« Vas-y, t’es capable ! »

Et si le problème ce n’était pas le manque d’assurance des femmes, mais l’excès de confiance des hommes?

Photo : Daphné Caron

C’est un fait bien étayé par la recherche en sciences sociales : les hommes ont tendance à surévaluer leurs compétences, les femmes à se percevoir plus modestement, voire à sous-estimer leurs capacités. Selon une certaine vision de l’émancipation féminine, cette timidité est l’un des principaux freins à leur plein épanouissement dans la société.

Ce serait par manque de confiance en elles que les femmes hésitent à se lancer en politique, à se proposer pour un poste de cadre, à défendre leurs idées en réunion, à vanter leurs propres mérites auprès de clients potentiels ou de futurs patrons. Si seulement les femmes cessaient de douter d’elles-mêmes, disent les tenants de cette vision, elles oseraient enfin rivaliser sur tous les terrains, et les inégalités s’évanouiraient. Un féminisme de type « Vas-y, t’es capable » — pour paraphraser l’ex-ministre québécoise de la Condition féminine, Lise Thériault —, qui fait de la lutte contre les inégalités une question de volonté personnelle.

Et si le problème ce n’était pas le manque d’assurance des femmes, mais l’excès de confiance des hommes ?

Une équipe de chercheurs des États-Unis et d’Espagne a publié en 2012 les résultats d’une expérience fascinante dans le Journal of Economic Behavior and Organization. Son étude met en lumière à quel point la confiance généreuse des hommes constitue un avantage qui leur facilite l’accès au pouvoir. Ces travaux révèlent aussi que les organisations en paient le prix : lorsque les chefs sont choisis sur la base de leur estime d’eux-mêmes et non selon des critères objectifs, le groupe se prive de ses leaders les plus efficaces.

Dans la première phase de l’expérience, des étudiants à la maîtrise en administration des affaires — 91 hommes et 29 femmes — ont été soumis à une épreuve d’arithmétique (ils avaient deux minutes et demie pour effectuer le plus grand nombre d’additions possible). Quinze mois plus tard, on a demandé aux étudiants combien d’additions ils se souvenaient d’avoir réussies. Tout le monde se rappelait avoir mieux brillé qu’en réalité, mais les hommes embellissaient deux fois plus que les femmes : ils étaient sûrs d’avoir effectué 30 % d’additions de plus qu’ils n’en avaient réellement fait, tandis que les femmes se surestimaient de seulement 14 %.

Dans le deuxième volet de l’expérience, les mêmes étudiants ont été divisés en petits groupes. Chaque équipe devait désigner un représentant qui affronterait les leaders des autres groupes dans un concours de maths, dont le gagnant partagerait un prix en argent avec ses coéquipiers. Avant que l’équipe arrête son choix, chaque participant devait déclarer combien d’additions il croyait pouvoir réussir. Forts de leur souvenir exagéré de leurs exploits passés, les hommes se sont dits plus optimistes que les femmes sur leurs chances de succès, et ils ont été choisis chefs bien plus souvent que ne le justifiaient leurs véritables compétences en calcul. Avec pour conséquence que les équipes n’ont pas toujours élu la personne la plus qualifiée pour les représenter.

Une saine confiance en soi peut être un formidable moteur pour entreprendre des initiatives casse-gueule qui nous amènent à nous dépasser, ou pour mobiliser des troupes dans une aventure périlleuse. Mais ce trait de caractère peut aussi engendrer des dérives — lorsqu’il s’accompagne d’un sentiment d’invulnérabilité ou d’une incapacité de remettre en question ses certitudes, par exemple. Des spécialistes de diverses disciplines ont établi des liens entre l’excès de confiance et les bulles spéculatives sur les marchés financiers, l’éclatement de conflits armés, la multiplication des faillites d’entreprises, et même avec la catastrophe nucléaire de Tchernobyl.

Si on veut favoriser l’égalité des chances dans la sphère professionnelle, ce ne sont ni la modestie féminine ni l’assurance masculine qu’il faut corriger, mais les pratiques en matière d’embauche et de promotion. Au lieu de chercher à rééduquer les femmes dans l’espoir qu’elles fracassent le plafond de verre à grands coups de « je suis capable », les organisations peuvent se doter de méthodes plus objectives et systématiques pour évaluer leurs employés, indépendamment de l’estime plus ou moins haute qu’ils se portent.

C’est l’évidence même. Pourtant, encore aujourd’hui, dans bien des entreprises, on confond la confiance en soi et le mérite : on accorde des augmentations de salaire uniquement à ceux qui ont le culot de les demander ; on attend que les gens se portent volontaires pour des postes de responsabilité ; on s’appuie sur les autoévaluations des employés pour juger de leur rendement et de leur rémunération. À ces jeux-là, les femmes partent forcément avec une longueur de retard.

