Chaos sur le toit du monde

Un bouchon de grimpeurs au sommet du mont Everest : ce cliché pris en mai 2019 a fait le tour du monde, et paraît encore plus surréaliste en temps de pandémie. Cette image ne reflète pourtant qu’une partie du drame qui s’est déroulé cette journée-là, à 8 848 mètres d’altitude. Voici les récits inédits de ceux qui y étaient.

Photo publiée avec l'autorisation de Nirmal Purja

La matinée était lumineuse quand Reinhard Grubhofer, épuisé et déshydraté, s’est hissé difficilement sur la crête. Du sommet du mont Everest, il voyait le monde. Comment la Terre se courbait magnifiquement dans toutes les directions. Comment les nuages taquinaient ses bottes. La vue était superbe. Mais en y regardant de près, il pouvait voir le drame se profiler à l’horizon.

Il le sentait, là, au milieu de la douzaine de grimpeurs qui se trouvaient avec lui sur cette parcelle faisant à peine deux tables de ping-pong. Le toit du monde était bondé. Reinhard Grubhofer a tenu d’une main tremblante un petit drapeau, le temps de quelques photos de lui avec son partenaire d’ascension et compatriote autrichien, Ernst Landgraf, qui en avait arraché pour se rendre là.

Les dernières heures avaient été rudes. Leur groupe de 13 s’était levé à 23 h la veille et avait escaladé péniblement dans l’obscurité la pente glacée du versant nord de l’Everest. La température avait chuté bien au-dessous de zéro. La bouteille d’eau que Grubhofer transportait dans son sac à dos était devenue une brique de glace. Il avait soif et était épuisé, mais refusait de prêter attention à son état. Après des années de préparation et des semaines d’attente, il y était enfin. À 9 h 30 le matin du 23 mai 2019, il se trouvait sur le faîte de la montagne. Un grimpeur inexpérimenté aurait pu croire que le pire était derrière. Reinhard Grubhofer savait qu’il était à venir.

Pendant qu’il tentait de se frayer une place tout en haut, la radio de son sherpa a grésillé. Kari Kobler, le fondateur de l’agence d’alpinisme suisse qui avait organisé l’expédition, leur lançait un appel d’urgence depuis le camp de base : la météo s’envenimait rapidement. Ils devaient redescendre sans délai.

En regardant en direction du Népal, Grubhofer pouvait voir des nuages gris assombrir le versant sud. Mais il y avait autre chose. Une file d’une centaine de grimpeurs aux habits colorés s’étirait dans le sentier. On aurait dit qu’un sac de bonbons Skittles avait déversé son contenu sur la piste, tant ils étaient nombreux. Et l’Autrichien savait qu’il en arriverait d’autres du versant nord, que son groupe avait emprunté à partir du Tibet.

Il a quitté le sommet et traversé deux champs de neige balayés par les vents, ses crampons enfoncés dans la croûte. Dès qu’il croisait quelqu’un en montée, l’étiquette voulait qu’il se détache de la corde de sécurité pour le laisser passer. Chaque fois conscient qu’un coup de vent ou un faux pas pouvait causer sa perte.

Grubhofer s’était défait de ses lunettes protectrices après qu’elles eurent gelé pendant la nuit, et portait maintenant des lunettes de soleil de sport Adidas. Elles s’embuaient continuellement, ce qui l’obligeait à enlever ses mitaines malgré le froid pour les nettoyer, petit rappel de la multitude de désagréments potentiellement dangereux et de défis imprévus qui surgissent sur l’Everest.

L’Autrichien de 45 ans, un gars en forme, à la chevelure blond roux, avait commencé l’alpinisme 15 ans plus tôt, lorsque, déprimé par un divorce, il s’était juré de recommencer à vivre. Il était ainsi parti en direction de l’Himalaya pour faire l’ascension des 6 476 m du pic Mera, au Népal. « Je n’étais pas assez en forme, mais j’ai eu la piqûre », raconte-t-il. Pendant les 10 années suivantes, il a coché sur sa liste trois des « sept sommets » — les plus hautes montagnes de sept continents.

L’Everest allait être son quatrième. Il avait fait une première tentative en 2015, qui avait tourné court. Il se trouvait au camp de base avancé avec son groupe, à 6 492 m, lorsqu’un tremblement de terre avait secoué la région, ce qui avait provoqué une avalanche. Une douzaine de personnes étaient mortes au camp de base népalais. Le groupe de Reinhard Grubhofer avait été épargné, mais aucune expédition, tant du côté tibétain que népalais, n’avait fait l’ascension cette saison-là.

