Voix multiples

Notre chanson a déjà été identitaire. Elle est maintenant entrée dans le champ du personnel, de l’auto-identification.

Photo : Daphné Caron

C’est le creux de l’hiver, février, court mais désespérant, comme si la noirceur  n’allait plus jamais finir. Il faut donc se faire du bien à l’âme, se coconner de l’intérieur. Chacun son truc. Moi, j’écoute de la musique, et en grande partie de la chanson québécoise. Nul militantisme ici. J’en consomme naturellement parce qu’elle me parle de nous. De la même manière que je lis énormément de livres québécois et que le cinéma d’ici est certainement ma filmographie préférée.

Je n’aime pas tout de la culture d’ici. Mais certains chanteurs me vont directement à l’âme. Tire le coyote, René Lussier, Betty Bonifassi, Avec pas d’casque, Les Trois Accords me bouleversent, me stimulent ou me font rire.

Un anthropologue se penchant sur notre chanson des années 1970-1980 conclurait qu’elle fut porteuse d’une parole sociale, avec les Beau Dommage, Séguin, Piché, Octobre, Harmonium, Charlebois, le déjà patriarche Vigneault. Elle était le miroir des aspirations d’une grande partie de la population. Elle témoigna de la montée du sentiment nationaliste. « Un peu plus haut, un peu plus loin… » Elle se chantait au NOUS ; tous connaissaient la musique.

Après plusieurs années de transition, où les aspirations étaient plus portées par le théâtre et le cinéma, voilà la chanson québécoise de nouveau foisonnante ! (Je ne parle pas de sa santé économique, toujours précaire, particulièrement en ces années de redéfinition de l’industrie.) Elle est créativement en forme, vivace. Se décline dans tous les styles, du rap au folk, de la pop au country en passant par la musique indépendante et celle de matantes. Elle a ses stars établies, les Ariane Moffatt, Pierre Lapointe, Marie-Mai, Alex Nevsky, Vincent Vallières, Ginette Reno. Sa scène indépendante est vigoureuse : Patrick Watson, Patrice Michaud, Loud, Milk & Bone, Galaxie, Koriass, Pierre Kwenders. Les nouveaux venus s’invitent au party, d’Hubert Lenoir à Lydia Képinski. Sa diversité et son inventivité ne font aucun doute.

Nous avons déjà été réunis derrière quelques idées structurantes. Aujourd’hui, nous sommes un tas de sous-groupes, des marchés à séduire. Ça vaut en politique, mais aussi en chanson.

Mais si elle ne parle plus d’une seule voix, que nous dit notre chanson ? D’abord, que nos identités sont éclatées. Nous avons déjà été réunis derrière quelques idées structurantes. Aujourd’hui, nous sommes un tas de sous-groupes, des marchés à séduire. Des ensembles, à défaut d’être ensemble.

Ça vaut en politique, mais aussi en chanson. La musique émergente a ses festivals, le métal ses aficionados. La région aime 2Frères ; Montréal, les franglais Dead Obies. Jamais les publics de Sylvain Cossette et de Safia Nolin ne se rencontreront. Chacun y trouve son compte. C’est micro ciblé. Notre chanson a déjà été identitaire, elle est devenue auto-identificatrice. Atomisée.

J’irais même plus loin. La crisette opposant Mario Pelchat et Klô Pelgag au lendemain de l’ADISQ a révélé un clivage dans la population. Ceux qui méprisent les « artisss du Plateau », et ces derniers et leur gang. Deux semaines plus tard, cette fracture se transportait sur le terrain politique avec le Pacte pour la transition, lancé par Dominic Champagne. Encore cette fois, et ce, malgré des dizaines de milliers de signataires, les «  artistes » furent vilipendés par des adversaires à la limite de la hargne. Le Québec semble bien scindé en deux.

Notre chanson témoigne aussi du caractère unique de Montréal. Plusieurs groupes issus de la métropole passent d’une langue à l’autre dans leurs textes, créant quelque chose de neuf et de débridé, qui sonne du tonnerre de Dieu. Les puristes crient à l’anglicisation. J’y lis plutôt le témoignage d’une créativité qui brasse les cartes et invente un joyeux bordel unique au monde.

Une grande part de notre chanson, folk, country ou pop, nous dépeint poqués. Les textes s’intéressent à nos blessures intimes, à nos états d’âme. On gratte la plaie, on prend un égoportrait avec son mal de vivre. La chanson comme refuge, consolation, des mots sur la douleur pour apaiser une blessure collective dont on pressent la présence sans la nommer vraiment.

