Viser mieux, gagner plus de combats !

Des ONG qui écrivent au mauvais ministre, Amanda Sussman en a vu quand elle était conseillère de Bill Graham, aux Affaires étrangères. Ex-agitatrice professionnelle, elle a décidé de donner des trucs aux groupes de pression.


 

S’il y en a une qui peut vous décrocher la lune, c’est elle ! Car Amanda Sussman, conseillère du ministre des Affaires étrangères du Canada Bill Graham, de 2002 à 2004, est une agitatrice… professionnelle. Diplômée en anthropologie, en économie et en relations internationales des universités McGill, à Montréal, et Johns Hopkins, à Washington, cette jeune femme a organisé des manifestations et s’est mobilisée, notamment pour Greenpeace, Amnistie internationale et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

Comment faire, concrètement, pour susciter des changements politiques, qu’il s’agisse d’environnement ou de droits de la personne, ici ou à l’étranger ? Dans un récent livre, The Art ofthe Possible (McClelland), Amanda Sussman explique sa méthode et révèle son secret : résister au désenchantement ambiant. « Il est tout à fait possible de faire évoluer les choses, surtout lorsque vous vous associez à des gens qui partagent vos idées », dit l’auteure. L’actualité l’a rencontrée à Toronto.

Qu’est-ce qui vous a poussée à croire que des militants pouvaient influencer le processus décisionnel à Ottawa ?
— Lorsque j’ai travaillé au cabinet du ministre des Affaires étrangères, j’ai été frappée par le déséquilibre qu’il y avait quant à la qualité et à la pertinence des documents qui parvenaient au ministre. Le point de vue du Ministère, préparé par de hauts fonctionnaires, était étoffé, et celui du monde des affaires aussi — ces gens-là savent très bien à qui il faut s’adresser et à quel moment. Mais le point de vue de la société civile, c’était une autre histoire : j’ai déjà vu des ONG écrire au mauvais ministre… deux semaines après que la décision eut été prise ! Au cabinet de Bill Graham, je me suis donc trouvée en situation de pouvoir les alerter, de pouvoir leur dire qu’elles devaient écrire à telle ou telle date si elles voulaient que le ministre tienne compte de leur avis. Et j’ai vu que cela pesait vraiment dans la balance. Ce que j’en ai retenu, c’est qu’il fallait renforcer les capacités de la société civile pour y arriver.

Malgré les apparences, écrivez-vous, le pouvoir est concentré entre les mains d’un petit nombre.
— J’ai toujours été étonnée de voir à quel point les députés ont peu de pouvoir. Je pourrais presque dire la même chose des ministres. Il ne suffit donc pas de convaincre un élu. Il faut convaincre tout son entourage. Il ne faut pas non plus négliger les hauts fonctionnaires, qui peuvent présenter à leur ministre la question qui vous tient à cœur et même prendre certaines décisions. S’il n’y a pas adéquation entre vos idéaux et votre connaissance des rouages de la politique, vous risquez d’éprouver un sentiment de frustration.

Pourquoi autant de gens ont-ils l’impression qu’il est difficile de faire bouger les choses ?
— C’est une question d’attentes. Il faut savoir préciser ses objectifs, établir exactement ce que l’on veut changer. Si on n’a qu’une idée floue de ce que l’on veut faire, on est sûr d’être déçu. Si l’objectif est très ambitieux, il faut fixer des critères d’évaluation afin de savoir si on est sur la bonne voie. Si votre but est de lutter contre la faim en Afrique, par exemple, il faut d’abord déterminer si vous voulez réduire le nombre de personnes qui souffrent de malnutrition ou sensibiliser les Canadiens au problème. Il faut ensuite diviser cet objectif en sous-objectifs, réalisables un à la fois.

Cela donne des résultats ?
— Oui, surtout lorsque des associations s’unissent pour travailler sur un sujet en particulier. De plus en plus d’organismes comprennent qu’il faut une approche stratégique pour vraiment augmenter leur efficacité.

