Vivre à l’ère des savants autoproclamés du Web

Les réseaux sociaux sont, depuis quelques années, le terrain de jeu et le champ de bataille d’internautes qui tirent des flèches empoisonnées à quiconque ose les contredire. Qui sont-ils ? Et comment réagir à leurs attaques ?

Motortion/Getty images

Bien avant le début de la pandémie, l’Organisation mondiale de la santé s’inquiétait de la diffusion à grande échelle de fausses nouvelles, et de leurs répercussions sur la santé publique. Une armée d’internautes séduits par les théories du complot et les déclarations calomnieuses avait déjà commencé à contredire et à fustiger les scientifiques qui remettent en question les bienfaits de la vitamine C contre le cancer ou qui vantent les mérites de la vaccination pour combattre les maladies infectieuses. Un phénomène qui ne semble pas vouloir s’essouffler avec les années.

Entretien avec la Dre Vardit Ravitsky, bioéthicienne, professeure à l’Université de Montréal et chargée de cours à la Harvard Medical School, qui a souvent goûté à la « médecine » des savants autoproclamés du Web. Cela ne l’empêche pas de prendre la parole pour défendre l’importance de la science, ainsi que son intégrité professionnelle et celle de ses collègues, eux aussi sous le feu nourri de ces faux experts pour la plupart sans diplôme, mais tous titulaires d’un compte Twitter.

À votre avis, d’où viennent tous ces gens qui sèment leurs opinions et distillent leur fiel, et surtout qui sont-ils ?

L’anonymat d’Internet constitue un problème. Nous ignorons qui ils sont, mais ils peuvent dire n’importe quoi sans assumer leurs responsabilités. Ce sont également des gens qui ont… du temps ! Car il en faut pour aller chercher des personnes comme moi, qui essaient de promouvoir la science et la santé publique, puis les attaquer. Une chose est certaine : ils cultivent une grande méfiance envers les institutions et l’État. Ce n’est pas seulement une question socioéconomique, l’élite contre les classes populaires, mais une vision où les gouvernements et les organisations nous exploitent de toutes les façons possibles, et le petit citoyen n’y peut rien.

Sont-ils pour la plupart nés avec la pandémie ou ils étaient cachés et nous ne les avions pas remarqués ?

Ils étaient présents, mais s’occupaient d’autres choses : l’homéopathie, les produits naturels, les vaccins en général, etc. La COVID-19 a beaucoup attiré l’attention sur eux, mais le phénomène existait déjà. On peut même parler de guerre, car quelques années avant la pandémie, la crise de confiance envers la science était déjà très grande, alimentée par Donald Trump, qui a jeté beaucoup d’huile sur le feu. Et on voyait un peu partout des scientifiques en blouse blanche manifester dans les rues pour rappeler l’importance de la science, celle qui sauve des vies, mais aussi qui se retrouve dans votre ordinateur et votre téléphone. Il fallait vraiment que les scientifiques soient désespérés. Et ça montre à quel point notre monde est en crise.

Est-il possible d’améliorer le climat sur les réseaux sociaux, et par ricochet la qualité des débats qui s’y tiennent ?

D’abord, il ne faut pas se décourager ! Depuis le début de la pandémie, on a beaucoup parlé des superpropagateurs de la COVID, mais il y a aussi les superpropagateurs sur le Web. En réglementant les médias sociaux, ou en faisant en sorte qu’ils s’autodisciplinent — Twitter et Facebook ont déjà commencé, car ils savent maintenant que la diffusion de certains contenus peut devenir une question de vie ou de mort —, non seulement on évite d’exacerber ces voix, mais on les diminue. Ce n’est pas un enjeu de liberté d’expression, mais de santé et de sécurité du public.

Je vois poindre aussi plusieurs initiatives citoyennes, comme celle de mon collègue Timothy Caulfield, professeur de droit à l’Université de l’Alberta, avec la campagne @LaSciencedAbord. Cette dernière permet à plusieurs scientifiques et bioéthiciens de devenir des superpropagateurs de bonnes informations. On peut ainsi aider les journalistes à trouver des références, et offrir au grand public du contenu accessible, précis et nuancé. Ne serait-ce que pour comprendre la distinction entre un fait et une opinion.

