Vie et luxe d’un parc

Un tour au parc après le souper, c’est l’échappatoire qu’il nous faut quand la conciliation travail-famille nous sort par les oreilles.

Photo : L'actualité

Je vais rarement au parc après le souper. En fait, je ne sors pratiquement plus jamais après le souper. Le couvre-feu bien sûr, imposé par le gouvernement, mais aussi celui naturellement, organiquement imposé par une famille. Les petits se couchent à 20 h 30. C’est la ligne d’arrivée de la maisonnée.

Mais il est des moments dans la vie familiale où tu étouffes. Quand l’horaire est trop chargé, que les petites cases débordent et que la routine est chamboulée par un événement. Nous sommes abonnés depuis un an aux événements qui chamboulent. Depuis pratiquement deux semaines, c’est un cas de COVID dans la classe de mon fils qui bouleverse nos habitudes. À neuf ans, il est cloîtré dans la maison toute la journée. École Zoom. Pas d’amis en présentiel. Tout ce que je l’ai autorisé à faire, c’est un peu de vélo avec un masque. Il est, selon les tests, complètement négatif, nous le sommes tous, c’est bien pour ça que nous pouvons vaquer à nos occupations. Sauf lui.

C’est mon plus rebondissant de la gang. Celui qui ne reste pas en place. Le défi est donc immense. Il peut à peine s’asseoir. Le gros de son savoir est dans son corps, j’ignore d’où il tient ça puisque dans la famille, on est tous des créatifs cérébraux, mais lui est doué de talents sportifs. Il a besoin de grouiller, autant que j’ai besoin de parler et d’écrire. Je me souviens de l’avoir emmené chez le dentiste, l’épreuve de rester « strappé » sur la chaise pendant qu’on lui jouait dans la bouche était insurmontable. Il n’avait pas peur, ça ne lui faisait pas mal, c’est juste que son corps hurlait : j’ai besoin de bouger !

Qu’il soit scotché en dedans pendant deux semaines est donc dur sur mon corps de maman. Il arrive des moments de maman où tu as l’impression que chaque centimètre carré de ton être est occupé. Loué par tes enfants. Qui y sont lovés avec leurs questions, leurs besoins, leur présence, leurs « j’ai soif », leurs « je veux »… C’est bien sûr pire quand ils sont tout petits, parce qu’ils sont alors si peu autonomes. Face à cet envahissement progressif qui à la longue devient dangereux, car tu n’as plus les ressources nécessaires pour veiller attentivement et amoureusement sur eux, tu as deux options, que j’ai mises en pratique. Soit t’énerver, en vouloir à la terre entière et adopter une position de victime en disant que personne ne s’occupe de tes besoins, etc., etc. Soit te trouver des bulles d’air. C’est là qu’arrive le parc.

« Je vais aller me promener, mon amour, OK ? » On est après le souper. L’heure du trafic dans une famille de cinq. L’heure où tu as ta journée dans le corps, tu as la conciliation travail-famille qui te sort par les oreilles et tu dois encore faire face à la suite : bain, vaisselle, dodo. Ce n’est pas fini. C’est là que toute tension peut culminer. Tu voudrais que la journée soit terminée, mais tu es une adulte avec des responsabilités. C’est ici qu’au lieu de décharger son stress sur les autres, il faut s’entraider. Quinze minutes avec toi-même et tu es correcte. Quinze minutes où on ne te demande rien et où tu offres à ton esprit une sieste éclair, et te voilà bonne pour le reste.

Le parc après le souper, je ne l’avais jamais vraiment vu. Il est saupoudré de gens qui relaxent. Il y en a qui soupent, qui rencontrent des amis, il y en a qui dansent. Qui se promènent. Il y a quelques enfants en pyjama qui ont dû être très sages, et il y a la constance des arbres. Ces arbres qui suivent le rythme du soleil et de la journée. Qui voient le paysage et l’activité changer au gré des heures. Le matin, le parc est le royaume des joggeurs, puis des tout-petits qui le parcourent avec leur garderie ; le midi, il est aux dîneurs ; puis tout le week-end, il appartient aux jeunes. À ceux qui ont l’âge de ne pas avoir conscience des heures. De penser que la vie est longue, de flâner sur des couvertures de pique-nique en baignant dans l’abondance de leur temps.

J’ai vu les préposés à l’entretien s’occuper de la piscine. La brosser, la nettoyer… Bientôt, elle sera la reine du parc. C’est elle qui rythmera la vie du quartier, elle sera l’attraction principale. Pour l’instant, tels les bourgeons de mes pivoines, elle n’est que la promesse d’un été qui approche. Comme ce week-end annonce le retour du droit de mon fils de grouiller. Tout vient à point à qui sait attendre.

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Ma belle enfant, tel est le lot de la ¨ parentitude ¨ !
Aussi suffoquant cela puisse-t-il paraître certains jours (ou semaines ou mois) , autant ce temps est si vite passé, et qu’il ne reviendra plus jamais. Viendront alors les longues veillées de la solitude à deux, ou seul(e), dans l’attente de, peut-être, la venue d’un petit être qui n’est pas sien tout en l’étant, mais qui ne chamboulera plus nos journées et nos nuits.
Mais le besoin aura été créé. Ce besoin de sentir la vie autour de soi sans qu’elle soit envahissante. C’est alors que l’on réalise qu’on est devenus vieux et que, si on a déjà entendu Léo Ferré, ¨Avec le temps¨ va, tout s’en va.