Vancouver, reine du Pacifique

La mer à ses pieds, les montagnes tout autour, un côté beatnik et une touche d’Orient : les charmes de Vancouver font recette. Mais la belle se cherche. Ville verte ? Branchée ? Tonique ? Notre journaliste a fait sa petite enquête…

Photo : Nick Westover
Photo : Nick Westover

Le cinq à sept le plus couru de Vancouver se tient le jeudi soir au sommet d’une montagne, dans un bistrot animé rempli de gens aux chaussures crottées et aux t-shirts trempés de sueur. Ces clients méritent leur verre de pinot noir. Après le travail, ils ont enfilé leur tenue de plein air la plus branchée et parcouru une dizaine de kilomètres dans le trafic pour venir grimper les 2 830 marches de roche et de terre du Grouse Grind (le supplice du mont Grouse), un sentier abrupt de trois kilomètres. Les habitués ont une carte magnétique qu’ils présentent devant une borne au pied de la montagne et devant une autre, au sommet. Leur temps d’ascension s’inscrit alors sur un écran dans le chalet du bistrot. Le record de la soirée : 32 min 51. J’ai fait le parcours en 1 h 30, en soufflant comme un bœuf et en maudissant tous les saints !

Pour Vancouver, accueillir les 21es Jeux olympiques d’hiver en février semble tout naturel. Le sport est inscrit dans l’ADN de la ville. Dès l’aube, des yoles à six rameurs filent sous le pont Burrard, qui enjambe False Creek, un bras de mer pénétrant au cœur de Vancouver. Toute la journée, des coureurs et des cyclistes prennent d’assaut la Seawall, une route piétonne de 22 km qui longe la péninsule où se trouvent le centre-ville et le parc Stanley. Dans la baie des Anglais, de petits voiliers blancs valsent autour des porte-conteneurs, ancrés dans l’attente d’un chargement au port. Les gymnases et les centres de yoga semblent aussi répandus ici que les dépanneurs à Montréal. De nombreux restaurants affichent des menus végétaliens. Même le maire, Gregor Robertson, respire la santé. Grand, svelte et athlétique, cet ancien producteur de jus de fruits biologiques de 44 ans va régulièrement travailler à vélo.

La quête du bien-être physique est l’un des aspects visibles de cette qualité de vie dont s’enorgueillit la plus jeune métropole du Canada. Année après année, Vancouver figure dans le peloton de tête du palmarès des villes les plus agréables à habiter du groupe-conseil Mercer, avec Vienne, Zurich et Genève. Et depuis deux ans, la belle de l’Ouest trône au sommet du classement du magazine The Economist, qui compare 140 grandes villes dans le monde. Cet automne, le quotidien USA Today a vanté les charmes de la cité, la qualifiant de « top model de l’Amérique du Nord ». Avec sa vue sur le Pacifique et sur les montagnes qui surplombent les tours de verre du centre-ville, Vancouver est belle… et elle le sait.

Ces palmarès sont basés sur des cri­tères bien définis. On mesure le degré de sécurité des villes, la qualité des infra­structures, des soins de santé, de l’éducation, des transports en commun et de l’environnement. Mais l’âme d’un lieu, ce qui le fait vibrer, échappe aux calculs. C’est pourquoi Montréal, avec ses festivals, n’est qu’au 22e rang du classement Mercer, Paris et ses musées au 33e rang, et New York et son dynamisme au 49e. Vancouver procure à ses résidants tous les avantages de la vie au Canada, sans le froid et la neige (en hiver, la température atteint rarement le point de congélation). Cela en fait-il un eldorado ?

