Vertige raisonnable

Face au défi du pluralisme religieux, la société québécoise chancelle. Dur, dur de passer de la théorie à la pratique.

Hérouxville, le crucifix à l’Assemblée nationale, les accommodements raisonnables… Ce début 2007 donne le vertige à bien des Québécois. La tentation est forte de nous réfugier dans la tradition, le patrimoine ou la laïcité radicale. De blâmer l’autre pour nos difficultés.

Vivre au quotidien dans une société pluraliste où se côtoient des catholiques de tradition et de culture, des athées et des gens de fois différentes n’a rien de reposant. S’assurer que, dans une telle société, les droits fondamentaux de tous sont respectés demandera une bonne dose de patience, d’humour et de sagesse.

Dommage que depuis quelques mois les chefs politiques se soient montrés de piètres vulgarisateurs des décisions prises par leurs prédécesseurs. Car ce défi du pluralisme, nous l’avons voulu. Au Canada, comme au Québec, nous avons adopté des chartes de droits et libertés — de conscience et de religion — qui font l’envie du monde entier.

Nul n’avait toutefois envisagé que le passage de la théorie à la pratique s’avérerait aussi ardu! Et au lieu de ridiculiser les gens qui cherchent des repères dans un monde en changement… mieux vaudrait les écouter. Et trouver des façons de progresser tous en même temps.

La religion se vit en privé, disent certains. En France, par exemple, le Haut Conseil à l’intégration, un organisme consultatif, a soumis récemment au premier ministre une ébauche de charte de la laïcité qui interdira le port par les fonctionnaires de tout symbole religieux. Pas de foulard ni de turban pour les policiers ou les infirmiers. Ni sur les photos de passeport. Un moine franciscain pourra-t-il enseigner en bure? Une religieuse en habit? On l’ignore encore.

Au Québec, l’ancien ministre de la Justice Paul Bégin voudrait étendre l’interdiction de l’expression religieuse à tout l’espace public. Interdira-t-on la procession du Vendredi saint? (Ce qui permettrait d’interdire aux musulmans de défiler en se flagellant le jour de la mort de Hussein.) Paul Bégin veut-il dire que l’État cesserait de décréter des congés fériés basés sur les fêtes religieuses? Négocierons-nous un jour chacun avec notre employeur notre congé de Noël ou de Yom Kippour?

À part quelques histoires bien médiatisées d’heures de baignade, de lieux de prière — refusés — et de congés payés, les croyants d’autres confessions ont jusqu’ici demandé peu de choses. Les accommodements raisonnables faits au nom de principes religieux sont rares. Car il faut bien différencier leur sens juridique de leur sens général.

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse définit ainsi l’accommodement raisonnable: «Obligation juridique découlant du droit à l’égalité, applicable dans une situation de discrimination et consistant à aménager une norme ou une pratique de portée universelle, en accordant un traitement différentiel à une personne qui, autrement, serait pénalisée par l’application d’une telle norme. Il n’y a pas d’obligation d’accommodement en cas de contrainte excessive.»

Des accommodements de ce type ont été faits fréquemment — et à grands frais, parfois — pour assurer aux personnes handicapées le droit à l’égalité. Visiblement, ceux faits au nom de la religion heurtent plus les sensibilités d’aujourd’hui.

Pourtant, ce ne sont pas les immigrants qui ont rejeté la religion catholique hors de l’État et de la vie privée. Ce sont les Québécois catholiques francophones. Mais il y a bien peu de temps qu’ils ont déserté les églises et les sacrements. Pas même un demi-siècle. Et voilà que, face à leurs enfants, face aux nouveaux arrivants, ils hésitent à faire le saut dans l’inconnu. Ils voudraient que l’État transmette le catholicisme comme un patrimoine. Même s’ils n’en partagent plus eux-mêmes bien des préceptes.

À compter de septembre 2008, toute éducation à la foi aura disparu des écoles du Québec. Même si 75% des parents continuent d’opter pour
la formation religieuse à l’école primaire. En lieu et place, on offrira un cours sur l’éthique et la culture religieuse. Chaque parent qui souhaitera que son rejeton apprenne à prier devra l’emmener à l’église, au temple ou à la mosquée (au lieu de flâner le matin en pyjama ou d’aller à l’aréna). Dur, dur la liberté de conscience.

C’est cela l’avenir. Un avenir inquiétant pour certains, plein de promesses pour d’autres. Et devant lequel il est normal que nous ayons un brin le vertige…

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