Cette deuxième tentative n’était pas donnée. Grubhofer, qui travaille en tourisme à Vienne, a déboursé 65 000 dollars pour un forfait incluant le voyage au Tibet, les visas, les services de guides et de porteurs, et les 11 000 dollars de permis exigés par le gouvernement chinois. Parvenir au sommet lui avait donné le frisson, mais il attendait d’être de retour en sécurité, au bas de la montagne, avant de célébrer sa victoire. Plus tard ce matin-là, alors qu’il avançait sur le sentier bondé, le brouillard s’est installé, le vent s’est levé, et la neige a commencé à tomber.

Aux alentours de midi, il est arrivé à l’obstacle le plus dangereux du versant nord : une falaise d’à peu près 30 m, qui se négocie par trois échelles branlantes placées contre la paroi rocheuse glacée. La première échelle mesure environ neuf mètres de long et, pour l’atteindre, il faut se tourner face à la montagne, étendre sa grosse botte à crampons au-dessus du surplomb et chercher à tâtons le premier barreau. C’est là que la demi-douzaine de grimpeurs devant lui s’est brusquement arrêtée.

En regardant en direction du Népal, Grubhofer pouvait voir des nuages gris assombrir le versant sud. Mais il y avait autre chose. Une file d’une centaine de grimpeurs aux habits colorés s’étirait dans le sentier.

« Pourquoi ne bougent-ils pas ? s’est-il demandé. Qu’est-ce qui les retarde ? »

Il a vite compris : une femme portant un habit rouge à l’insigne d’un groupe chinois était perchée au-dessus du vide, tétanisée. Les deux sherpas l’encourageaient à descendre, mais elle était paralysée par la peur. Pour ceux coincés derrière elle, il n’y avait pas d’autre issue. Tout le monde était bloqué là, à la merci du froid et de la tempête. À près de 8 000 m d’altitude, dans la bien nommée « zone de la mort », Reinhard Grubhofer le sait, les conditions atmosphériques ne pardonnent rien : se tenir immobile pendant un certain moment accroît dramatiquement les risques d’engelures, de crise cardiaque, d’accident vasculaire cérébral, d’œdème pulmonaire ou cérébral… et de mort. Ernst Landgraf, son compagnon d’escalade, déjà mal en point au sommet, se trouvait derrière lui, mais il pouvait à peine le distinguer. La vue obstruée par le rideau de neige, les nuages et les grimpeurs, Grubhofer se demandait comment l’homme de 64 ans tenait le coup.

« Avance ! » a crié un alpiniste derrière lui.

« Merde, s’est dit Reinhard Grubhofer, ça devient sérieux, là. »

La Chinoise n’était pas à sa place sur la montagne, il en était convaincu. Les guides ne s’en étaient pas rendu compte avant ? Près de 30 minutes ont passé. Puis 45. La femme ne parvenait toujours pas à descendre.

« Pour l’amour du ciel, pourquoi est-ce qu’elle n’avance pas ? » a lancé un autre grimpeur qui s’impatientait, dégoûté, les bras en l’air.

La majeure partie de l’année, il est impossible de gravir l’Everest. En mai, le courant-jet qui tourmente la montagne s’apaise suffisamment pour permettre aux alpinistes de se lancer à la conquête du sommet. Si le temps change soudainement, les conséquences sont parfois mortelles. L’autobiographie Tragédie à l’Everest, de Jon Krakauer, a rendu célèbre la catastrophe de mai 1996, où huit grimpeurs surpris par la tempête sont morts de froid ou d’une chute fatale. Le livre est une fable sur les vicissitudes de la nature, l’orgueil des grimpeurs, l’attrait irrésistible de la montagne. Mais aussi un rappel du fait que, si des centaines de grimpeurs ont dompté la bête, elle demeure un défi aussi incroyable que dangereux. Le bouquin brosse également un portrait cinglant de guides irresponsables accompagnant hors de leur zone de confort de riches grimpeurs occasionnels, dans ce qui devient une entreprise de plus en plus commerciale. À sa sortie, il avait été accueilli comme un signal d’alarme.

Deux décennies plus tard, la conquête de l’Everest ressemble davantage encore à un cirque, avec cascades et autopromotion. En avril 2017, le DJ britannique Paul Oakenfold a offensé les puristes de l’alpinisme en donnant un concert électro au camp de base népalais ; en 2019, trois grimpeurs népalais sont rentrés chez eux sous les applaudissements de la foule après avoir supposément atteint le sommet le 26 mai, pour ensuite être accusés de fraude par d’autres alpinistes affirmant qu’ils n’avaient pas dépassé les 7 163 m.