« Vancouver n’est pas un endroit pour faire la fête », dit Marc Dupont, natif de Montréal, qui a également vécu à Toronto, Ottawa et Washington. Ce célibataire de 35 ans, lobbyiste de l’industrie des produits chimiques, habite un petit appartement au 15e étage d’une luxueuse tour d’habita­tion du centre-ville. La scène nocturne est plutôt « pépère », dit-il. « Les boîtes de nuit ne font pas le poids face à celles de Montréal ou de Toronto. La plupart des gens sortent dans des restos-bars, boivent quelques verres et rentrent se coucher. »

Et il y a cette bruine londonienne qui tombe presque sans interruption d’octobre à mai. Lorsqu’elle devient insupportable, Marc Dupont fait comme la plupart des Vancouvérois : il saute dans sa voiture et conduit pendant deux heures pour aller skier sur les pentes de Whistler.

Demandez à un Vancouvérois ce qui définit sa ville, et il vous parlera des montagnes et de la mer. Précisez que vous vous intéressez plutôt à la cité et à ses gens, et non au paysage, et vous aurez droit à un air interloqué. Difficile de saisir la person­nalité de Vancouver. Pour comprendre l’enclave de 600 000 habitants, il faut tenir compte des 20 municipalités indépendantes qui l’entourent. Ce grand Vancouver forme une masse urbaine compacte, coincée entre quatre « murs » : la chaîne Côtière au nord, le Pacifique à l’ouest, la frontière américaine au sud et des terres agricoles protégées à l’est.

Dans ce creuset humide se mélangent deux civilisations : l’Occident et l’Orient. La moitié des 2,3 millions de personnes résidant dans la région métropolitaine a des traits asiatiques. Les trois langues les plus parlées sont l’anglais, le chinois et le pendjabi. « Ici, nous avons quatre stations de radio en pendjabi », m’a dit un chauffeur de taxi indien (ils semblent tous l’être). Au cours de la dernière décennie, les immigrants chinois se sont installés en masse à Richmond, banlieue aussi peuplée que Sherbrooke, au sud de la ville centre. Ses supermarchés sentent le ginseng et le poisson séché, et l’affichage y est bilingue (anglais-chinois). Un après-midi, dans un autobus bondé, je n’ai compté que trois Blancs, dont le chauffeur ! Un peu plus loin vers l’est, on trouve Surrey, une sorte de Laval dans laquelle le quart de la population est d’origine indienne. Les boutiques de saris, les restaurants de currys et les clubs vidéo remplis de succès de Bollywood donnent un peu de couleur aux grands boulevards tristes.

Les premiers immigrants arrivés dans la région de Vancouver étaient venus de Californie dans les années 1860, excités par la découverte d’or dans un canyon en amont du fleuve Fraser, qui traverse aujourd’hui la région métropolitaine. Un siècle et demi plus tard, c’est une nouvelle ruée vers l’or qui saisit les Asiatiques. Seulement, cette fois-ci, il s’agit d’or vert.

« Quelles sont les deux seules choses que l’on ne peut acheter en Chine ? De l’air pur et des arbres à perte de vue », dit la romancière d’origine chinoise Ying Chen. Elle m’a donné rendez-vous dans un café italien de son quartier, Kitsilano, coin branché où des gens en forme promènent leur chien en lorgnant les vitrines des boutiques de vêtements de sport. L’auteure francophone de 49 ans a quitté les Cantons-de-l’Est il y a huit ans pour suivre son mari, qui s’était trouvé du travail sur la côte Ouest. « Je retrouve ici une vie semblable à celle que je menais à la campagne, près du lac Memphrémagog », dit-elle d’une voix douce. Deux immenses parcs urbains, Stanley et Pacific Spirit – des forêts de sapins et de cèdres rouges géants traversées par de jolis sentiers et bordées de plages – sont à quelques minutes de vélo de chez elle. « Et la mer est au bout de ma rue. »

