Guy Carbonneau : être capitaine, c’est une affaire de cœur

Entrevue avec le dernier capitaine du Canadien à avoir soulevé la Coupe Stanley.

Photo: Bruce Bennett Studios/Getty Images
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Le nom « capitaine » tire son origine du mot latin « capitaneus », lui-même tiré du mot « caput », tête. Mais selon Guy Carbonneau, porter le titre de capitaine dans une équipe sportive, c’est d’abord et avant tout une affaire de cœur. De cœur au ventre. Lui-même n’en a jamais manqué au cours de sa carrière de 18 saisons dans la Ligue nationale de hockey (dont 12 à Montréal). Trois fois gagnant du trophée Frank J. Selke, remis au meilleur attaquant défensif de la LNH, il n’hésitait pas à se lancer sur la patinoire pour bloquer des tirs au but. Et il était toujours prêt à « payer le prix » pour gagner un match, comme en témoignent encore aujourd’hui les multiples cicatrices sur son visage.

C’est cette rage de vaincre que ses coéquipiers du Canadien ont d’abord saluée en l’élisant capitaine (au départ, en duo avec Chris Chelios) lors d’un vote secret, en 1989.

Quatre ans plus tard, le Canadien remportait la 24e et dernière Coupe Stanley (pour l’instant…) de son histoire. « Ça fait 20 ans et les gens dans la rue m’en parlent encore, dit Carbonneau, aujourd’hui âgé de 54 ans. Ça reste le plus beau moment de ma carrière : soulever la Coupe à Montréal en portant le “C” sur mon chandail, y a rien qui bat ça ! »

L’actualité l’a rencontré dans un café de l’ouest de l’île de Montréal, où il habite.

À quoi reconnaît-on un bon capitaine ?

De plus en plus de dirigeants de clubs professionnels choisissent le meilleur joueur de l’équipe. C’est une erreur, selon moi. Le talent brut importe moins que la capacité de rassembler les joueurs, de gagner leur respect.

Pendant très longtemps, le capitaine était l’âme, le visage d’une équipe. Aujourd’hui, on a tendance à choisir des super-vedettes, comme Alex Ovechkin, des Capitals de Washington. Je n’ai rien contre lui, cependant j’aurais nommé un gars un peu plus effacé, mais plus présent et impliqué au quotidien.

Les meilleurs capitaines de l’histoire de la LNH ont tous prêché par l’exemple. Bob Gainey, à qui j’ai succédé comme capitaine, avait été désigné par les Russes comme l’un des meilleurs joueurs de hockey au monde, au même titre que Gretzky et Lemieux ! Pourquoi ? Parce qu’il était un travailleur infatigable. Même chose pour Scott Stevens, l’ancien défenseur des Devils du New Jersey. Il n’a jamais compté 50 buts, mais tout le monde le respectait, parce qu’il se donnait corps et âme. C’est plus facile d’aller voir un coéquipier et de lui dire de se forcer le cul quand tu te démènes à chaque match.

Un capitaine devrait donc, au besoin, pouvoir « brasser » ses coéquipiers ?

Oui, et je l’ai souvent fait moi-même, même si je ne nommerai pas de nom ! Il ne faut pas chercher à faire plaisir à une personne en particulier, mais penser d’abord à l’équipe. Parfois, on se sent un peu pris entre l’arbre et l’écorce, parce qu’un capitaine doit aussi être le lien entre l’organisation et les joueurs. On s’attire donc des critiques à la fois de ses coéquipiers et de ses patrons…

Naît-on capitaine ?

Ça peut s’apprendre, mais une bonne partie des compétences de base doit déjà être présente au départ. Une personne négative, qui manque de confiance en soi et n’aime pas le jeu d’équipe aurait toute une côte à remonter… 

Le Canadien a joué toute la saison 2009-2010 sans capitaine et ça n’a pas semblé nuire à son rendement. Le titre de capitaine serait-il une relique du passé ?

