Voulez-vous que le gouvernement du Québec abolisse l’hiver? Oui!

Tuyaux et pieds gelés, grippes et tempêtes qui attaquent en hypocrites… L’hiver, y’en a ras le bol!

Je me souviens. Ma mère me mettait mes jambières de laine-qui-pique, un gros chandail, mon habit de neige, une tuque, des mitaines, le foulard sur le nez (qui gelait en 10 minutes), puis m’envoyait patiner. Aussi large que haute dans cet accoutrement invraisemblable, je m’empêtrais péniblement un patin dans l’autre juste assez longtemps pour pouvoir rentrer à la maison brailler un «pipi, maman» qui me garantissait la paix, la chaleur et la télé pour le reste de la journée.

« J’haïs » l’hiver. Les trottoirs-miroirs et les flaques de « sloche » de dimension semi-olympique. L’éternel dilemme entre la botte élégante (pieds mouillés et cernes de sel) ou le style col bleu caoutchouc antidérapant. Les courants d’air sournois, les doubles fenêtres, les gants perdus, les tuyaux gelés, les voitures en panne, les écoles fermées, la pelle et le gros sel. L’hiver, vraiment, est une chose formidable. À la campagne, au-dessus de -10°C, et entre le 20 décembre et le 8 janvier.

« L’hiver fait partie du système de défense du Canada », m’a dit une Québécoise d’adoption. « Sans son climat de !?&°#*, votre pays serait littéralement pris d’assaut par les immigrants. » C’était l’année dernière. Depuis, la petite futée est retournée au Chili, moins riche et moins développé peut-être, mais doté, lui, d’un climat civilisé.

Louis-Edmond Hamelin, grand spécialiste québécois de l’hiver, parle de « nordicité mentale ». Je croyais qu’il décrivait l’état d’esprit de l’illuminé qui, en petit survêtement, fait son jogging matinal par -15°C. Ce n’est pas ça du tout. Louis-Edmond Hamelin assure plutôt que, l’hiver, « c’est dans la tête » et que, finalement, a froid qui veut! Ben tiens… Nordique mental, toi-même…

Pourtant, même la science le reconnaît, l’hiver est une maladie. Huit pour cent des Québécois souffriraient d’une forme grave de désordre affectif saisonnier (DAS), une vraie maladie causée par le manque de lumière et qui se manifeste par une baisse importante d’énergie, une grande envie de sommeil et un gain de poids. Ces chanceux ont droit à la sympathie générale ainsi qu’à des traitements de photothérapie (l’exposition à une lumière intense quelques heures par jour) alors que les autres se contentent de traîner leur teint vert dans la gadoue et l’indifférence générale jusqu’à ce qu’un rhume providentiel leur permette de rester au lit un jour ou deux. Du moins, on le leur souhaite. Car, sachez-le, l’hiver peut être mortel: le Laboratoire scientifique pour le contrôle des maladies, à Ottawa, prévoit que la grippe, cet hiver, tuera 1200 Canadiens.

Selon Luc Granger, professeur de psychologie à l’Université de Montréal, l’hiver est plus dur à cause des « modifications qu’il apporte à l’esthétique du paysage ». (Qu’en termes choisis ces choses-là sont mises…) Autrement dit, la campagne devient noire et blanche, la ville grise et sale. Il n’y a plus de couleurs, et le manque de stimulations visuelles, c’est bien connu, finit par taper sur le moral. Si déprimant que même le soleil se couche à 16 h.

Par contre, l’hiver est généreux en menus désagréments. Ouvrir sa porte le matin pour recevoir -22°C comme un coup de poing en plein visage, chercher sa voiture ensevelie par le service de déneigement pendant la nuit, frotter malencontreusement son beau pardessus noir sur une portière blanche de calcium, se faire éclabousser par un autobus criminel, être pris dans la maison avec les deux enfants parce que le chasseneige ne s’est pas rendu jusqu’au bout du rang 12… Or, toutes les études le disent, une accumulation de petits stress est pire pour la santé qu’une bonne catastrophe bien nette. L’hiver étant une montagne d’em… bêtements, qui pourrait blâmer l’honnête Québécois d’avoir envie d’assassiner la terre entière quand, pour marquer l’arrivée officielle du printemps, le ciel lui envoie 30 cm de neige sur la tête?

Sur une carte, Gaspé semble pourtant située à la même latitude que Paris. Jacques Cartier, le premier, s’y est fait prendre. À l’automne de 1535, bien décidé à passer l’hiver ici, il a refusé de croire les Indiens qui l’assuraient que « ce pays, ce n’est pas un pays c’est l’hiver ». Cinq mois plus tard, un mètre de neige s’était accumulé à l’intérieur de ses navires, et plus du quart des équipages avait succombé au scorbut. Personne n’a encore compris pourquoi il est revenu l’année suivante!