Les Américains en crèvent de jalousie. « De nombreuses délégations de fonctionnaires municipaux et de politiciens américains visitent la ville, et chaque fois, ils restent bouche bée devant son organisation », raconte l’urbaniste Lance Berelowitz, un Sud-Africain de 53 ans qui a adopté Vancouver il y a un quart de siècle. C’est à lui qu’on a demandé de superviser la rédaction du formulaire de candidature de la ville pour les Jeux, un « cahier » de 300 pages à l’intention du Comité international olympique. Le truc de Vancouver ? Elle n’a pas fait les erreurs des autres grandes villes nord-américaines. Aucune autoroute ne la défigure – ce qui fait pester bien des automobilistes, qui doivent se farcir un long parcours de rues et de feux de circulation pour la traverser. Le bord de mer, occupé par des voies rapides dans des villes côtières comme San Francisco ou Los Angeles, est ici piétonnier. Et au cours des 25 dernières années, on a transformé les terrains industriels désaffectés bordant la baie de False Creek en une forêt de tours de condos de 20 à 30 étages. « Les gens font leurs courses et mangent dans les restos du centre-ville les soirs de semaine, et c’est ce qui fascine le plus les Américains. Les leurs se vident après les heures de bureau », dit l’urbaniste.

Ce « paradis » n’est toutefois pas à la portée de toutes les bourses. Un condo comprenant deux chambres à coucher au centre-ville se vend facilement 650 000 dollars. C’est une aubaine : les prix de l’immobilier ont chuté de 12 % depuis le début de la récession ! Si on ajoute à cela les frais de garderie – autour de 40 dollars par jour -, on comprend pourquoi la majorité des jeunes familles préfèrent s’installer en banlieue, comme à Burnaby ou à Surrey. « Une ville a un problème lorsque ses fonctionnaires, ses policiers et ses pompiers n’ont pas les moyens d’habiter dans son enceinte », dit le conseiller municipal Geoff Meggs, venu me rencontrer à midi à la promenade qui longe False Creek, le quartier qu’il habite. La réputation de Vancouver quant à sa qualité de vie attire des gens riches de partout dans le monde ; ils s’y offrent un pied-à-terre, ce qui pousse les prix à la hausse, explique l’ancien journaliste aux cheveux gris et au veston orné d’une épinglette des Jeux olympiques.

L’économie locale est de plus en plus dépendante du tourisme, deuxième industrie en importance après celle du bois, qui est en pleine crise. Elle est aussi tributaire de l’activité du port – le quatrième en Amérique du Nord, qui fait travailler plus de 48 000 personnes – et des promoteurs, qui nourrissent une armée d’architectes et d’agents immobiliers. « Le danger qui guette Vancouver, c’est celui de devenir une sorte de station balnéaire, dit Geoff Meggs. Notre priorité consiste à développer l’économie du savoir. »

Si les Américains jalousent Vancouver, cette dernière envie Seattle, dit l’urbaniste Lance Berelowitz. Les voisines, que seulement deux heures de route séparent, se ressemblent en plusieurs points : elles ont une population comparable, des hivers pluvieux, et sont bordées de grands parcs. Mais du point de vue économique, Vancouver ne fait pas le poids. Seattle a les usines de Boeing et les sièges sociaux de Microsoft, Amazon.com et Costco. Ses cafés Starbucks, une invention locale, colonisent la planète. (Vancouver doit être la colonie principale : on y trouve un Starbucks à tous les coins de rue !)

Côté culturel, Vancouver brille moins que Toronto ou Montréal. La ville manque de musées d’envergure, de salles de spectacle, de festivals ou de lieux de création artistique, comme Ex Machina à Québec, écrit le professeur Pier Luigi Sacco, de l’Université de Bologne, dans une étude commandée par Vancity, une banque locale. Une identité culturelle forte est la base d’une économie du savoir, ajoute-t-il. Et Vancouver ne semble pas avoir trouvé la sienne. Pourtant, la cité est le troisième centre de production cinématographique en Amérique du Nord, après Los Angeles et New York – si bien qu’on la surnomme « Hollywood North ». Des films à gros budget, comme Fantastic Four et X-Men 3, et des téléséries, comme Battlestar Galactica, y ont été tournés. Mais la belle de l’Ouest ne joue jamais son propre rôle. « Dans les rues fermées pour les tournages, on peut souvent voir circuler des taxis jaunes new-yorkais », souligne Nick Westover, un photographe du coin.

