonds de pension, elles ne peuvent le mettre ailleurs. Sur le terrain, cela se traduit par des professeurs ou des cours en moins.

Michel St-Germain, actuaire chez Mercer, compte parmi ses clients des administrateurs de régimes de retraite du milieu universitaire québécois. «Ils prennent le problème très au sérieux», dit-il.

En juin dernier, le gratin universitaire l’a invité à donner une conférence sur la crise des fonds de pension au congrès annuel de l’Association canadienne du personnel administratif universitaire, à Montréal. Michel St-Germain a alors expliqué pour­quoi les caisses de retraite continuent de s’enfoncer, quatre ans après la crise financière de 2008.

Elles sont victimes du succès des politiques canadiennes mises en place pour contenir la crise économique mondiale, dit-il. L’économie canadienne s’en sort mieux que celle de l’Europe, notamment parce que la Banque du Canada désire des taux d’intérêt qui n’ont jamais été aussi bas. «Cela cause toutefois une augmentation importante des déficits des régimes de retraite.» Car ces régimes ne sont pas différents des REER des particuliers : avec des rendements plus bas à long terme, il faut cotiser davantage pour obtenir les mêmes revenus à la retraite.

Parce que son dollar est plus sûr que l’euro – qui vacille -, par exemple, le Canada devient un «pays refuge» pour les investisseurs étrangers. Les obligations du fédéral et des provinces étant populaires sur les marchés, le jeu de l’offre et de la demande fait que le prix de ces obligations monte, mais que les rendements doivent rester bas. «Donc, rien n’indique que les taux d’intérêt remonteront de sitôt», explique Michel St-Germain.

La tempête appréhendée dans les régimes de retraite à prestations déterminées, qui donne aussi des cauchemars aux entreprises privées, aux muni­ci­palités et aux gouvernements, risque donc de durer.

Le cas des universités est particulièrement préoccupant. Car contrairement aux gouvernements, elles ne peuvent refiler leur déficit à la dette nationale. Et elles n’ont pas non plus d’action­naires à qui demander d’éponger le déficit, comme le font de grandes entreprises privées.

Les universités naviguent dans les mêmes eaux tourmentées que les municipalités. Comme les Villes, qui dépendent des impôts fonciers, elles disposent de revenus limités, provenant en grande partie de subventions de l’État et de droits de scolarité. Les trois quarts de ces revenus sont consacrés à la rémunération globale (salaires et cotisations régulières aux régimes de retraite). Cette rémunération est scellée par des conventions collectives et donc, en principe, intouchable.

Alors, où trouver l’argent pour combler les trous dans les fonds de pension ?

À la suite de la crise financière de 2008, la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ) a demandé au gouvernement le même passe-droit que les municipalités : ne rembourser que 20 % du déficit de capitalisation, déjà amorti sur 15 ans. Comme si votre emprunt hypothécaire, étalé sur 15 ans, commandait des remboursements de 15 000 dollars par année, mais qu’on vous permettait soudainement de ne verser que 3 000 dollars. Est-il besoin de préciser que votre dette ne baisserait guère pendant ce temps ?

Même chose pour les universités. En fait, selon l’actuaire Michel St-Germain, leurs cotisations supplémentaires ne réduisent pas le déficit des régimes : elles ne couvrent que les intérêts !

Les mesures d’allégement devaient être en vigueur pendant deux ans, car tous croyaient au retour rapide de meilleurs rendements. Mais on les attend toujours ! Les mesures ont donc été prolongées jusqu’à la fin de 2013.

L’an dernier, l’Université Laval a dû «couper des embauches de professeurs et des services aux étudiants» pour trouver les 4,2 millions de dollars à verser en cotisations additionnelles, dit Éric Bauce, vice-recteur exécutif et au développement. Sans les mesures d’allégement consenties par l’État, la note aurait été de 21 millions de dollars. Sur un budget global de 600 millions, «c’est énorme !» souligne-t-il.

Daniel Zizian, président de la CREPUQ, dit «ne pas avoir en tête» la somme totale des cotisations allouées au remboursement des déficits de capitalisation dans le réseau universitaire au cours de la dernière année.


