Sports

Le Canadien est-il déphasé?

La première entrevue accordée par P.K. Subban après son échange aux Predators de Nashville met en évidence le gouffre profond qui sépare sa vision du sport de celle qu’entretient le Canadien de Montréal.

P.K. Subban lors de son entrevue avec Eric Engels, le 15 juillet 2016. (Photo: Sportsnet)
P.K. Subban lors de son entrevue exclusive avec Eric Engels, le 15 juillet 2016. (Photo: Sportsnet)

Oubliez les propos incendiaires sur de possibles rivalités au sein du Canadien de Montréal. En 40 minutes au réseau Sportsnet, sa première grande entrevue après l’échange qui l’a envoyé à Nashville en juin, P.K. Subban a livré des réflexions fort intéressantes… sur le leadership et la mise en marché du sport.

Dans l’ouragan de commentaires qui ont suivi cette transaction, un s’est révélé particulièrement intéressant: une lettre intitulée «P.K. Subban et la génération “mustang”», publiée en juillet dans le quotidien Le Devoir. L’auteur, Guy Frenette, fait des liens entre sa propre expérience en milieu de travail et la situation de Subban, notamment la perception qu’en a le public: performant et dévoué, mais aussi individualiste et dérangeant.

P.K. Subban est représentatif d’un type de personnalité, que l’auteur appelle le «mustang», présent dans cette nouvelle génération qui bouscule les choses dans toutes les sphères du travail. «Le “mustang”, c’est un tout, un bloc qu’on acquiert: il est motivé, confiant, entier, intense, orienté vers les résultats, narcissique à la limite. En fait, il a tout pour déplaire à un patron qui manque d’assurance ou qui est directif, préférant de loin ceux qui ne sortent pas du rang.»

Tiens donc.

On ne doit pas voir ces «mustangs» comme des êtres incontrôlables, poursuit l’auteur. Il s’agit de s’adapter. «Le “mustang” a besoin de recadrage, il a besoin qu’on lui renvoie son image, afin de s’intégrer harmonieusement à l’équipe et d’y contribuer efficacement. Il accepte habituellement volontiers cette critique, car il est dans sa nature de toujours vouloir mieux réussir, de s’améliorer.»

L’investissement vaut le coût, poursuit Guy Frenette, considérant le rendement nettement supérieur obtenu à long terme.

Recadrer, renvoyer son image… C’est là le travail du patron.

Dans le monde des ressources humaines, les défis que pose la génération Y — dont Subban, à 27 ans, fait partie — sont connus. Comme ce fut le cas pour les baby-boomers et la génération X, l’arrivée des Y sur le marché du travail implique une adaptation de la part de leurs aînés. Ça ne se passe pas toujours en douceur, mais on n’en est plus au stade de la découverte. Et cette génération n’a pas le monopole des êtres déterminés, extravagants, dérangeants et performants, qu’on doit cadrer sans pour autant les brider!

VIDÉO : Le Défi 60 secondes de P.K. Subban

Avec ces notions en tête, une anecdote racontée à Sportsnet par Subban se révèle particulièrement saisissante.

Vers la fin de la deuxième saison du défenseur à Montréal, son coéquipier Andrei Markov l’a semoncé vertement devant les autres joueurs après une victoire, lui reprochant d’avoir pris des risques alors que l’équipe avait l’avance. Markov a ensuite pris le temps de s’asseoir avec lui pour expliquer ses motivations. Pour reprendre les mots de Subban, c’est une chose de chercher à démolir, il faut ensuite prendre le temps de reconstruire.

Il est significatif que, dans son entrevue d’adieu à ses admirateurs, Subban souligne cette leçon de son coéquipier, mais qu’il ne dise pas un mot sur son entraîneur des quatre dernières années.