Et il y a aussi l’achalandage, qui ne cesse de croître. Pour la saison 2019, le Népal a délivré 381 permis afin d’escalader l’Everest, un record. Le gouvernement chinois en a remis plus de 100 pour le versant nord. Selon la base de données Himalayan, le nombre de personnes ayant conquis l’Everest a presque doublé au cours de la décennie 1990. L’« exploit » s’est retrouvé, durant la même période, à la portée de grimpeurs relativement novices, en raison de la prolifération d’agences à bas prix, qui exigent peu de preuves de compétences techniques, d’expérience ou de forme physique adéquate. « Certaines agences ne posent aucune question, elles sont prêtes à accepter n’importe qui, ce qui met tout le monde à risque », dit Rolfe Oostra, alpiniste australien et cofondateur de l’agence 360 Expeditions, établie en Angleterre, qui a envoyé quatre personnes au sommet de l’Everest pendant la saison 2019.

Le 22 mai, veille du jour où Reinhard Grubhofer a atteint le toit du monde, une longue file avait déjà commencé à se former près du sommet. Parmi les gens coincés dans la foule se trouvait le grimpeur népalais Nirmal Purja. Il a pris une photo de cet embouteillage sur le très populaire versant sud : une colonne de centaines de personnes serpentant le long de la crête menant au ressaut Hillary, dernier obstacle avant le sommet, en rang serré comme si elles attendaient le remonte-pente à la station de ski. L’image a fait le tour du monde, soulevant une question pressante : qu’est-ce qui se passe au sommet de l’Everest ?

Dans les montagnes himalayennes, les calamités viennent souvent de loin. Les événements ont tendance à débouler. L’Everest était pris d’assaut par les grimpeurs en cette fin mai parce que, entre autres, un cyclone avait frappé des semaines plus tôt à des centaines de kilomètres de là.

Début mai, le cyclone Fani avait touché terre en Inde et cette tempête de catégorie 4 avait soufflé de l’air chaud et humide vers l’ouest de l’Himalaya. Pendant des semaines, la neige et le vent avaient secoué l’Everest. Les équipes avaient dû prendre leur mal en patience en attendant que le temps se calme et que le ciel revienne au bleu.

Au camp de base, Kari Kobler, qui dirigeait l’expédition de Reinhard Grubhofer, consultait fiévreusement les prévisions, espérant une embellie. Quand le ciel s’est enfin éclairci, ce fut la course. « On patientait depuis le 19 mai », raconte Dendi Sherpa, un des principaux guides népalais de Kobler et un des sept qui accompagnaient le groupe (NDLR : la plupart des sherpas appartiennent au groupe ethnique Sherpa, du Tibet, et les hommes portent le nom de l’ethnie). Il se doutait bien de ce qui allait se passer : « On avait une fenêtre de seulement deux jours, tout le monde allait se ruer sur le sommet en même temps. »

Reinhard Grubhofer s’est joint à la procession et, au milieu de l’après-midi du mercredi 22, il avait atteint le camp III battu par les vents, à 7 470 m. À cette altitude, la faible pression atmosphérique fait que le système cardiovasculaire reçoit beaucoup moins d’oxygène qu’au niveau de la mer ; la majorité des alpinistes poursuivent donc l’ascension avec une bonbonne d’oxygène. L’Autrichien s’est couché peu après l’arrivée au camp. À 23 h, il a entrepris la dernière montée vers le sommet avec 80 grimpeurs venant d’une douzaine de groupes — deux fois plus de monde qu’à l’accoutumée, selon un vétéran de l’Everest.

Devant les difficultés de certains, l’Autrichien n’a pu s’empêcher de penser : mon Dieu, qu’est-ce qu’ils foutent ici ?

L’objectif de Reinhard Grubhofer était d’arriver au sommet un peu après l’aube jeudi matin, pour avoir le temps de redescendre avant que le mauvais temps habituel de l’après-midi ne s’installe. Sa bonbonne d’oxygène allait l’alimenter pendant six à neuf heures, et son sherpa en transportait trois, deux pour son client et une pour lui-même. Une heure après avoir quitté le camp, les premiers problèmes sont survenus. La couche de neige avait fondu, et des plaques traîtresses de roches et de gravier étaient ainsi apparues. « Vous essayez de planter vos crampons, mais ça glisse. Vous tentez de garder l’équilibre et dépensez ainsi beaucoup d’énergie, explique Grubhofer. Je me suis demandé pour la première d’un millier de fois si je ne devais pas renoncer. »

Après avoir perdu un temps précieux à se battre contre la paroi rocheuse, Grubhofer a atteint la première de trois étapes critiques — trois ressauts rocheux — avant le sommet. Au moins 10 grimpeurs se trouvaient en ligne devant lui, en attente. À tour de rôle, ils devaient se déplacer latéralement dans une crevasse et attraper une corde fixe, puis se hisser par la force de leurs bras. Devant les difficultés de certains, l’Autrichien n’a pu s’empêcher de penser : mon Dieu, qu’est-ce qu’ils foutent ici ?

