Pat Brisson, l’ange gardien des joueurs

Agent de Sidney Crosby et de nombreux autres joueurs étoiles, Pat Brisson est l’un des personnages les plus influents du hockey. Portrait.

hockey joueur
Illustration: Paule Thibault

Bien avant de détruire une dalle de Postes Canada à l’aide d’un marteau piqueur, l’été dernier, le maire de Montréal a fait voler en éclats… la confiance de David Desharnais. Quelques jours après son élection, à l’automne 2013, Denis Coderre a réclamé que le Canadien rétrograde dans les rangs mineurs son joueur de centre, qui éprouvait alors des ennuis sur la patinoire.

« Allô ? Un billet simple pour Hamilton pour David Desharnais svp… », a écrit le bouillant politicien sur son compte Twitter, au milieu d’un match. Relayé à ses quelque 500 000 abonnés, son gazouillis a soulevé la colère des coéquipiers de Desharnais. Il a aussi eu des échos jusqu’à Los Angeles, dans les bureaux du patron de CAA Sports, Pat Brisson, qui a rapidement contacté son client.

« On a jasé longtemps, David était très affecté, se souvient-il. Il venait de signer un contrat de quatre ans et de 14 millions de dollars et là, boum !, le maire de sa ville demandait son départ ! » Brisson a aussi appelé le directeur général du Canadien, Marc Bergevin, un ancien client (et l’un de ses meilleurs amis), puis l’entraîneur, Michel Therrien.

« Je ne l’ai pas engueulé, je n’ai pas exigé que mon client ait plus de temps de jeu. Je lui ai dit : “Mon joueur ne va pas bien, qu’est-ce que je peux faire pour t’aider ?” »


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Pat Brisson est sans conteste l’un des agents les plus influents du hockey. La valeur des contrats qu’il a négociés pour des joueurs aujourd’hui actifs dans la Ligue nationale de hockey (LNH) s’approche du milliard de dollars américains (825 millions), dont 104,4 millions pour le seul contrat de Sidney Crosby. Il représente une constellation d’autres étoiles, dont John Tavares, Patrick Kane et les frères Sedin, ainsi que cinq premiers choix au total lors des 10 derniers repêchages de la LNH. Le magazine Forbes l’a récemment classé au 10e rang mondial des agents sportifs les plus puissants — tous sports confondus.

Mais au-delà de ses talents de négociateur, Pat Brisson est d’abord et avant tout un gestionnaire de crises, petites et grandes. Un réparateur d’égos meurtris, un motivateur, un « psy » sportif. Bref : le 9-1-1 des joueurs de hockey.

« Du matin au soir, tard, mon téléphone est toujours allumé pour les joueurs, que ce soit Crosby ou le joueur de ligue junior de 15 ans qui n’a pas encore de contrat dans la LNH », dit le Québécois de 51 ans, qui m’accueille dans son vaste bureau d’angle de l’Avenue of the Stars, dans la chic ville de Beverly Hills, dans le comté de Los Angeles.

Photo: Dave Sandford/NHL/Getty Images
Dans le bureau de Pat Brisson, des photos de lui posant fièrement en compagnie de certaines des plus grandes vedettes du hockey, dont Sidney Crosby, côtoient les chandails autographiés d’anciens clients illustres.

Les photos et souvenirs de hockey qui tapissent les murs témoignent de la douce « vengeance » de cet ancien hockeyeur jugé trop peu talentueux pour se frayer une place dans la LNH. Entre les chandails autographiés d’anciens illustres clients, comme Luc Robitaille, Mario Lemieux et Daniel Brière, trônent quelques clichés de Pat Brisson posant fièrement en compagnie de certaines des plus grandes vedettes du hockey. Avec sa mâchoire carrée, son sourire éclatant, son corps d’athlète et son compte en banque bien garni, il pourrait lui-même passer pour une vedette de Hollywood.

Pas mal pour un gars débarqué en Californie sans un sou et sans même parler l’anglais.

Pat Brisson se souvient encore de la date : le 15 octobre 1987. « C’était un jeudi ! dit-il. Je m’en rappelle, parce que ma vie venait de basculer. »

Le jeune hockeyeur avait 22 ans. Après quelques années dans la Ligue de hockey junior majeur du Québec, il venait de participer au camp des recrues du Canadien de Montréal… avant d’être aussitôt renvoyé au club-école, à Sherbrooke. Il s’est alors rendu à l’évidence : il ne réaliserait jamais son rêve de jouer dans la LNH.

