Les nouveaux coureurs des bois
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Les nouveaux coureurs des bois

Courir en ville, c’est bien, mais courir en sentier, c’est mieux, se disent de plus en plus de Québécois. Qui, parfois, défient la raison en se tapant des circuits de plus de 160 km ! Pour comprendre ce qui les motive, notre journaliste les a suivis dans une épreuve par monts et par vaux en Gaspésie.

Je n’ai jamais aimé la course à pied. J’ai toujours fait beaucoup de sport, mais j’ai besoin d’un ballon, d’une rondelle ou d’une dose d’adrénaline pour me motiver. Me voilà pourtant à Percé, à 5 h par un petit matin frisquet de juin, sur la ligne de départ d’une course de 54 km, en compagnie de 67 autres coureurs de 17 à 67 ans. Le soleil se lève sur la mer et les vagues se fracassent sur la paroi rocheuse de l’anse des Cannes de Roches. L’air est frais et l’odeur du varech enveloppe la plage de galets. La distance à parcourir n’en semble pas moins folle. Je gère mon stress, à l’aube de mon tout premier ultramarathon, en me disant que je pourrai en marcher des grands bouts. Et je me console en regardant les 19 coureurs qui, eux, boucleront trois fois le parcours, soit 160 km !

Cinq, quatre, trois, deux, un. Le départ est donné. Après 50 m, une première surprise nous attend : le sentier est inondé par la marée ! Tous les participants vont commencer les pieds mouillés.

Je vais traverser durant la journée des champs vallonneux et une zone de coupe forestière, grimper des montagnes qui m’offriront des vues spectaculaires sur le littoral et sur le rocher Percé, sillonner de vieilles sapinières et de splendides cédrières zébrées de cours d’eau translucides, dont la couleur turquoise paraît surréelle. Et mesurer à quel point la course est aussi un prétexte pour découvrir les beautés de l’arrière-pays gaspésien.

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J’ai commencé à m’intéresser aux courses en sentier en 2017 lorsqu’un de mes amis, Dominique Tremblay, s’est inscrit à l’Ultra-Trail Harricana, qui se tient chaque automne depuis 2011 dans les montagnes de Charlevoix. Nouvellement converti à la course, il allait parcourir 125 km en une journée, l’équivalent de trois marathons ! Était-il toujours sain d’esprit ?

Dominique n’est pas une exception, ai-je vite constaté. De 2010 à 2017, le nombre d’inscrits à des courses en sentier au Québec a explosé, passant de 1 629 à 25 548, selon le site de compilation iskio.ca. Le nombre d’épreuves s’est aussi multiplié, passant de 17 à 298.

« Dans une course en sentier, ça monte, ça descend, il y a des racines, des roches, des rivières et des obstacles. C’est tout sauf monotone et ça permet d’avoir un contact unique avec la nature », soutient le journaliste Vincent Champagne pour expliquer l’engouement. Ce Montréalais a d’ailleurs lancé en 2016, avec deux collaborateurs, le magazine Web Distances+, que fréquentent près de 40 000 visiteurs chaque mois.

(Photo : Francis Fontaine / Ultra-Trail Harricana du Canada)

Les courses sont organisées le plus loin possible du bitume, sur des distances allant de 100 m à 160 km (et même plus) ! Quand les trajets dépassent 42,2 km, on parle d’ultramarathons ou d’ultra-trails. Ces épreuves attirent des athlètes de haut niveau, qui réalisent ces parcours avec une aisance déconcertante, mais aussi beaucoup de coureurs « ordinaires ». Comme Mylène Gauthier, longtemps hyper-sédentaire. Quelques jours avant de fêter ses 40 ans, cette résidante de Québec éprise de culture s’est mise à la course pour « faire quelque chose de [son] corps qui tombait en déclin ». Exténuée après à peine 1 km, elle a graduellement augmenté les distances, jusqu’à effectuer des courses de plus de 50 km un an plus tard, dans les montagnes et dans le désert — réglant au passage ses problèmes de dos, d’épaule et de digestion.

Éric Paquet, ancien footballeur au collégial devenu entraîneur, raconte que la course lui a permis de reprendre la maîtrise de son corps, lui qui avait accumulé plusieurs kilos en trop. En quatre mois, il a perdu 23 kilos. Trois ans plus tard, en 2016, il bouclait un 160 km aux Peak Races, dans le Vermont ! « Quand je vais courir, je m’offre du temps de qualité pour vivre l’instant présent. C’est un outil pour grandir sur le plan personnel », dit l’homme de 45 ans, enseignant en éducation physique au cégep de Jonquière.

C’est ce genre de témoignages qui m’ont poussé à tester mes capacités. Je me suis inscrit à une première épreuve de 28 km, à l’automne 2017, à l’Ultra-Trail Harricana — où mon ami Dominique, lui, abandonnerait son 125 km après 60 km, à la suite d’une blessure au genou. Que je termine ou non ne me paraissait pas essentiel : j’allais courir dans de merveilleux sentiers serpentant le mont Grand-Fonds, en profitant des paysages de Charlevoix.

Comme des centaines de personnes, je me suis laissé prendre au jeu.

Au fil des kilomètres, je suis entré dans ma « zone » et j’ai découvert un rythme de croisière. Mes jambes sont devenues dures comme du roc, j’ai marché à certains moments, mais une fois la ligne d’arrivée franchie, j’ai ressenti une énorme fierté. En voyant les coureurs du 125 km atteindre la ligne à leur tour, je me suis demandé quelle était ma limite. Serais-je capable de courir un ultramarathon ?