Deux heures plus tard, sur la crête au-dessus de la deuxième étape, il a aperçu deux corps gelés le long du sentier. À en juger par leurs vêtements déchirés et décolorés, et par les plaques de neige qui les recouvraient, ils étaient sûrement là depuis des années. L’un n’avait plus de mitaines et ses mains étaient tordues comme des griffes. « On aurait dit qu’elles voulaient m’atteindre. » Quelque 200 corps sont ainsi abandonnés sur l’Everest, la plupart à cause des sommes faramineuses — jusqu’à 100 000 dollars — que coûterait leur rapatriement, en plus des dangers. Autant de sinistres rappels des périls de la montagne, qui risquent d’être de plus en plus visibles : la fonte des neiges et des glaces entraînée par les changements climatiques expose davantage de cadavres chaque année. Reinhard Grubhofer a détourné le regard. « Tu dois continuer. Tu ne dois pas laisser ça t’affecter. »

L’Indien Kuntal Joisher, qui s’est fait une réputation en escaladant les montagnes himalayennes en respectant une alimentation végane, essayait lui aussi de demeurer stoïque malgré ce qu’il voyait sur le versant nord. C’était la quatrième fois qu’il escaladait l’Everest et il se trouvait derrière trois ados indiens. Ceux-ci semblaient n’avoir aucune idée de la façon de s’y prendre pour négocier l’ascension du deuxième ressaut. Craintifs, lents, ils ont mis plus d’une demi-heure à y parvenir — alors que cela représente une dizaine de minutes pour un bon alpiniste. « Je me disais : c’est ça, moi, je gèle à mort, et vous causez un embouteillage ! » relate Kuntal Joisher. Il ne pouvait rien faire d’autre qu’attendre son tour dans le vent glacial. « Vous vous tenez sur le rebord d’un gros rocher, à peine assez large pour vos bottes, avec le vide derrière vous. Vous êtes totalement exposé. »

Le tableau était pire encore à la troisième étape. Kuntal Joisher a croisé un sherpa étendu dans la neige, sans son client, exténué et délirant. Sa réserve d’oxygène était vide. « Il semblait là depuis un moment et ne savait pas quoi faire », raconte Joisher. Son propre sherpa a fouillé dans le sac de l’autre, a trouvé une bouteille de réserve, l’a attachée au régulateur, attendant que l’oxygène circule. « Après 10 minutes, le premier sherpa était en mesure de former des phrases cohérentes et avait l’air en forme. Il s’est dit prêt à continuer. » Joisher, lui, est parvenu au sommet à 5 h 30 le matin du 23 mai. « C’était plein de monde, c’était fou ! »

Il n’est resté là que 10 minutes, dans le froid et le vent, avant d’entreprendre la descente, tentant désespérément de devancer la cohue qu’allaient causer les 80 ou 90 personnes arrivant des deux versants de la montagne.

Chris Dare, dentiste pour l’armée canadienne, était aussi de ceux qui espéraient se trouver au sommet jeudi matin. Tout comme l’Autrichien Reinhard Grubhofer, il avait entrepris l’ascension le mercredi soir, sa lampe frontale s’ajoutant au cordon lumineux qui serpentait dans l’obscurité.

Une des lampes était celle de son ami Kevin Hynes, un Irlandais sociable de 56 ans. Celui-ci avait à peine parcouru une centaine de mètres après le camp III qu’il a rebroussé chemin. Il ne se sentait pas à la hauteur et a pris la décision sensée qui s’imposait. Chris Dare a accéléré, espérant atteindre le sommet avant 6 h du matin. Mais de longues attentes à chaque étape l’ont retardé, et il y est parvenu à 9 h 30. Peu après, les conditions météo de ce jeudi ont commencé à se dégrader.

Aux environs de 10 h, Chris Dare était sur le chemin du retour vers le camp III lorsqu’il a croisé une alpiniste de son groupe, Kam Kaur, enseignante de yoga britannique, qui, elle, était en ascension. Elle était expérimentée, mais aux dires du guide australien qui dirigeait l’expédition, elle n’était pas en parfaite forme. Et il était dangereusement tard pour pousser vers le sommet. Mais la Britannique voulait continuer.

Chris Dare, lui, vidé, ses vêtements couverts de glace, sa réserve d’oxygène presque à sec, s’est écroulé dans une tente en arrivant au camp III à 19 h. Il était à peine conscient quand, plus tard, une certaine agitation s’est manifestée à l’extérieur. Le sherpa qu’il avait aperçu plus tôt avec la prof de yoga était rentré au camp en titubant, incohérent. Seul. Ils avaient eu des ennuis, disait-il. Selon le chef de l’expédition, Rolfe Oostra, le sherpa avait manqué d’oxygène et avait laissé Kam Kaur pour aller chercher de l’aide. Oostra s’était rendu au sommet une fois déjà, mais ce matin-là, il s’était arrêté au deuxième ressaut, une valve défectueuse de son régulateur ayant bloqué l’apport en oxygène. « Où est Kam ? » a-t-il demandé au sherpa.