Sur un coup de tête, Brisson réserve un aller simple vers Los Angeles, où l’attend son bon ami Luc Robitaille, joueur-vedette des Kings. Après avoir posé ses bagages chez celui-ci, il enfile ses chaussures de course et va jogger dans les rues de Westwood. « En courant, j’ai senti que j’avais pris la bonne décision, dit-il. Je tournais le dos au hockey et je m’en allais dans l’obscurité, mais je sentais qu’il y aurait autre chose. »

Le jeune Brisson commence par laver des voitures, à cinq dollars l’heure… « J’en ai frotté, des caps de roue ! dit-il en riant. Il fallait commencer quelque part ! » Un mois plus tard, grâce à un prêt de 1 500 dollars de son ami Luc Robitaille, il devient l’associé du patron du lave-auto, qui éprouvait des difficultés financières.


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En parallèle, il enseigne le hockey, le soir, sur l’une des rares patinoires de la Californie. Puis, avec un policier féru de hockey, il exploite une petite ligue de quatre équipes… qui prend soudainement beaucoup d’expansion quand le légendaire Wayne Gretzky est échangé aux Kings de Los Angeles, en 1988. Brisson et son associé décident alors de surfer sur la popularité grandissante du hockey en Californie et de construire une patinoire privée.

Il n’a pas un sou en poche… Mais grâce à son amitié avec Robitaille — et à un culot certain —, il rencontre le propriétaire des Kings et le persuade de faire du futur aréna le centre d’entraînement de son équipe. Cela lui permettra de convaincre des investisseurs de financer la construction de l’Iceoplex, qui deviendra le premier établissement d’une chaîne de patinoires intérieures en Californie.

Touche-à-tout, Brisson devient même, brièvement, l’agent américain du chanteur Roch Voisine ! Il le met notamment en contact avec le célèbre producteur David Foster, qui collaborera à l’écriture d’un de ses succès (« I’ll Always Be There »).

« Mon expression préférée, à l’époque, c’était “j’allume des allumettes”, dit Brisson. Je me disais qu’à un moment donné le feu allait prendre. »

Un soir, après un match dans sa petite ligue, il demande à un joueur doué en dessin de faire une caricature de Luc Robitaille. Le résultat est efficace. Il offre alors à Robitaille et aux Kings de produire des t-shirts à leur effigie. Les t-shirts s’envolent. Puis, il sonde l’intérêt d’autres vedettes francophones. Mario Lemieux, l’étoile des Penguins de Pittsburgh, se montre intéressé et lui suggère de contacter ses agents, Tom et Steve Reich.

« C’est à ce moment que j’ai fait mes premiers pas dans le milieu des agents sportifs, raconte Brisson. Les Reich, qui étaient surtout les agents de joueurs de baseball, m’ont offert de devenir leur partenaire au sein d’une division de hockey. » En plus de Mario « le Magnifique », la nouvelle agence attire rapidement une foule de clients prestigieux, dont Luc Robitaille, Paul Coffey, Steve Duchesne et Marc Bergevin, aujourd’hui DG du Canadien de Montréal.

Grâce à ses nombreuses relations parmi les joueurs, Brisson se forge rapidement un nom auprès des directeurs généraux de la LNH. Quelques années plus tard, au tournant des années 2000, il rachète la part des Reich et se joint à l’agence de gestion sportive IMG. Puis, en 2006, avec son partenaire J.P. Barry, il rachète la division de hockey d’IMG pour, selon des sources, quelque cinq millions de dollars et fusionne avec la Creative Artists Agency (CAA), une puissante agence qui représente de grands noms de la télé et du cinéma, dont Kate Winslet, Robert De Niro et Nicole Kidman. Nommé patron de la nouvelle entité sportive de CAA, Brisson s’impose déjà comme l’une des personnalités les plus influentes du hockey, selon un palmarès du magazine The Hockey News.

Photos: Tavares: Seth Wenig/La Presse Canadienne; Crosby: Audette/NHL/Getty Images; H. Sedin: Elsa/Getty Images; D. Sedin, Giroux: Len Redkoles/NHL/Getty Images; Fowler: Bill Wippert/NHL/Getty Images; Kane: Norm Hall/NHL/Getty Images; Duchene: Rocky W. Widner/NHL/Getty Images; Toews: Michael Martin/NHL/Getty Images
Photos: Tavares: Seth Wenig/La Presse Canadienne; H. Sedin: Elsa/Getty Images; Crosby, D. Sedin, Giroux, Fowler, Kane, Duchene, Toews : Audette, Len Redkoles, Bill Wippert, Norm Hall, Rocky W. Widner, Michael Martin/NHL/Getty Images

Dix ans plus tard, son emprise sur le hockey ne fait que grandir. Depuis Los Angeles, il pilote une équipe d’une vingtaine d’employés, dont un fiscaliste, une avocate, des experts en commandite, des médecins et un directeur du perfectionnement des joueurs spécialisé en psychologie sportive. Il compte aussi sur un bataillon de dépisteurs professionnels qui sillonnent les patinoires d’Amérique à la recherche de jeunes talents.

