Mohamed Salah ou l'histoire d'un dieu égyptien devenu roi d'Angleterre
SportsMondial 2018

Mohamed Salah ou l’histoire d’un dieu égyptien devenu roi d’Angleterre

Alors que l’Égypte participe à la Coupe du monde pour la première fois depuis 1990, un nom est sur toutes les lèvres : Mohamed Salah. Portrait d’un homme pieux qui s’est fait une place entre Ramsès II et la reine d’Angleterre.

De Liverpool, ville ouvrière du nord de l’Angleterre, on connaissait surtout les Beatles, quatre garçons dans le vent qui ont marqué à jamais la musique, considérés par certains comme les véritables rois de leur art. Sauf qu’aujourd’hui, Liverpool, comme tout le royaume, s’est découvert un nouveau souverain. Et il s’appelle Mohamed Salah.

À 26 ans, le footballeur égyptien vient de réaliser une saison en tous points époustouflante avec son club du Liverpool FC, qu’il a grandement contribué à hisser en finale de la Ligue des champions, la plus prestigieuse compétition du Vieux Continent. Dans la ligue anglaise, le joueur a marqué 32 buts en 36 matchs, établissant au passage un nouveau record : jamais personne n’avait autant marqué lors d’une même saison en Angleterre. Ce n’est pas pour rien que Mohamed Salah a été élu par ses pairs meilleur joueur de la saison.

Ces statistiques aussi incroyables qu’inattendues — il s’agit de la première saison de Mohamed Salah à ce niveau-là —, en plus de la personnalité attachante du joueur, ont suffi aux partisans de Liverpool pour qu’ils en fassent leur joueur fétiche. Et même un peu plus. Mohamed Salah est devenu « Mo » Salah dans leurs bouches. Et ils ont créé en son honneur de nombreux chants, dont certains aux paroles très explicites : « Mohamed Salah, le cadeau d’Allah », « S’il marque encore quelques buts alors je serai musulman moi aussi », « Alors assis dans une mosquée c’est là que je veux être… »

Mohamed Salah, the gift from Allah (Mohamed Salah, le cadeau d’Allah)
He came from Roma, to Liverpool (Il est venu de Rome à Liverpool)
He’s always scoring, it’s almost boring (Il marque toujours, c’est presque ennuyant)
So please don’t take Mohamed away (S’il te plait, ne laisse pas partir Mohamed)

Ou, plus révélateur encore :

Mo Salah, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la,
If he’s good enough for you, he’s good enough for me (S’il est assez bon pour toi, il est assez bon pour moi)
If he scores another few then I’ll be Muslim too (S’il marque encore quelques buts alors je serai musulman moi aussi)
If he’s good enough for you, he’s good enough for me (S’il est assez bon pour toi, il est assez bon pour moi)
Then sitting in a mosque is where I wanna be… (Alors assis dans une mosquée c’est là que je veux être…)

Plus que de simples louanges destinées à leur joueur favori, ces chants sont aussi une déclaration d’amour envoyée à un homme pieux, qui se prosterne devant son Dieu et pointe ses index vers le ciel après chaque but marqué. Dans un pays où l’islam a mauvaise presse, il incarne une vision fraternelle et rassurante du fait religieux, et pas uniquement chez les amateurs de ballon rond.

Sa simplicité lors de ses apparitions publiques a rapidement fait de Salah une figure majeure en Grande-Bretagne. Pourtant, comme le rappelait dernièrement The Guardian, les chants racistes ou xénophobes dans les stades ont tendance à se concentrer sur la religion. Et donc sur l’islam, qui cristallise nombre de crispations. Mais Mo Salah échappe à la règle.

Même la politique menée par les conservateurs, qui font la guerre aux immigrants clandestins et prônent le repli sur soi incarné par le Brexit, ne semble pas l’atteindre. Mohamed Salah, Arabe et musulman, fait l’unanimité.

Aux côtés de Ramsès II

Signe que la popularité de Salah dépasse largement le cadre du football, le British Museum a annoncé à la fin du mois de mai que ses chaussures seraient exposées en son sein jusqu’à la fin de la Coupe du monde, dans la section présentant les objets de l’ancienne Égypte.

Pour justifier cette décision, le musée a relayé les mots de Neal Spencer, responsable de la section égyptienne du musée : « Ces chaussures racontent l’histoire d’une icône égyptienne moderne, qui a eu une réelle incidence en Grande-Bretagne, et qui s’inscrit complètement dans notre projet d’acquérir des objets racontant l’histoire moderne de l’Égypte. »

Dans son pays, c’est fou

Au-delà du Royaume-Uni, Mohamed Salah jouit d’une image positive en Europe, en Afrique et, évidemment, dans le monde arabe, dont il est le plus grand ambassadeur. Et dans son pays, l’Égypte, plongé en plein chaos politique depuis le printemps arabe de 2011, il s’est fait une place entre les pyramides de Gizeh et le phare d’Alexandrie.

Avec ses deux buts lors d’un match décisif contre le Congo (2-1), c’est lui qui a envoyé l’Égypte à la Coupe du monde, en Russie. Suffisant pour faire de lui le joueur providentiel de sa sélection.

Impliqué socialement, l’attaquant égyptien de Liverpool a dépensé près de 600 000 dollars pour acheter des terres qui serviront à construire une usine de traitement des eaux usées dans son village natal, Nagrig. Une légende se construit aussi avec des gestes comme celui-là.


Signe qui ne trompe pas : Mohamed Salah s’est même invité à la dernière élection présidentielle égyptienne de mars dernier. Certes, Abdel Fattah al-Sissi a largement dominé le scrutin avec 92 % des voix, tandis que son unique adversaire, Moussa Mostafa Moussa, se contentait de 3 % des voix. Mais les deux hommes ont eu en effet un adversaire inattendu. Comme le rapportait le journal Al-Ahram, de nombreux abstentionnistes ont rayé les deux noms sur le bulletin de vote pour les remplacer par celui de Mohamed Salah. Et ce, alors qu’il n’était même pas candidat !

La blessure qui tombe mal
Blessé à l’épaule lors de la finale de la Ligue des champions le 26 mai dernier, Mo Salah devrait toutefois tenir sa place lors de la Coupe du monde, en Russie. C’est tout un peuple qui retient son souffle. Et avec lui, tous les passionnés de soccer.