Vers une crise alimentaire mondiale ?

La guerre entre l’Ukraine et la Russie oppose non seulement deux pays, mais deux géants mondiaux de la production de blé. Le conflit actuel pourrait bien avoir des répercussions sur le garde-manger des citoyens de toute la planète.

Jeremy Woodhouse / Getty Images / montage : L’actualité

La Russie et l’Ukraine partagent le titre de grenier à blé de l’Europe, mais l’importance géostratégique de la production de blé de ces deux pays dépasse de loin les frontières du Vieux Continent. En fait, les exportations russes et ukrainiennes sont également cruciales pour la sécurité alimentaire de pays du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Asie.

Consommée partout dans le monde, cette précieuse céréale est cultivée sur une poignée de territoires qui bénéficient de sols fertiles et de climats tempérés.

Bien que la Chine et l’Inde figurent en tête du palmarès des plus grands producteurs, le marché de l’exportation, lui, est dominé par la Russie. Avec des ventes à l’étranger frôlant les 10 milliards de dollars, le pays de Vladimir Poutine se classait avant la guerre au premier rang des exportateurs mondiaux de blé. L’Ukraine, elle, arrivait en cinquième place. À elles deux, ces puissances agricoles représentent plus du quart des exportations mondiales (28 %).

Les conséquences de la guerre pourraient bien dépasser les frontières des deux belligérants et mettre en péril l’approvisionnement mondial en cette denrée essentielle à la sécurité alimentaire de plusieurs régions. En effet, le blé est à la base du pain, aliment par excellence d’une grande partie de la population dans plusieurs pays en développement.

L’actualité en a discuté avec Alison Bentley, directrice de programme au Centre international d’amélioration du maïs et du blé, organisme non gouvernemental de recherche agricole membre du CGIAR, partenariat mondial de recherche sur la sécurité alimentaire.

Quelles sont les répercussions de la guerre sur la production de blé en Russie et en Ukraine ?

Les conséquences de la guerre sur la prochaine récolte, qui devrait avoir lieu en juin ou juillet, sont encore méconnues, et ce, pour plusieurs raisons.

Avant le début du conflit, on prévoyait ensemencer en Ukraine six millions d’hectares de blé d’hiver (NDLR : blé planté à l’automne et récolté au printemps ou au début de l’été). Mais on ne sait toujours pas quel effet a eu la guerre sur la production. Les perturbateurs potentiels sont nombreux : l’accessibilité aux intrants (comme les fertilisants), les dommages causés aux champs par les combats, la disponibilité de la main-d’œuvre et l’état des voies de communication pour l’exportation.

Il est difficile à l’heure actuelle de déterminer la condition des équipements ukrainiens, mais on peut s’attendre à ce que le transport du blé vers l’extérieur soit beaucoup plus complexe que d’habitude en raison du conflit.

En Russie, tout porte à croire que la récolte ne sera pas touchée par la guerre. Mais les sanctions et les entraves au commerce international pourraient avoir une incidence sur le choix des destinations d’exportation.

Quelles sont les conséquences de ces bouleversements sur le marché mondial ?

La crise a eu un effet immédiat sur les prix. Leur flambée dramatique lors des premières journées de l’invasion russe a commencé à se résorber, mais on ne peut pas s’attendre à une baisse notable tant qu’on n’aura pas de données plus précises sur la récolte dans cette région et sur la production ailleurs dans le monde.

Malheureusement, les stocks mondiaux de blé (50 millions de tonnes) sont dans un creux décennal en raison de la hausse de la consommation partout sur la planète, ce qui signifie que bien que la capacité de remplacer les exportations ukrainiennes existe, elle est limitée.

Les contrecoups risquent d’être plus importants pour les gouvernements (et les citoyens) des pays tributaires des importations de blé, en particulier ceux qui s’approvisionnaient en blé ukrainien et russe. Le Liban, par exemple, importe 80 % de son blé de l’Ukraine. Plusieurs pays de l’Afrique du Nord, du Moyen-Orient, de l’Afrique subsaharienne et de l’Asie du Sud-Est sont dépendants des importations russes et ukrainiennes et vont être susceptibles de souffrir d’insécurité alimentaire.

Dans les pays où les gouvernements voudront limiter la hausse des prix, les effets risquent de se faire sentir davantage à moyen terme, car les fonds seront utilisés aux dépens d’autres services publics. On s’attend aussi à des conséquences importantes sur les pays dépendant en partie du Programme alimentaire mondial (PAM) de l’ONU, dont la demande pourrait croître. L’approvisionnement en blé du PAM risque également d’être plus difficile et plus coûteux.

Des pays peuvent-ils pallier les exportations russes et ukrainiennes ?

Oui, mais avec une portée limitée. Les stocks mondiaux sont relativement bas et le monde dépend d’un nombre restreint de pays exportateurs comme le Canada, les États-Unis, la France et l’Australie. Les conditions météorologiques, qui par définition sont très variables, vont déterminer combien de surplus pourront remplacer les exportations ukrainiennes et russes. Comme pour le pétrole et le gaz, les achats de grains sont généralement régis par des contrats, ce qui réduit les possibilités de substitutions rapides. 

Pour les pays qui importent une grande proportion de blé de l’Amérique du Nord, comme le Mexique, les effets immédiats paraissent limités, mais ces États seront tout de même touchés par la hausse des prix et la hausse de la demande à l’échelle mondiale. Par conséquent, il est probable que tous les pays importateurs souffriront de l’augmentation des prix et de la diminution de l’offre.

À quoi les consommateurs canadiens peuvent-ils s’attendre dans les prochains mois ?

Les perspectives pour les consommateurs nord-américains ne sont pas aussi sombres que pour les citoyens des pays du Sud, parce que les transformateurs canadiens et américains achètent principalement du blé nord-américain. On peut s’attendre à une hausse des prix des produits du blé, hausse qui sera absorbée par les transformateurs et les consommateurs. Il est très peu probable que les problèmes d’approvisionnement mondiaux diminuent l’accès aux produits du blé sur les étagères des épiceries, même si les prix vont augmenter.

Dans le Sud par contre, l’effet pourrait être double : un prix plus élevé pour les consommateurs et des coûts plus importants pour les gouvernements qui maintiennent un prix plafond subventionné pour le pain. 

Quelles solutions peut-on mettre en œuvre pour éviter une crise majeure ?

La priorité numéro un est d’atténuer les conséquences de la crise à court terme sur l’approvisionnement alimentaire. Cela inclut entre autres la mise en place de mécanismes de contrôle des marchés du grain, notamment en privilégiant la production de blé pour l’alimentation humaine (et non animale), l’augmentation des surfaces plantées et l’utilisation de céréales moins coûteuses ou plus largement distribuées, par exemple le millet, le manioc ou les légumineuses.

À moyen terme, il faut renforcer la résilience de l’offre mondiale de blé. Cela inclut l’étude du potentiel de nouvelles régions productrices et l’amélioration de la productivité par la recherche de nouvelles variétés de blé mieux adaptées aux différentes régions de culture. Les pays importateurs et les institutions internationales doivent mettre en place des plans de réponse rapide aux crises, ainsi que des systèmes d’alerte pour prévoir les crises futures.