Sur le plan psychologique, comment se protéger des effets de ces attaques répétées sur les réseaux sociaux ?

Tous mes collègues qui parlent aux médias connaissent ce phénomène. Cela a créé une véritable solidarité, parce qu’il ne faut pas être seul. Nous nous transmettons leurs messages haineux et nous rigolons, parce que, disons-le, c’est un poison. Une distance émotionnelle est donc essentielle, car nous avons la tentation de répliquer, de corriger le tir. Or, il ne faut surtout pas nourrir la bête ! De toute façon, on fait rapidement la différence entre une question sérieuse et un commentaire d’un troll. Répondre à un troll, c’est nous engouffrer dans un grand trou noir, et le faire nous vide de toute notre énergie. 

Lorsque mes jeunes collègues me demandent s’ils doivent intervenir dans les médias, je les préviens que ça peut devenir désagréable et qu’il faut un bon réseau, du soutien et de la maturité. Je termine toujours mes discours et mes conférences en rappelant aux experts l’importance de s’engager, de parler aux médias, de traduire leurs connaissances auprès du grand public. Nous avons cette responsabilité. 

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Intéressant comme article; j’imagine le profil social et psychologique de ces pseudo savant qui ont un rapport difficile avec quelques autorités que ce soit et avec leur estime de soi. La liberté c’est le choix que nous faisons; avouons que certains choix peuvent être autodestructeurs et mener à l’enfer et à la mort.

Le remède à tout cela c’est l’éducation! Autrement dit: combien de diplômés universitaires propagent ce genre d’imbécillités?

Selon le biais de connaissance modélisé par les psychologues David Dunning et Justin Kruger, c’est quand on en sait juste un peu sur une question donnée qu’on tend à avoir l’impression qu’on sait tout. Ils appellent ce passage « la montagne de la stupidité ». Toujours selon le modèle Dunnign-Kruger, à mesure qu’elle apprend sur un sujet, une personne finit de gravir la montagne de la stupidité, descend ensuite dans la vallée de l’humilité et, si elle apprend assez pour devenir experte, atteint le plateau de la consolidation.

Le problème avec les chambres d’écho qui se forment sur les médias sociaux, c’est qu’elles amènent de nombreuses personnes à rester regroupées sur le flanc de la montagne de la stupidité parce qu’elles se confortent les unes les autres dans leur ignorance à grands déferlements de J’aime et se disent que si tout le monde le dit, ça doit être vrai. Bref, ces gens ne cheminent plus vers la vallée de l’humilité.

Il existe des palliatifs à court et moyen terme à ce problème, et l’article ci-dessus en évoque de prometteuses, mais je n’y vois qu’une solution à long terme : un système d’éducation qui ne laisse personne derrière et commence à enseigner la pensée critique dès le niveau primaire.

Trois conditions nécessaires pour résoudre le problème: éducation, éducation et éducation!

Huuummmm … eduquer … éduquer … éduquer … huuummmm. Oui … si on parle de savoir-vivre. Reconnaissons que plusieurs des propagateurs de « mauvaises nouvelles » sont fortement scolarisés, et mettent beaucoup d’énergie à étoffer leur point de vue.

Si on veut survivre dans cette jungle, et départager le faux du vrai, départager ce qui est utile de ce qui ne l’est pas, il va falloir apprendre à respecter les règles d’une discussion nous permettant réllement de progresser. Cela nécessite aussi une certaine retenue, des fois, pour tenir compte de la sensibilité des personnes (mon neveu, que j’aime bien, mais qui a quelquefois des idées qui me grinchent) qui veulent tout simplement exprimer une opinion, une frustration, sans nécessairement chercher l’opinion contraire (« contraire » selon mon neveu, « explicative » selon son oncle) de l’autre. Cela exige aussi, comme cela l’a toujours été, que chacun fasse un effort pour identifier des sources fiables d’information, en acceptant que ces sources aussi peuvent se tromper, où voir la vie selon un prisme idéologique (gauche/droite … ) qui diffère de la nôtre.

Jean-Marie Brideau
Moncton NB