Avez-vous un exemple ?
— En 2007, 15 jours avant le sommet du G8 en Allemagne — je travaillais alors pour l’ONG Plan Canada —, nous avons rédigé une lettre, signée par 25 organisations canadiennes, pour préciser les trois conditions que nous souhaitions voir le Canada établir au sujet du Soudan. Que pouvait faire le G8 ? Rien, sauf exercer des pressions politiques sur ce pays. Alors nos demandes étaient de nature politique. En prévision du sommet, nous avons donc joint les politiciens et les hauts fonctionnaires concernés, et nos trois conditions ont été intégrées au communiqué final, qui demandait au gouvernement du Soudan d’accepter l’élargissement du mandat des Casques bleus au Darfour. Pour nous, c’était une victoire importante. Pourquoi est-ce que cela a fonctionné ? Parce que nous avons frappé aux bonnes portes, au bon moment et avec de bonnes exigences.

Comment résister à la désillusion lorsque vous savez que, malgré les pressions du G8, le Soudan continuera de miner le travail des Casques bleus ?
— C’est justement la raison pour laquelle je crois à l’approche réformiste. Je suis une personne pragmatique et, d’entrée de jeu, j’ai trouvé que l’approche radicale ne me convenait pas. Je veux bien chercher à sauver le monde, mais je veux surtout faire quelque chose qui donnera des résultats. On se heurte souvent à un mur, mais en cherchant bien, on trouve une brique qui finira par céder. Le fait d’en déloger une vous donne le courage de continuer. Je reconnais que ce n’est pas toujours facile.

Les militants sont-ils trop radicaux ?
— Les mouvements contestataires ont besoin de gens radicaux qui peuvent inspirer les « vocations ». Mais pour parvenir à obtenir des changements, il faut aussi des personnes qui ont un bon sens pratique. Les ONG ont donc besoin d’un savant dosage de radicaux et de réformistes. Car si les résultats ne sont pas là, les militants risquent de devenir désabusés et d’abandonner. Et selon moi, les groupes comptent actuellement trop de radicaux et pas assez de réformistes pour obtenir les résultats qui permettraient à tous de rester motivés.

Les étudiants sont-ils moins militants qu’il y a 15 ans ?
— J’ai été choquée par leur indifférence. J’entends souvent dire : à quoi bon ? Ils se sentent démunis. Ils n’ont pas l’impression de pouvoir peser sur le cours des événements. Par conséquent, ils n’essaient pas. Les associations ont du mal à les intéresser à leurs activités, particulièrement aux États-Unis. Pourtant, les étudiants américains pourraient être une des forces politiques les plus puissantes du monde ! Mon objectif est de leur dire que c’est possible et que l’illusion de l’impuissance contribue à éroder la démocratie.

De quelle manière ?
— Moins les gens participent, moins le système est démocratique. Beaucoup de personnes se contentent de voter, et encore ! Le pouvoir est donc de plus en plus éloigné des citoyens, qui prennent eux-mêmes leurs distances. C’est un cercle vicieux. Plus vous participez, plus le système est tenu de vous rendre des comptes. Au Canada, où les circonscriptions sont petites, vous n’avez qu’à réunir une vingtaine de personnes — des dirigeants communautaires, des gens qui ont un avis éclairé sur une question — pour que votre député soit obligé de vous recevoir. Faire bouger les choses est beaucoup plus facile que bien des gens le pensent.

Internet favorise-t-il ou pas la mobilisation ?
Je crains qu’Internet ne crée l’illusion d’avoir agi parce qu’on a signé une pétition en ligne ou qu’on s’est joint à un groupe de discussion, alors qu’on n’a rien fait ou presque. Il y a aussi le risque que des particuliers participent à un effort collectif, mais que leur efficacité soit assez faible, parce qu’Internet est trop éclaté, trop désorganisé. C’est trop facile : on clique et c’est fait !