« Là-haut. »

Rolfe Oostra a remis ses crampons et attrapé une bonbonne d’oxygène et une lampe frontale. Alors qu’il se préparait, il a remarqué une lumière, haut sur la crête. Il a fait clignoter sa lampe trois fois ; trois clignotements lui ont répondu. Sans perdre de vue l’endroit où il avait aperçu la lumière, il est parti sur la pente glacée. Il a retrouvé Kam Kaur en position fœtale, dérivant entre conscience et inconscience. Sa bonbonne d’oxygène était vide. Ce n’était pas sa lampe qui avait guidé Oostra, elle était presque éteinte. C’était celle d’un autre grimpeur, un Indien gravement affaibli lui aussi, qui avait lancé un appel lumineux, avant de s’éloigner. (Kaur conteste la chronologie de Rolfe Oostra, le chef de l’expédition, mais a refusé d’accorder une entrevue.)

Selon Rolfe Oostra, la Britannique était presque à bout quand il l’a rejointe. « Mes mains ne bougent plus, bébé. Elles sont gelées », lui a-t-elle chuchoté. Il l’a installée dans un baudrier, qu’il a fixé à son harnais, et a entrepris la descente en rappel. Puis, la poussant et la tirant, en criant plus fort que le vent pour la garder éveillée, il l’a ramenée au camp III.

Un tel embouteillage pouvait sembler normal pour ceux qui s’attaquaient à l’Everest pour la première fois — la majorité. Pas pour les sherpas. Ils étaient des centaines ce soir-là, et bon nombre étaient conscients que la montagne n’avait jamais rien vu de pareil.

Chaque année, dans les mois précédant la saison d’escalade, les agences d’alpinisme repèrent les hommes les plus agiles et intrépides des villages situés en haute altitude, et leur confient d’importantes responsabilités. Ce sont les sherpas qui installent les cordes fixes qui guident les grimpeurs jusqu’au sommet, qui trimballent les lourdes bonbonnes d’oxygène dont dépend la vie de leurs clients, et qui surveillent de près leur condition physique et mentale. Un travail risqué : 16 sont morts en avril 2014 dans une avalanche sur le versant népalais, 2 autres dans les montagnes himalayennes au printemps 2019. Mais la paye, 10 000 dollars par saison, change la vie dans cette région rurale du Népal.

Ces hommes, qui partagent le quotidien de leurs clients pendant des semaines, leurs avancées comme leurs revers, tissent parfois un lien émotif très fort avec eux. Les meilleurs parviennent à trouver un juste équilibre entre être obéissants et être utiles — entre s’incliner devant les désirs de leurs clients et refuser d’y donner suite quand ceux-ci sont dangereusement malavisés.

Pour l’expédition de Reinhard Grubhofer, un des principaux sherpas était Dendi Sherpa, 37 ans, un vétéran qui travaille pour l’agence Kobler & Partner depuis 2008, et qui avait atteint le sommet de l’Everest six fois déjà. Chef d’équipe, il était resté au camp III le jour de la poussée ultime vers le sommet.

Grubhofer, progressant lentement juste après la deuxième étape, retournait vers Dendi lorsqu’il a entendu des cris et des pleurs derrière lui. Il a tout de suite pensé à Ernst Landgraf. Celui-ci avait l’expérience de la haute montagne, mais il était épuisé. Quand, assis au sommet, ils s’étaient félicités mutuellement, il avait remarqué que Landgraf était particulièrement fatigué.

Un autre sherpa de l’équipe avait eu la même impression la veille de l’ascension finale et avait interpellé Landgraf. « Il était affaibli, mais m’a dit : “C’est mon objectif, je dois me rendre au sommet.” Et je me suis dit : laisse-le faire. C’est difficile de dire : tu ne peux pas y aller. »

Des grimpeurs se sont énervés, raconte Kuntal Joisher. « Détachez-le de la corde ! On est pris ici, on va mourir ! »

Ce dilemme, agir ou pas devant la détermination d’un grimpeur qui semble mal en point ou malade, la plupart des sherpas doivent y faire face sur l’Everest. Rares sont ceux qui tiennent tête à un client désireux de se rendre au bout, selon de nombreux experts. Pour les recrues qui espèrent se tailler une place dans cet univers très compétitif, emmener son client jusqu’au sommet devient la priorité.

« Faites que ce ne soit pas Ernst », s’est dit Grubhofer en tendant l’oreille.