Selon les calculs de L’actualité, les versements additionnels auraient pompé depuis 2008 environ 35 millions de dollars dans les coffres de trois grandes universités. Combien pour l’ensemble du réseau universitaire québécois ? Beaucoup plus…

L’Université de Montréal, la plus grande université québécoise, qui se targue d’offrir de généreux régimes de retraite, a décliné notre demande d’entrevue sur la santé de ses fonds de pension. Motif : «un mauvais timing».

En effet, pour les universités, le moment est délicat pour faire état de lourdes dépenses imprévues. Sur fond de crise sociale, le mouvement étudiant réclame déjà qu’elles soient mieux gérées. Que des dizaines de millions de dollars supplémentaires soient désormais engloutis dans les régimes de retraite risque de nourrir la colère des étudiants. Surtout que rien n’exclut que la hausse des droits de scolarité serve en partie à renflouer les fonds de pension ! Après tout, c’est un poste budgétaire comme un autre.

Le gouvernement affirme que les sommes provenant de la hausse serviront à la qualité de l’ensei­gnement et profiteront directement aux étudiants. «Nous avons des directives claires sur leur utilisation», confirme le vice-recteur de l’Université Laval, Éric Bauce. Mais lorsqu’on lui fait remarquer que la qualité de l’ensei­gnement demande aussi d’embau­cher des professeurs – et non de supprimer des postes pour renflouer les régimes de retraite -, il reconnaît, non sans malaise, que lorsqu’on gère un budget global, «toute chose qui aide le budget de fonctionnement de l’établissement va amoindrir la problématique» du déficit des fonds de pension.

Le président de la CREPUQ, Daniel Zizian, recon­naît que la crise des fonds de pension «a un coût» pour les universités et qu’elle les force «à faire des choix». «L’objectif est de consacrer le plus de ressources financières possible à l’enseignement et à la recherche, dit-il. Mais on ne peut pas faire abstraction de la réalité et ne pas payer les cotisations additionnelles aux régimes de retraite !»

Conscients de la dérive des régimes – et peut-être inquiets pour leur future pension -, des membres de syndicats de professeurs et d’employés ont accepté d’assumer, par une hausse de leurs cotisa­tions, la moitié du coût du déficit de leur régime.

C’est notamment le cas à l’Université du Québec (UQ). Les universités du réseau ont déboursé 1,6 million en cotisations additionnelles, dit Richard Laflamme, directeur général du Régime de retraite de l’UQ. C’est la moitié des 3,2 millions qui auraient été nécessaires si les syndiqués n’avaient pas fourni leur part.

À l’Université Laval, seuls les membres du syndicat des employés de soutien n’assument pas encore leur part du déficit d’environ 100 millions inscrit à leur régime. «C’est en négociation», dit Éric Bauce.

Toutefois, le partage des déficits ne suffira pas pour apaiser le tangage des galions universitaires. Les syndi­qués, et même les retraités, devront bien­tôt consentir d’autres sacrifices.

Pour assurer la pérennité des régimes, plusieurs établissements s’apprêtent à s’asseoir à la table de négociations pour revoir certains avan­tages futurs, comme l’indexation complète des rentes au rythme de l’inflation ou encore la possibilité de prendre sa retraite tôt, avant 60 ans par exemple.

«Il faut comprendre que le statu quo n’est pas à envisager», dit Richard Laflamme. Il assure toutefois, comme Éric Bauce, de l’Université Laval, qu’il est exclu de transformer les régimes à prestations déterminées en régimes à cotisations déterminées pour les nouveaux employés, comme le font des entreprises privées (ces régimes sont moins coû­teux et moins risqués pour les employeurs, mais aussi moins avantageux pour les employés).

«Pour régler la crise, il faudra une remontée des taux d’intérêt et une combinaison d’outils qui va faire mal, mais que les gens vont accepter pour pouvoir garder leur régime de retraite», dit l’actuaire Michel St-Germain.

Mais pour que tout le monde rame dans la même direction, il faudra d’abord convaincre les syndicats !