Depuis la transaction de juin, de nombreux commentateurs nous bassinent avec l’importance du leadership dans le vestiaire. Et personne ou presque ne se demande si Michel Therrien n’aurait pas une part de responsabilité dans ce départ. Ni ne s’interroge sur la responsabilité de Therrien et du directeur général, Marc Bergevin, dans le gâchis qu’a été la dernière saison du Canadien.

P.K. Subban est parti, mais le problème demeure entier. Et on ne pourra le cacher éternellement derrière les jambières du gardien Carey Price.

À l’image des jeunes ayant grandi dans les années 1990 et 2000, P.K. Subban a été imprégné de culture populaire américaine, et des célébrités sportives de celle-ci. Avant de devenir une vedette, il a fait partie du public cible. Il a d’ailleurs, sur la mise en marché du sport en général, et du hockey en particulier, des opinions — et des ambitions — parfaitement claires. Au journaliste Eric Engels, de Sportsnet, il dit: «Le sport est un divertissement et les partisans doivent avoir envie de regarder le match, ils doivent avoir envie d’acheter un billet pour assister au match.»


À lire aussi:

Shea Weber améliore-t-il le CH?


P.K. Subban a élaboré sa vision dans un entretien, l’hiver dernier, avec Shannon Proudfoot, du magazine Sportsnet: la LNH met en marché des équipes, alors que les autres grands sports vendent à la fois des équipes et leurs vedettes. Si la LNH veut atteindre le statut des autres grands circuits nord-américains, affirme le défenseur, elle va devoir entrer plus à fond dans la danse du marketing des individus et laisser les joueurs afficher leurs personnalités propres.

Lorsque Subban dit ce genre de chose, il choque. Ce qu’il promeut est considéré par nombre de commentateurs sportifs comme un déplacement du centre d’attention vers les joueurs. Regardez, écoutez, lisez les tribunes sur le hockey. Qui sont les vedettes, les personnes qu’on vend aux amateurs? D’anciens joueurs, des journalistes, des animateurs.

Cette opposition à la montée du vedettariat individuel dans le hockey est un combat d’arrière-garde, perdu d’avance. Les commanditaires se bousculent pour concevoir des marques de commerce harmonisées avec la personnalité des athlètes. Le joueur de basketball LeBron James a encaissé 77 millions de dollars l’an dernier en salaire seulement, selon le magazine Forbes; Kevin Durant, 56 millions, le footballeur Cam Newton, 53 millions…

Plus encore, les réseaux sociaux font des meilleurs joueurs des vedettes avant même qu’ils atteignent les circuits professionnels. Et chaque nouvelle plateforme est une occasion supplémentaire d’atteindre leurs admirateurs directement. Le site The Players’ Tribune, créé il y a deux ans par l’ancien joueur de baseball Derek Jeter, en est un exemple.


ACT16LNLNH

Les nouveaux dieux de la LNH


Des sportifs, dont des hockeyeurs, y racontent leur histoire: Patrick O’Sullivan, au sujet de son père qui le battait, John Scott, ce matamore invité par le public au dernier Match des étoiles… En faisant part de récits personnels, les athlètes mettent en avant leur individualité au lieu de se présenter comme l’engrenage d’une machine. Cette façon de faire témoigne d’une volonté contemporaine de placer les personnes au cœur de la mise en marché du sport.

En continuant d’accorder des entrevues à des journalistes de médias traditionnels, P.K. Subban joue encore selon les anciennes règles. Des entrevues de fond comme celles accordées à Engels ou Proudfoot sont parfaitement à leur place dans le site Players’ Tribune.

Il ressort de tout ça l’impression qu’un choc vient de survenir. D’un côté, un joueur au regard bien défini sur sa carrière. De l’autre, une organisation, le Canadien de Montréal, et les médias sportifs couvrant ses activités qui ont un examen de conscience à faire. S’ils s’acharnent à refuser ce mouvement, d’autres équipes, d’autres médias, d’autres sports ramasseront le pactole.

Tout ça avance à vitesse grand V, Subban n’invente rien.