Ce l’était. Plus tard, Grubhofer a appris que Landgraf avait glissé en essayant de poser le pied sur l’échelle. Quand il a perdu pied, il a percuté l’échelle avant de pendre mollement au bout de la corde fixe, à laquelle le retenait son mousqueton. Les guides se sont précipités à son secours. Le vent soufflait, la température chutait, et les gens derrière le corps pendouillant de Landgraf attendaient leur tour, impatients de redescendre.

Des grimpeurs se sont énervés, raconte Kuntal Joisher. « Détachez-le de la corde ! On est pris ici, on va mourir ! »

Les sauveteurs ont eu du mal à dégager Landgraf et à libérer la corde. Après avoir confirmé son décès, ils ont poussé son corps sur le côté et l’ont laissé là, toujours pendant. La cause de sa mort n’est pas claire. Mais, selon Kuntal Joisher, à cette altitude, le moindre faux pas peut avoir des conséquences terribles sur un grimpeur affaibli, dont le corps est soumis à un stress intense. « Un petit glissement ou une chute peut accélérer le rythme cardiaque au point de causer une crise cardiaque massive. »

Sur l’autre versant, la situation tournait elle aussi à la confusion et au drame en ce jeudi. Gyanendra Shrestha, un officier de liaison du gouvernement népalais au camp de base, voyait les problèmes se dessiner à l’horizon. Jusqu’à 200 grimpeurs trépignaient autour des tentes, impatients de se lancer à la conquête de l’Everest. Dont sa vieille amie Kalpana Das, une avocate indienne qui était déjà parvenue au sommet en 2008.

Le départ pour l’Everest de Kalpana Das, qui allait faire l’ascension avec une équipe toute féminine, avait été salué par des milliers d’admirateurs dans son patelin en avril. Shrestha, qui avait observé l’avocate lors de sorties d’acclimatation à la mi-mai, avait remarqué qu’elle n’était pas au mieux de sa forme. « Elle était très lente et, à 54 ans, était 10 ans plus âgée qu’à sa première expédition. » Au camp de base, il lui a dit de ne pas trop pousser. « J’ai l’impression que tu n’as pas ce qu’il faut cette année. »

L’alpiniste indienne a éprouvé des difficultés dès la cascade de glace du Khumbu, non loin du camp de base. Elle est parvenue au sommet à 1 h du matin, le jeudi, mais s’est effondrée en redescendant. Quand Gyanendra Shrestha a reçu l’appel de détresse du sherpa, Kalpana Das était inconsciente et respirait péniblement. Le guide a admis être trop épuisé pour la descendre seul. Une équipe de quatre sauveteurs a mis quelques heures à se rendre jusqu’à elle. Kalpana Das était morte.

Peu après le lever du jour, la veille, Donald Cash, un vendeur de logiciels de l’Utah qui avait quitté son emploi en décembre pour se consacrer à l’escalade en haute montagne, était lui aussi arrivé au sommet. Cette réussite bouclait la boucle : son objectif était de grimper les « sept sommets » du monde, et il venait de l’atteindre ! Tout heureux, il a exécuté une petite danse de la victoire. Puis il est tombé sur les genoux avant de s’effondrer. Son guide a couru vers lui et ouvert la valve de sa bonbonne au maximum.

Cet apport d’oxygène lui a fait du bien, et son sherpa l’a aidé à redescendre au ressaut Hillary, l’affleurement rocheux de 12 m de haut, à 8 778 m d’altitude. Un groupe de sherpas ont été envoyés à leur rencontre. Eux aussi sont arrivés trop tard. Donald Cash s’était effondré à nouveau, et ne s’était pas relevé cette fois. Son corps a été laissé sur la montagne, selon les volontés de sa famille.

Ignorant tous ces drames autour d’elles, les autres équipes continuaient leur ascension. Anjali Kulkarni, de Bombay, marathonienne chevronnée et alpiniste de haute montagne, ainsi que son mari, Sharad Kulkarni, sont parvenus au sommet le même jour que Donald Cash, selon le Times of India. Au retour, la femme s’est sentie mal. Elle s’est effondrée, lit-on, avant d’atteindre le camp IV. Morte. Une vidéo montre deux personnes, sans doute des sherpas, essayant de déplacer son corps mou. Elle ne répond pas, son bras droit tendu, la main toujours agrippée à la corde.

Ses compagnons sont arrivés au camp IV chancelants, dévastés, à moitié morts. Tout près, Nihal Bagwan, 27 ans, un Indien d’un autre groupe — qui, selon le Times of India, avait abandonné à 396 m du sommet en 2014 —, est mort du mal de l’altitude, un peu avant minuit le 23.

Il faisait l’ascension avec une agence népalaise appelée Peak Promotion, qui avait perdu trois grimpeurs dans les montagnes de l’Himalaya la semaine avant. (Ces pertes de vies en 2019 sont les premières en 27 ans d’existence de l’agence, précise sa directrice. Peak Promotion, dit-elle, a mis en place des directives pour s’assurer de la vaste expérience des sherpas.)