Brisson assiste religieusement, chaque année, au Combine, un minicamp d’évaluation organisé par la LNH qui réunit les 100 meilleurs espoirs en vue du repêchage. Il y voit toujours plusieurs de ses clients.

En 2013, le rassemblement avait lieu dans un centre de congrès de la banlieue de Toronto. Les experts du hockey étaient déchirés : ils n’arrivaient pas à déterminer qui, du défenseur Seth Jones ou de l’attaquant Nathan MacKinnon, méritait d’être repêché au premier rang. Sous les flashs des caméras, les deux joueurs avaient été mitraillés de questions par une nuée de journalistes.

En retrait, Pat Brisson observait la scène avec amusement. Qu’importait le choix final, il serait gagnant : son entreprise représentait les deux joueurs « en lutte » (MacKinnon a finalement été élu).

Cette situation n’a rien d’inhabituel pour l’agent québécois. Chaque année, six de ses protégés, en moyenne, sont repêchés au premier tour. En 2016, l’un d’eux, l’Américain Auston Matthews, pourrait être sélectionné au premier rang du prochain repêchage. Si le talent de Matthews continue d’éclore, Brisson lui négociera bientôt des contrats chiffrés en millions de dollars (pour lesquels il touchera, au passage, une commission de 4 %).

Son équipe prodiguera au joueur des conseils financiers. Parce que, oui, parfois la richesse monte à la tête des jeunes vedettes. « On doit avoir de sérieuses discussions avec eux au sujet de l’argent », dit Brisson, qui leur explique notamment comment établir un budget. « Il faut qu’ils comprennent que, pendant le reste de leur vie, ils ne toucheront jamais autant que ce qu’ils auront gagné pendant les quelques années de leur carrière. »

Les conseillers de Brisson citent en exemple les cas de joueurs floués par des proches. Ils n’ont pas besoin de chercher très loin. Le jeune défenseur des Blue Jackets de Columbus Jack Johnson a récemment été acculé à la faillite, même s’il avait signé un contrat de 30 millions sur sept ans. Il a été lessivé par ses parents, qui l’avaient convaincu de quitter l’agence de Pat Brisson pour s’occuper eux-mêmes de sa carrière. Johnson a récemment réintégré le giron de CAA Sports.

Malgré leurs millions, les hockeyeurs ne mènent pas toujours une vie de rêve, insiste l’agent. Certains se révoltent contre leur entraîneur, mécontents de leur temps de jeu. D’autres perdent confiance en leurs moyens, ou vivent mal un divorce, un échange dans une autre ville. En privé, certains craquent sous la pression. Et se confient à lui. « Ils ont parfois besoin d’être secoués. Avant d’atteindre la LNH, ils ont toujours été les meilleurs, depuis leur tout jeune âge. Mais là, ils se rendent compte qu’ils ne sont plus seuls au sommet. L’adversité prend le dessus… »

Cette saison, même Sidney Crosby a vécu un passage à vide. Les experts de CAA Sports ont remué ciel et terre pour aider à relancer la vedette des Penguins. Ils ont aussi dû affronter une véritable tempête quand un de leurs principaux clients, la vedette des Blackhawks de Chicago Patrick Kane, a été mis en examen par la justice américaine pour agression sexuelle (aucune accusation n’a finalement été portée).

Pour Brisson, les journées sont parfois éprouvantes. Surtout quand il doit annoncer à l’un de ses poulains qu’aucune équipe ne veut plus de lui. Et qu’il devrait peut-être envisager la retraite.

Mais il ne quitterait son emploi pour rien au monde. Pas même pour devenir directeur général d’un club de la LNH. Il a d’ailleurs refusé quelques offres, dont une des Penguins de Pittsburgh.

« J’ai bâti quelque chose qui me ressemble, ici, à Los Angeles », résume-t-il en montrant du doigt son vaste bureau de Beverly Hills. Près de 30 ans après son arrivée, il vit à plein son rêve américain. Une partie de son identité, désormais, est californienne, tout comme celle de ses deux garçons, de 12 et 14 ans.

Enfin, et surtout, il ne s’imagine pas « abandonner » ses clients, qu’il a connus lorsqu’ils étaient de jeunes adolescents. Comment pourrait-il demeurer le confident, l’ange gardien des joueurs s’il devient leur patron ?

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1 commentaire
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Excellent article , ce qui prouve qu’un petit Canadien Francais peut réussir partout. Le travail, le travail et encore le travail ainsi que de la persévérance. Félicitation