Rouvrir les conventions collectives est incontournable, selon Jacques Légaré, démographe et professeur émérite de l’Université de Montréal. Retraité depuis 15 ans de cet établissement, l’homme dynamique de 73 ans y a toujours un bureau, jonché de paperasse, d’où il encadre bénévolement des étudiants en démographie. «C’est bien beau de dire : « Ils m’ont promis une retraite, j’ai des droits acquis. » Mais si la caisse de retraite est vide, les universités n’imprimeront pas d’argent…»

Contrairement à la génération qui les a précédés, les baby-boomers n’ont pas engendré beaucoup d’enfants, explique ce démographe. Il n’y a donc pas grand monde «?en dessous?» pour cotiser aux fonds de pension, dont les profits serviront à payer leurs prestations de retraite. «C’est donc aux baby-boomers, pendant qu’ils sont encore sur le marché du travail, de renflouer leurs régimes de retraite. Non pas aux cotisants plus jeunes ni aux étudiants !» dit Jacques Légaré.

Le pire, souligne-t-il, c’est qu’au fil des ans les universités ont consenti de bons régimes de retraite et des augmentations de salaire, alors qu’elles savaient que le Québec fonçait vers un important creux démographique.

À partir de 2015, les Québécois âgés de 20 à 24 ans, qui constituent le réservoir de recrutement naturel des universités, seront en effet moins nombreux que maintenant, conséquence du creux des naissances des années 1995-2005 – décennie durant laquelle il est né au Québec moins d’enfants que durant la grande dépression des années 1930.

Le ministère de l’Éducation, qui n’a pas donné suite à nos demandes d’entrevue, effectue chaque année des prévisions d’effectifs étudiants. Les plus récentes qui sont accessibles datent de juin 2011 et annoncent une baisse d’environ 20 000 étudiants de 2015 à 2025. Pour les universités, qui tirent la majorité de leurs revenus de subventions en fonction du nombre d’étudiants et des droits de scolarité, cette baisse progressive pourrait se traduire par une perte pouvant atteindre jusqu’à 200 millions par année dans l’ensemble du réseau universitaire québécois.

«Les prévisions statistiques et la réalité, ce sont deux choses», tempère Jean Wauthier, directeur du Bureau des affaires publiques à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Selon le ministère de l’Éducation, l’UQAC sera l’un des établissements les plus touchés par la chute des effectifs, avec l’Université du Québec à Rimouski (UQAR). «Au milieu des années 2000, le Ministère nous disait qu’on allait perdre de 15 % à 20 % de notre population scolaire. Et on a fait mentir ces chiffres-là», poursuit Jean Wauthier. L’UQAC a su maintenir ses effectifs.

Même chose à Rimouski, malgré des prévisions alarmistes. «On est capable de relever ce défi», affirme Jean-Pierre Ouellet, vice-recteur à la formation et à la recherche au moment de l’entrevue, mais récemment nommé recteur.

Au fait du mouvement démographique à venir, les universités rivalisent déjà d’imagination pour élargir leur population étudiante. Elles courtisent les cégépiens, les immigrants et les travailleurs, enrichissent leur offre de programmes et en proposent même à l’autre bout du monde au moyen d’Internet. Elles délocalisent aussi des campus pour s’approprier de nouveaux effectifs. «Il ne faut pas se le cacher, les établissements sont de plus en plus agressifs pour aller chercher les étudiants», souligne Jean Wauthier, de l’UQAC.

La concurrence est particulièrement féroce pour attirer les étrangers, qui représentent désormais un étudiant sur 10 sur les campus québécois et qui sont un peu les «vaches à lait» des universités, dit Martine Desjardins, présidente de la Fédération étudiante universitaire du Québec. C’est qu’ils paient en général trois fois plus de droits de scolarité que les Québécois, explique-t-elle. Et que dans six disciplines, comme les mathématiques, l’informatique et le génie, les universités ne sont pas tenues de remettre à l’État l’excédent des droits que paient ces étudiants étrangers.

À la CREPUQ, Daniel Zizian minimise cet apport financier : «Pour ces six disciplines, qui sont des cas d’exception, les établissements reçoivent une subvention moindre de Québec, ce qui compense.»

Reste que les étudiants étrangers doivent être diablement attrayants, car leur nombre a augmenté de 23 % dans les universités québécoises depuis 2008 !