Cent ans après ce pénible premier contact, deux types d’Européens habitaient la Nouvelle-France. D’abord les hivernants, travailleurs saisonniers qui passaient l’hiver à chasser et à faire la trappe en forêt, et retournaient en France au printemps. Ceux-là, en contact étroit avec les Indiens, connaissaient bien l’hiver et les façons de l’apprivoiser. Et il y avait les colons, recrutés par l’Église et l’État sur des bases qui frôlent parfois la fausse représentation. « En ce premier tiers du 17e siècle, raconte l’historien Marcel Trudel, la publicité de l’hiver canadien, et par conséquent sa mauvaise réputation, atteignait des proportions de plus en plus importantes. Or, soudainement, les Jésuites et autres voyageurs cessent leurs récits de misère. » Se seraient-ils habitués? Ou serait-ce « un dessein mystérieux de ne pas nuire à la propagande coloniale? » demande l’historien. Son hypothèse: « Vous voulez des colons? Donnez de l’hiver une image plutôt agréable ou changez de sujet… ce qui paraît se confirmer dans les textes. »

Conséquences: les pauvres colons, arrivés ici sans savoir dans quoi ils débarquaient, grelottent dans leurs maisons de pierre à l’européenne et attrapent leur coup de mort dans leurs beaux costumes à la mode de France. D’autant qu’ils s’entêtent à attendre l’automne pour faire leurs préparatifs d’hiver, malgré le fait qu’un petit malin (Pierre Boucher en 1664) ait compris que ce foutu pays n’a que deux saisons et qu’il faut ici « parler que par hyver et esté, [car] nous passons tout d’un coup d’un grand froid à un grand chaud ». Il a fallu plus de 300 ans aux habitants de ce pays (jusqu’à la fin du 19e siècle) pour apprivoiser et domestiquer l’hiver, dit l’ethnologue Sophie-Laurence Lamontagne.

Et encore… Même aujourd’hui, on distingue le descendant des hivernants (qui sort son équipement de ski dès le début novembre et pour qui les stations de ski fabriquent de faux flocons jusqu’à la fin avril) et, beaucoup plus nombreux, les arrière-arrière-petits-fils des pauvres colons abusés qui, 330 ans après Pierre Boucher, se font encore prendre par la première tempête sans bottes ni pneus d’hiver. Peut-être parce que, jusqu’à la dernière minute, ils ont entretenu le fol espoir que l’hiver, cette année, n’arriverait pas, celui de l’an passé (peu importe l’année) pouvant bien compter pour deux…

Ce miracle s’est vraiment produit en décembre 1895.

Trois semaines durant, du 18 décembre au 5 janvier, le mercure est monté jusqu’à 13°C et les Québécois estomaqués ont vu leurs plants de laitue se montrer le bout de la feuille et les arbres bourgeonner. Il paraît que, philosophes, plusieurs ont fêté Noël sur la galerie.

Cet intéressant phénomène climatologique ne semblant se produire qu’une fois tous les 100 ans (on en a eu un aperçu cet hiver!), de nombreux Québécois sont prêts à faire 4000 km pour poursuivre cette tradition. Plus de 600 000 d’entre eux sont partis vers le soleil l’hiver dernier. La plupart pour une semaine ou deux, plusieurs pour six mois, d’autres pour la vie.

Il y a quatre ans, Marc Blouin, un Montréalais transplanté en Floride il y a plus de 20 ans, a eu l’idée de venir passer Noël à Montréal. « J’y retourne plus jamais! » jure-t-il. « En une semaine, j’ai essuyé de la pluie verglaçante, une tempête de neige, puis une vague de froid. J’ai pelleté, mouché, ragé. C’était pire que tout ce dont je me souvenais. Je me demande comment j’ai pu vivre là-dedans pendant 40 ans. »

Réponse: en pestant. Nous aimons passionnément haïr l’hiver. C’est, plus que le hockey et le pelletage, le sport national du Québec. Selon Bell Canada, les communications téléphoniques sont de 20% à 30% plus nombreuses en hiver. Explication officielle: les gens sortent moins (et pour cause) et se consolent en appelant leurs amis et leur belle-soeur. Devinez de quoi ils parlent!

Assoyez n’importe quel Tremblay-Gagné à côté d’un étranger. En l’espace de 10 minutes, la conversation aura les deux pieds (gelés) dans trois pieds de neige avec facteur de refroidissement éolien de -37°C. Vantardise? Pas du tout. Selon Jean Provencher, historien et auteur des Saisons dans la vallée du Saint-Laurent, la vallée du Saint-Laurent est, avec le Kamtchatka, le point le plus neigeux du monde avec rarement moins de deux mètres de précipitations par hiver. Le point le plus enneigé serait à une vingtaine de kilomètres au nord de Québec, où il tomberait plus de quatre mètres de neige par hiver!

Cette abondance se paie. Et au prix exorbitant que l’hiver nous coûte, nous avons gagné, amplement, le droit de râler. Quelques chiffres: tous ensemble, les foyers Québécois ont englouti, en 1994, 462 millions de dollars pour des manteaux d’hiver, 293 millions pour des bottes, 75 millions pour les seuls gants et mitaines, près de 90 millions en vitamines, pastilles et sirop contre la toux. Sans oublier la petite note de chauffage: près de trois milliards de dollars.

Et il y a la voiture qui résiste mal aux attaques combinées du calcium et des -20°C. Selon CAA-Québec, qui a dépanné 237 000 véhicules au Québec en décembre 1993 et janvier 1994, le véhicule qui se balade sur les routes du Québec n’est âgé, en moyenne, que de 6,4 ans comparativement à 9,4 ans en Colombie-Britannique.

Ce n’est pas tout. Il y a le déneigement: 54 millions à Montréal, 305 millions pour l’ensemble des municipalités, 151 millions au ministère des Transports. Le ménage du printemps de la ville de Montréal coûte sept millions par an. Un demimilliard de dollars, soit 10% du déficit annuel du gouvernement du Québec, juste pour les routes, sans compter les nids-depoule et les chaussées éventrées par les gels et les dégels.

La preuve est faite: le Québec a des hivers au-dessus de ses moyens… D’ailleurs, le ministère du Tourisme du Québec dépense un million de dollars pour vendre l’hiver québécois aux Français. Si seulement ils pouvaient l’acheter!

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