L’agence Seven Summits Treks, fondée par quatre frères Sherpa en 2010 et aujourd’hui une des plus importantes du genre au Népal, affiche un tableau plus sombre encore en 2019. Le 16 mai, Séamus Lawless, 39 ans, professeur d’informatique au Trinity College de Dublin, s’est décroché volontairement de la corde de sécurité pour se soulager près du camp IV, selon Seven Summits. Un de ses compagnons croit qu’une rafale l’a emporté vers la mort, des dizaines de mètres plus bas. Son corps n’a jamais été retrouvé. Ce soir-là, un autre client de Seven Summits, Ravi Thakur, 27 ans, de l’Haryana, en Inde, est décédé dans sa tente, toujours au camp IV. Dans les jours suivants, la mort a frappé trois autres fois dans des expéditions de Seven Summits, sur le mont Makalu, pas très loin, le cinquième plus haut sommet du monde.

Quand, à l’été, j’ai rencontré Tashi Sherpa, un des fondateurs de Seven Summits Treks — et le plus jeune de l’histoire à avoir atteint le sommet de l’Everest sans oxygène supplémentaire —, il a défendu le bilan de l’agence. Seven Summits a emmené 64 clients sur l’Everest durant la saison 2019, accompagnés par 100 sherpas, et tous sont rentrés sains et saufs, à l’exception de deux. La saison n’a pas été bonne, il en convient, mais il insiste, l’entreprise a des pratiques adéquates.

Les tragédies survenues en mai 2019 touchent un large éventail d’agences provenant de différents endroits dans le monde — y compris des européennes renommées, comme Kobler. Et ce n’est pas parce que des entreprises évoluent dans des pays pauvres qu’elles sont nécessairement laxistes en matière de sécurité. Reste que le marché est inondé de petites agences qui s’adressent aux gens disposant d’un budget limité, me dit l’alpiniste indien Kuntal Joisher — alors que les excursions de Seven Summits coûtent normalement 38 000 dollars, selon Tashi Sherpa. Les agences qui demandent moins cher ont moins d’argent à offrir aux guides et auraient tendance à embaucher des équipes moins expérimentées. (Seven Summits assure former rigoureusement ses sherpas et les rémunérer davantage que la moyenne.)

Les Indiens, qui de façon générale ont moins d’argent à consacrer à ce sport que les Européens et les Américains, constituent la clientèle habituelle de ces agences. Ils sont, toutes proportions gardées, plus nombreux à mourir en montagne. En 2019, parmi les 11 personnes qui sont mortes sur l’Everest, 4 étaient des Indiens, de même que 8 alpinistes sur les 17 qui ont perdu la vie sur des sommets népalais de 8 000 m. « Certains se présentent sans avoir jamais monté plus haut que 6 000 m, dit Joisher. Beaucoup souffrent d’engelures. Quatre sont morts cette année. Il est évident que quelque chose ne va pas. »

L’Autrichien Reinhard Grubhofer a vécu lui-même l’enfer dans les derniers instants de ce 23 mai. Sa descente du versant nord se faisait à un rythme inquiétant : il gaspillait de l’oxygène précieux à attendre que les autres avancent. Lorsque les tentes du camp III sont apparues, il s’est effondré. Il a continué à quatre pattes dans l’obscurité croissante, déchirant sa veste sur les rochers, suppliant pour qu’on lui donne du thé, de l’eau, de l’oxygène. « Il était en piètre état », se rappelle Dendi Sherpa, qui lui a fourni de l’oxygène et l’a installé dans une tente avec un autre grimpeur.

Il était trop tard pour quitter la « zone de la mort ». Grubhofer a dormi pendant des heures, son masque à oxygène fixé sur son nez et sa bouche. Autour de 3 h du matin, il s’est réveillé en cherchant désespérément de l’air. Il se sentait épouvantablement mal. Il a enlevé difficilement ses gants, trouvé sa lampe frontale, puis fourragé dans le bordel de la tente pour atteindre sa bonbonne et vérifier la jauge. La bonbonne était vide. Elle était presque pleine quand il s’était couché. Il avait sans doute ouvert accidentellement la valve au maximum.

« Fuck », a-t-il dit en arrachant son masque pour vomir.

« Dendi, de l’oxygène ! » a-t-il lancé dans le vent hurlant.

Dendi Sherpa, qui commençait son habituel tour de garde pour vérifier l’oxygène de ses clients, est entré dans la tente de Grubhofer alors que celui-ci appelait désespérément à l’aide. Dès qu’il a vu la jauge à zéro, il s’est précipité pour attacher une nouvelle bouteille. L’Autrichien a pris quelques grandes respirations avant de se réinstaller dans son sac de couchage. Sans cette nouvelle bonbonne, assure Dendi Sherpa, il serait mort.