Pour Daniel Zizian, les universités ne cherchent pas à maximiser les profits en tentant de maximiser ainsi la fréquentation. «Les universités ne sont pas là pour faire de l’argent ! On a la responsabilité d’amener un plus grand nombre de gens à l’université, car de plus en plus d’emplois exigeront un diplôme universitaire.»

De l’avis du professeur Jacques Légaré, le «forcing» – pousser tout le monde vers l’université pour remplir les places vides – est une «aberration mentale» ! «L’uni­versité, ce n’est pas fait pour tous. Et il y a beaucoup d’emplois qui exigent des compétences techniques.»

Malgré l’étiolement de leurs effectifs naturels, les universités consultées sont persuadées de pouvoir se maintenir à flot sur le plan de la population étudiante. Mais du côté financier, pas si sûr.

«Même si j’ai 100 étudiants en moins, je dois donner les mêmes cours. J’ai moins de revenus, mais les mêmes frais. Je reconnais qu’il y a là un danger», dit Jean Wauthier, de l’Université du Québec à Chicoutimi.

«La perte d’un étudiant peut se traduire par une perte nette, constate aussi Jean-Pierre Ouellet, de l’Université du Québec à Rimouski. Les infrastructures et les ressources professorales ne diminuent pas de façon équivalente. Du moins, pas rapidement. Mais à long terme, on peut s’adapter.»

Les universités ont le temps de voir venir, affirme Daniel Zizian, de la CREPUQ.

Reste que les frais de fonctionnement, ne serait-ce que les dépenses liées au chauffage et aux salaires, iront croissants, tandis que les revenus, eux, baisseront. «Il faudrait diminuer les budgets en conséquence, notamment diminuer le nombre de professeurs… Mais pensez-vous qu’on peut parler de ça dans les universités ? Non !» souligne le pro­fesseur Jacques Légaré.

Selon la CREPUQ, il est légitime de remettre en question le modèle de financement des universités, qui dépend du nombre d’étudiants. Déjà que, selon l’organisme, elles seraient sous-financées de plus de 600 millions par an. Quoi qu’en disent certains économistes, dont Pierre Fortin.

«C’est s’enterrer la tête dans le sable que de financer par tête de pipe. Il faudrait plutôt moduler en fonction du coût des études», dit Jacques Légaré, qui n’a pas porté le carré rouge. Déjà précaires, selon lui, les finances universitaires pourraient plonger avec la combinaison du déclin des jeunes et de la crise des retraites. «La prochaine décennie sera difficile.»

Il montre sur son bureau une lettre reçue ce printemps, qui fait état des rendements pitoyables en 2011 – 0,7 % au lieu des 6,25 % espérés – du régime de retraite de l’Université de Montréal. «Les gestionnaires annoncent entre autres que les cotisations devront être augmentées.» Lui-même n’est pas concerné : il n’en paie plus, puisqu’il est retraité. Ses con­frères en poste, par contre, devront cotiser davantage. «Mes jeunes collègues vont dire : « C’est ça, on paie pour ta retraite, Légaré ? »» fait-il en grimaçant.

Pour être équitable, poursuit Jacques Légaré, on devrait aussi modifier les prestations que reçoivent les retraités. «La rente qu’on m’a promise, elle devra peut-être être révisée, dit-il, un peu résigné. Et évidemment, je ne serai pas content…»

Il ne sera pas le seul.

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Les retraites anticipées dévorent les fonds de pension

Des rentes sont versées de plus en plus longtemps en raison de l’augmentation de l’espérance de vie. Et celle des professeurs d’université est encore meilleure que celle des autres travailleurs…

Déficit dangereux ?

Sans les mesures qui permettent de ne rembourser qu’une partie du déficit des caisses de retraite, l’équilibre budgétaire serait menacé, et l’Université Laval pourrait devoir soumettre un plan de redressement financier au Ministère, selon Éric Bauce, vice-recteur exécutif et au développement de l’université.

10 000 dollars

C’est en moyenne ce qu’apporte à l’université chaque étudiant à temps plein (et trois à temps partiel), en subventions de l’État et en droits de scolarité.

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