La première conférence de L’actualité portera sur l’équité entre les hommes et les femmes en entreprise, et sera animée par Noémi Mercier le 21 février prochain.

 

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13 commentaires
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Madame Mercier bonjour et merci pour cette intéressante invitation que vous lancez au mâle que je suis de faire examen de conscience sur certaines perceptions que j’ai de ma propre personne. Oui, je suis porté à me surestimer, à me surévaluer. Je sais aussi pourquoi ? Cela vous intéresse ? Mélanger ensemble un tantinet d’orgueil avec un brin de narcissisme. Votre article me fait aussi prendre conscience que j’ai, dans la passé, posé des gestes que sans l’heureuse et, je dirais, amoureuse complicité de « mon » épouse, je n’aurais jamais réalisés. Un exemple : j’ai eu à quitter les bancs d’école en 1961, à 17 ans. À l’automne 2002, mon horloge de vie indiquant alors 58 ans, me voici assis sur des bancs universitaires, étudiant à temps plein….subventionné par un prêt étudiant ( ces taxes et impôts payés par celles et ceux ne faisant pas affaires dans des paradis fiscaux ). Sans le « Vas-y, t’es capable » de mon épouse, jamais je n’aurais eu le courage d’un tel retour aux études. Une parenthèse sur le sujet pour dire que je finirai de rembourser mon prêt dans 4 ans…j’aurai alors, si je m’y rends, 78 ans. J’en souris et ris en même temps que je me considère privilégié. Que de mercis alors à y formuler !
Si nous savions, si nous connaissions toutes les histoires de vie derrière le « Vas-y, t’es capable ! » ?
Gaston Bourdages,
Auteur de « Conscience…en santé ou malade ? »

Si vous avez profité d’un prêt, il n’a pas été financé par les taxes et les impôts – sauf pour le paiement des intérêts pendant les études – mais par un établissement financier.

À l’intention de monsieur Marc Sauvageau et autres commentateurs qui ont réalisé ma méprise. J’ai omis de mentionner que j’ai, dans le cadre de ces études universitaires, aussi profité et bénéficié de bourses d’où cette mention des argents subventionnés par les payeurs de taxes et d’impôts. Je m’excuse de mon manque de clarté.
Gaston Bourdages,
Auteur de « Conscience…en santé ou malade ? »

C’est encore la faute des hommes! Sapristi quels vilains sommes-nous donc?
😉

C’est pourtant clair et bien précisé dans l’article que le blâme ne revient ni aux hommes ni aux femmes, mais plutôt aux processus d’embauche et d’attributions de promotions …

Je conçois que les études sur la confiance et l’estime de soi, qu’elles ont tendance à surestimer le manque de confiance des femmes par rapport aux hommes. D’ailleurs je ne suis pas sûr que ce postulat suivant lequel il existerait formellement une sorte de dichotomie « homme-femme » que tout cela serve expressément à valoriser la qualité des débats. — On devrait plutôt regarder ce qui nous rapproche.

Ce qui me semble plus intéressant, c’est de définir la confiance. Et ce qui me semble encore plus intéressant c’est de créer les conditions de la confiance. Laquelle repose essentiellement sur divers principes de partage. En somme le fait de pratiquer la justice ou bien pas.

Récemment, Normand Baillargeon dans une de ses chroniques du magazine Voir, parlait notamment de certains bienfaits de la discrimination positive. Cela vient me chercher dans cette hypocrite période d’égalité pour toutes et pour tous.

Personne n’empêche par exemple, une compagnie de décider de donner la préférence à plus de femmes lors de l’embauche des nouveaux employés pour équilibrer les effectifs. Simplement les postulant(e)s aux emplois doivent en être informés. C’est également vrai des Conseils d’administration.

Cela marche dans les deux sens. Le milieu de l’éducation est surpondéré en personnel féminin. On pourrait aussi privilégier l’embauche d’hommes pour équilibrer les effectifs.

Il en va de même avec les membres de minorités culturelles, etcetera….

Quant aux postes de responsabilité. Il faudrait aussi définir plus clairement quelles sont les responsabilités qui incombent aux responsables en général et accessoirement savoir si le ou la personne en charge peut se mériter jusqu’à cinq ou six cents fois le salaire moyen des employés de l’entreprise qu’il (elle) dirige.

Dans un monde où le revenu médian pratiquement stagne depuis des décennies, il y a peu de chances sur le plan social que le sort des femmes s’améliore pour autant à moins de chasser systématiquement tous les mâles qui émargent à plus de 100 000$ par an.

D’une certaine façon les femmes se rendraient très utiles en remettant un peu d’ordre dans la maison pour ainsi démontrer que ce qui résulte de l’inégalité entre les hommes et les femmes, c’est plutôt l’iniquité qui sévit constamment dans tout le genre humain.