Les capitaines n’ont peut-être pas la même importance que dans le passé, c’est vrai. Mais ils restent une nécessité.

Dans le vestiaire, l’entraîneur doit être la voix de la direction. Mais si t’as personne dans le vestiaire pour t’aider, tu ne seras jamais capable de faire passer ton message. J’ai été entraîneur du Canadien, je l’ai vécu de l’intérieur. T’as besoin d’un capitaine et de ses assistants pour donner une direction à l’équipe. Le boulot d’un entraîneur, c’est de mouler 23 joueurs en un seul, pour que tout le monde avance dans la même direction. Pour y arriver, il faut donner un mandat précis à chaque joueur. Mais quand l’entraîneur quitte le vestiaire, les joueurs se parlent entre eux. Des fois, certains vont refuser de faire ce que leur demande le coach, parce qu’ils n’y voient pas leur intérêt. Dans ce temps-là, le capitaine doit être capable d’intervenir, de parler à ces joueurs et de les convaincre d’accepter leur rôle pour le bien de l’équipe.

Est-ce encore possible d’exercer une autorité morale auprès de jeunes hockeyeurs multimillionnaires ?

C’est beaucoup plus difficile qu’avant. La nouvelle génération est plus individualiste, connaît mieux sa valeur. Ce n’est pas une mauvaise chose, c’est simplement un constat : mes enfants ont été élevés beaucoup plus librement que moi, et moi j’étais beaucoup plus libre que mon père.

Il y a aussi beaucoup moins de stabilité dans les équipes de la LNH. Dans les années 1970, 1980 et même au début des années 1990, tu pouvais jouer avec le même groupe pendant une dizaine d’années. Aujourd’hui, si tu restes quatre ou cinq ans avec le même groupe, c’est déjà extraordinaire. Exercer une autorité auprès de quelqu’un dont le contrat prend fin et qui sait qu’il ne sera plus là l’an prochain, c’est plus difficile.

Je ne dirai pas qu’on ne jouait pas pour l’argent quand j’ai commencé ma carrière, ce ne serait pas vrai. Mais on se battait pour avoir 5 000 ou 10 000 dollars de plus dans notre prochain contrat. Maintenant, les joueurs se battent pour des millions de dollars. Chaque point de plus sur leur fiche personnelle peut avoir un poids financier important. Malheureusement, quand tous les joueurs tirent la couverture de leur bord, ça se fait souvent au détriment du jeu d’équipe…

Un capitaine devrait-il aussi avoir un rôle social à jouer ?

De nos jours, tous les joueurs peuvent s’impliquer socialement. Je prends pour exemple la fondation que Max Pacioretty a mise sur pied l’an passé, après sa commotion cérébrale [NDLR : pour financer l’achat d’un appareil d’imagerie par résonance magnétique destiné au Centre de trauma de l’Hôpital général de Montréal].

Mais le capitaine est le visage d’une équipe, il doit être plus présent, visible. À Montréal, ça veut dire faire un effort pour apprendre le français. Jean Béliveau, Serge Savard et moi, on était tous bilingues. Bob Gainey s’est forcé pour apprendre le français ; ça n’a pas été facile, mais il l’a fait. Les amateurs veulent savoir ce qui se passe dans leur équipe. Quelques mots seraient les bienvenus — personne ne demande au capitaine du Canadien d’écrire un roman en français…

Qui sont, d’après vous, les meilleurs capitaines de l’histoire du hockey ?

Tout en haut du classement, je vois Jean Béliveau. J’ai eu la chance de le côtoyer dans l’entourage du Canadien. Il représente tout ce qu’on demande d’un grand capitaine : il était combatif sur la patinoire, il s’est toujours tenu droit, il a toujours soutenu ses joueurs et il n’a jamais parlé contre personne. Bob Gainey, Bobby Clarke et Mark Messier étaient taillés dans le même moule : des gars travailleurs, respectueux, qui n’avaient peur de personne.

[Cet article a originalement paru dans le numéro hors-série Les grands capitaines.]

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