Nous sommes dorénavant dans le champ du personnel, du moi. Nos chanteurs s’adressent à ces égos épars, en quête de réconfort et de beauté. Nos rêves sont individuels, nos aspirations personnelles, mais il y aura bien quelque part au Québec quelqu’un qui saura trouver les mots justes pour nous bercer.

« Si ton radar te sonne l’alerte

Que l’espace est un besoin vital

Je veux devenir ton aire ouverte

Ou encore ton toit cathédrale »

(« Toit cathédrale », de Tire le coyote, album Désherbage)

Notre chanson est un polaroïd parfait du Québec en 2019 : nous sommes vivants, vivaces, différents et un peu blessés. Une société originale, qui ne regarde plus dans une seule direction, qui s’invente de nouvelles voies. Et qui a les voix pour le chanter.

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10 commentaires
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Mme Bazzo, vous auriez pu citer aussi les élections d’octobre comme exemple de clivage: Montréal, la libérale en rouge, contre le Québec francophone caquiste bleu pâle? Allons-nous assister à une petite révolution des régions prises de haut (sauf pour les vacances d’été!) par les nouveaux curés de la maître oh pole?
Il y a là matière à réflexion bien plus qu’à célébration?

Ouais… Ça me fait penser au temps de Duplessis qui était élu en grande partie grâce aux régions profondes. On sait où ça a mené le Québec!

La chanson reflète la balkanisation du Québec. Dans les décennies passées, la chanson avait un but collectif, comme vous l’écrivez, visant l’identité québécoise et son émancipation par son indépendance politique. Ce projet ayant été mis aux oubliettes par les Québécois, la société s’est balkanisée, sans véritable projet collectif. Pour les uns, c’est le développement économique, les emplois, alors que pour d’autres c’est plutôt le confort (et, je suis tenté d’ajouter, l’indifférence), ou encore l’environnement et les changements climatiques, ou, enfin, le mal être personnel, le tout souvent mijoté en franglais.

Ça traduit peut-être la perte de la boussole collective que la société québécois avait encore il n’y a pas très longtemps et grâce à laquelle nos ancêtres pionniers ont réussi à se tailler une place sur ce continent tout en continuant à vivre dans leur langue et leur culture, malgré l’adversité et la poussée coloniale des anglo-américains. Une société balkanisée, sans projet collectif, peut-elle durer longtemps? Seul l’avenir nous le dira!

Je trouve le message de NPierre très juste. J’ajouterais que nous vivons dans une société de plus en plus nombrilisme et cela se reflète dans la majorité des chansons de nos jeunes artistes. Trip à 2, trip à 3, revendications LGBT, pacte pour l’environnement,etc. Il y a cet engouement pour une Métropole qui a perdu sont titre pancanadien au profit de Toronto mais que gouvernements ne cessent de subventionner , les médias en parlent avec grand intérêt, ce qui contribue à la balkanisation excessive de Mtl et des régions.
Nos artistes des décennies antérieures avaient le coeur tatoué pour le Québec. Les jeunes artistes n’en parlent jamais. Très démoralisant.

Si vs vs promenez dans les rues de Montréal, dans les commerces de Montréal, dans les écoles et cegeps de Montréal, vs entendrez à peu près jamais cette musique.

Merci Marie-France Bazzo. J’habite au Pérou depuis plus de 20 ans et j’ai un peu perdu contact avec la chanson québécoise. Votre article me permettra de me mettre à jour, moi qui suis de l’époque Rivard, Seguin etc.

Ajoutez Coeur de pirate et les Cowboys fringants à la liste. De loin le meilleur groupe québécois au 21e siècle.

Avec les mots « espace » et « vital » dans le même phrase, ça ne me berce pas tant que ça… ça réveille plutôt quelque chose en moi comme une inquiétude.

« Le Lebensraum ou espace vital (…) renvoie à l’idée de territoire suffisant pour, dans un premier temps, assurer la survie, notamment culturelle, d’un peuple et, dans un deuxième temps, favoriser sa croissance via l’influence territoriale. »

Rappelons que quand H… a envahi Danzing, où habitaient 80% d’Allemands, la France régnait sur l’Indochine et la moitié de l’Afrique, et que l’Angleterre avait un empire où le soleil ne se couchait jamais.
Lebensraum…..