Le fait d’offrir plus d’emplois aux femmes, n’a pour le moment strictement rien changé au bon vieux principe de l’exploitation de l’homme par l’homme qui domine encore la planète actuellement. Donner aux femmes le pouvoir d’exploiter hommes et femmes à leur profit, tout cela ne changera pas la conscience des mouvements de l’univers pour autant.

Quant au pouvoir, cela se prend et la confiance ou la non-confiance n’ont rien à voir dans ce déplacement. C’est toujours une question de rapport de force qui selon l’usage prévaut.

Les bâtisseurs de ce monde n’ ont jamais sous-estimé leur capacité à répondre aux défis de l’ avenir! Ce pays a été bâti par des femmes & des hommes qui ont toujours pris leurs responsabilités en leur temps! Sans comparaisons au goût du jour les femmes comme les hommes devront prendre leur rôle avec sagesse et confiance! C’ est si facile de mettre la faute sur autre que soit lorsque le populiste est présent!

C’est tout à fait la description de Trump: le mâle imbu de lui même qui postule sur tous les postes, mais qui n’en a pas 50% la compétence: l’enflure de ses capacités et l’énergie qu’il met à en convaincre tout le monde ! Mais les résultats complètement déficients… Les femmes peuvent avoir des talents et des compétences absolument extraordinaires et en douter… très dommage produit de l’éducation ?

Les femmes doivent avoir confiance en elle-même. Plusieurs femmes vont à Université et elles brillent dans tous les domaines. Pas de raison qu’elles passent en 2e. Les hommes se croient un peu trop compétent parfois et ils font fausses routes. Regardez ceux qui nous dirige présentement croyez-vous vraiment qu’ils ont la compétence du poste occupé ? Non la finance se porte pas à son maximum au Québec. Un nouveau parti fait de la moitié de femmes et plus au pouvoir serait gagnant. Elles peuvent le faire. Allons mesdames foncer.

Le marché du travail est tout sauf une méritocratie. Or, on éduque les femmes à supposer que le monde fonctionne ainsi (les efforts soutenus des fillettes seront récompensés par de bonnes notes de classes, par exemple). Une fois sorties de l’école, les femmes continuent naturellement de penser que leurs efforts seront reconnus, que « quelqu’un va bien s’apercevoir que je me fends le c… »; mais non. Le collègue (oui, la plupart du temps masculin, disons-le) qui sait user de magouille au moment opportun est celui qui sort gagnant de cette course. Comme la voiture qui coupe la file d’un coup de volant et passe de justesse au feu orange, laissant les autres obéissants derrière s’attrapper une longue rouge. Il faut aux femmes réapprendre une tout autre mentalité pour réussir, et surtout désapprendre les valeurs d’honneur, de fierté de son travail bien fait, d’empathie, d’honnêteté, d’entraide. Il faut s’initier à la stratégie, la ruse, le jeu de la politique de bureau, comment tirer son épingle du jeu, comment passer par-dessus la tête de ses collègues méritants parce qu’on peut, comment refuser des opportunités d’aider les autres parce que ce n’est pas payant, parce que pendant ce temps-là on pourrait gagner de l’argent ailleurs… et, surtout, assimiler une mentalité où se retenir de suivre ces stratégies, c’est être loser. Cependant, les femmes ne sont pas élevées à être comme ça. La magouille, chez l’homme, c’est à la rigueur reçu avec un sourire (Boys will be boys). La magouille, chez la femme? Elle devient une sorcière, une garce, une harpie 🙁
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Bon voilà , je suis une femme de 65ans qui est encore sur le marché du travail, avec une éducation très moyenne. Les circonstances de la vie ont fait que j’ai du me prendre en main, mais je regarde mes enfants a qui je n’ai pas laissé le choix de s’assumer et de croire en eux . En passant j’ai un garçon et une fille . Je suis très fière, ils réussissent tous les deux dans leur domaine. il n’y a pas de jugement à y avoir chacun fait son possible dans la vie. On oublie comment le rôle des femmes a eu son importance dans l’histoire peut être pas au premier plan mais d’une façon courageuse qui n’appartient qu’a elle! Alors je pense Mesdames que l’histoire ne fait que commencer pour nous.

Et si toute cette confiance des hommes était reliée à certaines hormones, comme la testostérone, par exemple?
Les femelles hyènes dominantes en produisent davantage que leurs mâles…

L’hypothèse de travail est séduisante et pleine de bon sens. Sauf qu’elle se démolit elle-même. En effet, pour les évaluations comme pour le reste, ce sont encore majoritairement des hommes qui décident. Ça ne changera pas car si on suit la logique, ces hommes sont certainement portés à surévaluer très largement la justesse et la pertinence de LEUR processus actuel d’évaluation et ils sont certainement convaincus qu’il est bien meilleur qu’il le l’est en réalité.