Au moins quatre personnes sont mortes dans les 24 heures suivant le passage de Grubhofer au sommet, victimes d’une des saisons les plus meurtrières de l’histoire de la montagne.

À quelques dizaines de mètres de là, Chris Dare n’arrivait pas à s’endormir. Tout ce à quoi il pensait, c’était de descendre sous la zone de la mort le lendemain matin. Il était pressé. Il avait hâte de rejoindre son compagnon d’escalade, Kevin Hynes, qui avait rebroussé chemin avant le sommet. Après l’Everest, les deux hommes devaient se retrouver au chalet que Hynes s’était construit dans une forêt du Maine.

Au matin, alors que le groupe de Dare descendait la montagne, le sherpa a reçu un message radio du camp I.

« Kevin est parti », lui a dit le sherpa.

« Ça veut dire quoi ? » a demandé Dare, perplexe.

Kevin Hynes, apprendrait plus tard Chris Dare, était mort dans sa tente à l’aube. Sans doute d’un infarctus, d’un accident vasculaire cérébral ou de n’importe quel autre trouble qui peut affecter le cœur, le cerveau ou les poumons à cette altitude impitoyable. Selon Oostra, un coroner a conclu que le vigoureux Irlandais était mort de « causes naturelles ».

En août 2019, quelques semaines après la fin de la saison de montagne, je me suis rendu à Katmandou, où la communauté des grimpeurs était absorbée par un débat sur ce qui s’était passé. Au moins quatre personnes sont mortes dans les 24 heures suivant le passage de Grubhofer au sommet — en proie à des files interminables et à des erreurs de calcul tragiques, victimes d’une des saisons les plus meurtrières de l’histoire de la montagne. En tout, 11 personnes sont mortes sur l’Everest en mai. Le gouvernement népalais a proposé une série de mesures, notamment que les clients attestent de leur expérience en haute altitude. Certains doutent qu’il aille de l’avant, puisque cela lui ferait perdre les millions de dollars générés par les demandes de permis. « En fin de compte, les changements dont parle le gouvernement n’arrivent jamais, dit Rolfe Oostra. L’argent, c’est le nerf de la guerre. »

Reinhard Grubhofer croit lui aussi que les choses doivent changer. Lors de notre rencontre à Vienne, cela faisait trois mois qu’il avait gravi la montagne et il était toujours sur son nuage. « Partout où je vais, je suis “le gars qui a conquis l’Everest” », racontait-il avec un sourire.

Plus de gens que jamais se lancent à l’ascension de l’Everest, mais ceux qui se rendent sur le toit du monde ont encore de quoi se vanter, assure-t-il. Ça ne changera pas, selon lui. « Si je disais que je venais de gravir l’Annapurna, la plupart des gens réagiraient avec un “wow”, mais dans 99,9 % des cas sans trop savoir de quoi il s’agit. L’Everest est une montagne fascinante, un monstre. Ça demeure une des plus grosses aventures sur la planète. Un endroit prestigieux. »

Les catastrophes survenues le jour où il a atteint le sommet ont toutefois jeté une ombre sur l’expérience. La photo de l’embouteillage sur la crête de Nirmal Purja, qui a fait le tour du monde, a amoindri l’importance de l’exploit aux yeux de certains. « On m’a parlé de cette photo à mon retour. Des gens m’ont dit : “Ah ! Tu étais dans la file là-haut, toi aussi”, comme si j’étais au supermarché. » De nouvelles règles plus strictes doivent être mises en place, affirme-t-il, pour éliminer les personnes incompétentes et inexpérimentées, pour réduire l’affluence, pour effacer l’effet Disneyland. Et pour ramener l’Everest le plus près possible de son état original. Trop de gens sont morts à cause de normes laxistes. « N’en faisons pas une montagne pour touristes. Ne la gâchons pas davantage. »

Grubhofer est bien sûr conscient que la difficulté fait partie de l’attrait. Une note d’humilité perce soudainement dans sa voix quand il reconnaît être passé bien près de mourir dans sa tente. Et comment un seul glissement a suffi pour causer la mort de son partenaire de grimpe, Ernst Landgraf.

Deux jours après la mort de Landgraf, raconte Grubhofer, une petite équipe de Kobler & Partner est allée déplacer son corps, toujours pendant, retenu par la corde. Selon Grubhofer, ils l’ont poussé et traîné loin du sentier, avant de trouver une niche dans le roc, où ils l’ont installé. Un autre rappel obsédant de l’attrait parfois fatal de l’Everest.

La version originale de cet article a été publiée dans GQ.

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