C’est pour le savoir que je me suis retrouvé, neuf mois plus tard, à Percé, aux 54 km de l’Ultra Trail Gaspesia 100. Mon premier ultramarathon. À 37 ans.

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Après trois kilomètres sur la plage, les pieds trempés, j’emprunte le chemin balisé le long d’une voie ferrée qui s’enfonce dans la forêt. Puisque j’en ai pour des heures, je dois traîner de l’eau et un peu de nourriture, des fruits séchés et des jujubes, que je consomme toutes les 30 minutes pour maintenir un apport énergétique constant. Le parcours est plutôt plat, mais dès que j’arrive à une côte, j’applique la règle pour débutants (et la plupart des coureurs) : marcher dans les montées afin d’économiser son énergie.

Les 20 premiers kilomètres, je me sens voler sur les sentiers. Je rattrape Louis-Philip Vallières, un jeune lièvre de 19 ans de Rouyn-Noranda, qui en est aussi à son premier ultramarathon. Parti trop vite, il peine à avancer — tout le monde a des hauts et des bas pendant une épreuve aussi longue. Je l’encourage — l’esprit d’entraide fait partie des règles non écrites de la course — et nous décidons de poursuivre la route ensemble.

Le journaliste Guillaume Roy à Percé, à l’Ultra Trail Gaspesia 100. (Photo : Événements Gaspesia)

À mesure que nous avançons, j’apprends qu’il a commencé à courir il y a deux ans, d’abord sur route, puis en sentier. « C’est un moyen d’entrer en contact avec la nature et de repousser mes limites », dit l’étudiant en biotechnologies au cégep de Saint-Hyacinthe, qui court entre 50 et 80 km par semaine.

Au 30e kilomètre, nous arrivons à un poste de ravitaillement — il y en a tous les 10 km ou presque — au quai de pêche de L’Anse-à-Beaufils. Une demi-douzaine de bénévoles nous accueillent avec du pain, du beurre d’arachides et de la confiture, des barres tendres, de la pâte de fruits, des melons d’eau, des oranges et des bananes, des œufs durs, des saucisses dans le bacon et des bretzels, de l’eau, du jus et du bouillon de poulet. Après avoir fait le plein de liquide, de sel et d’énergie, je repars avec Louis-Philip.

À tour de rôle, nous nous motivons à courir, même si chaque foulée devient de plus en plus difficile. Les périodes de marche s’étirent. Cinq heures après le départ, nous avons franchi 40 km. Je me rends à l’évidence : mon entraînement d’environ 30 km par semaine n’était pas suffisant. Car si mes muscles et mon cardio tiennent le coup, mes articulations commencent à me faire souffrir.

Il ne reste que 14 km à parcourir… et les plus grosses montagnes à gravir, soit 775 m de dénivelé positif. Comme si ce n’était pas assez, mon estomac fait des siennes — je regrette les saucisses dans le bacon et les suppléments à base de sirop d’érable. J’apprends à la dure que manger et digérer en courant est un défi en soi, et que la gestion de l’inconfort fait partie d’un ultramarathon.

À 6 km de l’arrivée, alors que j’entame l’ascension du mont Sainte-Anne, je me heurte à un mur. Je vois des étoiles, j’ai mal au cœur, aux genoux, au dos et aux hanches. Je peine à avancer. Je m’arrête, laissant filer Louis-Philip. Et je me demande ce que je fais là. Je doute. J’ai envie de pleurer.

(Photo : Événements Gaspesia)

Je me dis que je ne peux quand même pas baisser les bras. Je commence à marcher lentement. Puis, je croise les premiers coureurs du 160 km, qui entament leur deuxième boucle de 54 km. S’ils y arrivent, je vais sûrement trouver l’énergie pour franchir les six derniers kilomètres ! Même si ça prend une éternité, je dois continuer.

Au sommet, la vue splendide sur Percé me coupe le souffle — du moins ce qui m’en reste. Chaque pas est une torture. Alors que j’entreprends la descente vers le village en marchant, la vue de la ligne d’arrivée, au loin, m’insuffle l’énergie de courir pour les 200 derniers mètres. Après 7 heures 55 minutes, je suis le 25e, sur 47 coureurs de 54 km, à réussir ce défi de fou, avec un sentiment de satisfaction intense. Et comme bien des participants, je me promets que plus jamais je ne me ferai souffrir autant !

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Le lendemain, mes articulations me font encore mal. Mais alors que la douleur se dissipe, la fièvre de la course m’envahit à nouveau. Je m’interroge sur mes véritables limites. Avec un peu plus d’entraînement, serais-je capable de m’attaquer à une course de 80 km ?

888 km en 10 jours !

À sa troisième expérience, la Québécoise Hélène Dumais a été la première femme à terminer l’Infinitus Race, une course de 888 km en 10 jours disputée en juin dans le Vermont. En plus du défi physique, elle devait gérer sa nourriture et son sommeil tout en effectuant plus de deux marathons par jour en montagne.

Voir le monde au pas de course

Constatant l’engouement pour la course en sentier, l’entrepreneure Valérie Bélanger a décidé de lancer Nomade Actif, une agence de voyages de course en sentier, en mars 2017. Accompagnés d’un guide local, les coureurs peuvent choisir parmi une gamme de séjours d’une semaine au Mexique, au Portugal, en Angleterre, en Croatie ou en France, pour parcourir des distances allant de 10 à 22 km par jour, selon le calibre des participants. La plupart des repas et le transport des bagages sont inclus. Une bonne option pour les voyageurs actifs qui souhaitent explorer les milieux naturels des contrées lointaines !