« Laissons du temps à la ville », dit Marina Roy, professeure d’histoire de l’art à l’Université de la Colombie-Britannique et artiste multidisciplinaire. Vancouver est âgée d’à peine 125 ans, ce qui équivaut à quatre générations. Normal qu’elle n’ait pas encore une personnalité bien définie, dit-elle. La culture bouil­lonne à Vancouver, poursuit-elle, mais elle reste confinée à de petites galeries fréquentées par des passionnés d’art. Les artistes locaux aiment explorer les contradictions entre la ville et la nature. L’un des leaders de la nouvelle génération, Brian Jungen, s’est fait connaître dans le monde grâce à ses masques traditionnels autochtones fabriqués à l’aide de parties de chaus­sures de sport Nike. « Tout est là : la culture locale du sport, les racines ancestrales et le désir de consommation, peut-être le seul lien qui unit toutes les commu­nautés de la région », dit Marina Roy.

Une autre innovation culturelle est le Vancouver Inter-Cultural Orchestra, le premier orchestre mondial qui mélange violons, flûtes traversières, erhus (instruments à cordes utilisés dans les opéras chinois), shakuhachis (flûtes de bambou japonaises), sitars et tablas. L’effet est déconcertant.

Cette fusion des cultures occidentale et orientale, je l’ai goûtée tout au long de mon séjour. Dans un izakaya, sorte de pub japonais qui représente la nouvelle tendance culinaire, j’ai mangé des croquettes de risotto de saumon, du poisson de la Colombie-Britannique préparé à la façon italienne et consommé dans une ambiance très Tokyo. Dans la rue, à l’ombre des tours du centre-ville, j’ai fait la queue pour croquer dans un hot-dog à la sauce teriyaki garni d’oignons frits et… d’algues vertes. J’ai même dégusté une poutine au curry dans un café de Main Street ! Avec des baguettes !

C’est peut-être dans cette fusion que l’on peut trouver l’âme de Vancouver. Les exemples foisonnent. Ils sont visibles chez les nombreux couples mixtes que l’on croise dans la rue, sur le visage de leurs enfants, où des yeux légèrement bridés peuvent côtoyer des taches de rousseur. Ils s’entendent, aussi. « Vous savez ce que c’est ? » m’a demandé Marina Roy au sujet du mélange de guitare électrique, de batterie et de paroles incompréhensibles qui entrait par la fenêtre ouverte de son appartement et qui gênait notre conversation. J’ai fait signe que non. « C’est du rock chrétien qui vient de l’église d’à côté. Une église presbytérienne coréenne ! »

Un hymne à la drogue

« Au bout des ruelles se trouvent des champs jonchés d’aiguilles », chante le rockeur vancouvérois Matthew Good. Le Downtown Eastside, ce tristement célèbre quartier glauque coincé entre le port et les luxueuses tours de condos du centre-ville, a inspiré l’une de ses récentes pièces, qu’il a intitulée, un brin désillusionné par sa ville, « L’hymne national de Vancouver ».

L’artiste exagère à peine. Un mercredi matin, en marchant dans la rue East Hasting, je n’ai compté pas moins de huit attroupements où s’échangeaient furtivement des billets de 20 dollars contre de petits sachets. À quelques pas de ces « stations-service », on se piquait sans gêne.

Depuis 10 ans, des sommes colossales – plus de 1,4 milliard de dollars d’argent public et privé – ont été investies dans les programmes d’aide pour les résidants du quartier. Mais rien n’y fait. Les sans-abri continuent d’affluer dans cette ville, la seule au pays où la température permet de dormir dans la rue l’hiver. Les maisons de chambres et les refuges sont infestés de puces de lit. Et la mort rôde : la prévalence de l’hépatite C est de près de 70 % et celle du VIH de 30 %, des statistiques identiques à celles du Botswana !