La corruption aura-t-elle la peau du football croate ?
SportsMondial 2018

La corruption aura-t-elle la peau du football croate ?

Petit pays de 4 millions d’habitants, la Croatie est souvent encensée pour la qualité de son équipe. Pourtant, son football demeure gangrené par la corruption, ce qui provoque la colère des partisans. Explications. 

L’histoire a éclaté aux yeux de l’Europe le 17 juin 2016. Ce jour-là, l’équipe de Croatie affronte la République tchèque dans le cadre d’un match de l’Euro, compétition réunissant tous les quatre ans les meilleures équipes européennes, et dont la dernière édition, il y a deux ans, a eu lieu en France. À Saint-Étienne, le match est interrompu quelques instants par le jet de fumigènes et de pétards lancés sur le terrain depuis la tribune par des partisans croates.

Encore un cas de violence gratuite sans foi ni loi ? Pas vraiment. Ce jour-là, les amateurs croates veulent surtout marquer leur mécontentement par rapport à la fédération de football de Croatie, qu’ils tentent de discréditer aux yeux de l’UEFA, l’instance dirigeante du foot européen.

En d’autres termes, ils essaient de saboter le match de leur propre équipe alors que la victoire lui tend les bras (pour la petite histoire, la Croatie a nettement dominé la majeure partie du match avant de concéder un score nul de 2 à 2).

Et il ne s’agit pas d’un fait isolé. Cette action de protestation fait suite à d’autres actions similaires : fumigènes lancés dans le stade de San Siro, à Milan, lors d’un match contre l’Italie, croix gammée dessinée sur le terrain lors d’un match joué à Split, en Croatie…

Mais pourquoi une telle haine ? Les partisans croates reprochent notamment aux dirigeants du football croate de se servir du succès et de l’exposition de l’équipe nationale pour se remplir les poches et servir leurs propres intérêts. Et, au sommet de ce système de corruption, il y a un homme : Zdravko Mamić, le personnage le plus influent et le plus indissociable du football croate actuel. Pour le meilleur et, surtout, pour le pire.

Corruption, fraude fiscale et salut nazi

L’ex-patron du plus grand club du pays, le Dinamo Zagreb, et ancien vice-président de la fédération croate de football, est un habitué des affaires et scandales en tous genres : conflits d’intérêt, corruption, détournement de fonds, fraude fiscale, matchs truqués. Mais aussi : saluts nazis, striptease devant les sympathisants, accointances nationalistes, menaces envers des journalistes… Bref, un sacré CV pour celui qui a même été blessé par balle en août 2017 en Bosnie dans ce qui s’apparente, selon le club dont il tire toujours les ficelles, à une « tentative d’assassinat ». Ambiance.


Légende : Lorsque Zdravko Mamić répond aux journalistes…

Le 6 juin dernier, Zdravko Mamić a été condamné à six ans et demi de prison ferme pour avoir détourné 15,6 millions d’euros (soit 23,7 millions de dollars) des caisses du club de la capitale croate et avoir floué le fisc à hauteur de 1,7 million d’euros (2,6 millions de dollars). Son frère, Zoran Mamić, ancien entraîneur du Dinamo, et Damir Vrbanović, ancien dirigeant du club, ont été jugés coupables d’avoir aidé Mamić dans ses opérations de fraude fiscale et d’avoir distribué et reçu des pots-de-vin. Ils ont écopé respectivement de cinq et trois ans d’emprisonnement.

Le système mis en place par l’ancien patron du Dinamo Zagreb était simple : il touchait de l’argent chaque fois qu’un joueur du Dinamo était vendu à l’étranger, ces derniers signant au préalable un contrat de gestion avec l’agence de son fils. Le tout, avec l’assentiment de la Fédération croate de football. Ce stratagème impliquait de nombreux joueurs de la sélection croate présente en Russie. À commencer par Luka Modrić.

Le joueur du Real Madrid, considéré comme l’un des milieux de terrain les plus talentueux du monde, est la star de l’équipe croate. Mais récemment, il a été rattrapé à son tour par les scandales entourant le sulfureux Mamić.

Modrić dans le pétrin

En mars dernier, Modrić a été inculpé en Croatie pour faux témoignage dans le cadre de l’enquête visant Zdravko Mamić. Une inculpation liée à la signature de son contrat professionnel au Dinamo Zagreb en 2004.

Comme plusieurs joueurs qui sont passés par le club, le joueur du Real Madrid a participé au système Mamić, mis en place lors de son entrée dans l’organigramme du Dinamo en 2003. À ses débuts, il avait signé un « contrat civil » avec Mamić, en échange de quoi il lui garantissait de partager ses revenus avec lui. D’ailleurs, le joueur lui verse encore 20 % de son salaire annuel, Mamić encaissant parfois jusqu’à 900 000 € par an.

Luka Modrić et son numéro 10 (Photo : Fédération croate de football)

Luka Modrić n’est pas le seul joueur dans ce cas. Le défenseur Dejan Lovren a également témoigné au procès de l’ancien dirigeant du Dinamo, tandis que les noms de 13 autres anciens joueurs du Dinamo — dont les internationaux présents également en Russie Ćorluka et Kovačić — ont circulé durant le procès.

S’il est déclaré coupable, Modrić demeure passible selon le code pénal croate de six mois à cinq ans de prison. De quoi soulever l’inquiétude du sélectionneur de la Croatie, Zlatko Dalić, qui témoignait devant la presse de son inquiétude liée aux ennuis judiciaires de sa star : « Je ne peux pas intervenir dans ce qui se passe, mais cela m’inquiète très certainement. »

Une équipe malgré tout séduisante

Modrić, Rakitić, Perišić, Kovačić, Mandžukić… les amateurs de soccer en salivent déjà. Car en dépit de tous les maux qui rongent le football croate, sur le terrain, l’équipe est séduisante, fidèle à l’héritage des formidables générations — jadis yougoslaves — qui se sont succédé.

Fait remarquable pour un pays qui ne compte qu’un peu plus de 4 millions d’habitants, la Croatie est une habituée des compétitions internationales et fournit, comme les anciennes républiques yougoslaves (Serbie, Bosnie, Monténégro, Macédoine et, depuis peu, Kosovo), de nombreux joueurs de grand talent. Le pays a même atteint les demi-finales de la Coupe du monde lors de sa première participation, en 1998… soit seulement 7 ans après sa déclaration d’indépendance. Toute une performance.

En Russie, la Croatie affrontera l’Argentine, l’Islande et le Nigeria — dans ce qui est certainement le groupe le plus relevé de la compétition — et peut viser les huitièmes de finale. Gageons simplement que ses partisans sauront cette fois manifester leur désapprobation autrement qu’en mettant le feu aux poudres.