Le sentier du silence

Le sentier des Caps: découvrir les beautés de Charlevoix, raquettes aux pieds.

Photo: Cephas - CC BY-SA 3.0, Wikimedia
Photo: Cephas – CC BY-SA 3.0, Wikimedia

On m’avait promis des vues spectaculaires. On m’avait fait rêver d’un archipel planté au milieu du fleuve et de glaces immenses dérivant au gré du courant. Je partais la tête remplie de paysages gelés dans la blancheur hivernale, j’imaginais le sentier de neige serpentant entre les sapins. Ce qu’on ne m’avait cependant pas dit, c’est qu’avant de m’émouvoir devant les beautés naturelles de Charlevoix il faudrait me taper l’ascension du cap Brûlé. Par – 20 °C.

Raquettes aux pieds et bâtons en mains, j’attaque la première montée. Suivie de la première descente et… d’une première chute. Mais une fois parvenu tout en haut, le souffle court et le coeur indigné par l’effort, j’aperçois le fleuve et les 21 îles de l’archipel de l’Isle-aux-Grues, 460 m plus bas. Le silence est à peine perturbé par le bruit sec des flocons gelés qui tombent sur les feuilles sèches accrochées aux branches des hêtres. La paix.

Au terme de cette randonnée de quatre heures, en compagnie de mon frère, j’aurai franchi une dizaine de kilomètres sur le sentier des Caps, reliant Cap-Tourmente à Petite-Rivière-Saint-François, aux portes de Charlevoix.

Des peintures rupestres, découvertes en Norvège, montrent que des hommes marchaient déjà en «souliers de neige» il y a 6 000 ans. Mais c’est aux Indiens d’Amérique que l’on doit la raquette traditionnelle de bois et de lanières de cuir tressées, la babiche. La raquette était utilisée en Amérique bien avant que Jacques Cartier, Samuel de Champlain et compagnie y débarquent. Elle a grandement facilité la colonisation de l’Amérique du Nord.

Selon le consultant américain en loisirs Leisure Trends Group, la raquette est le sport qui connaît la croissance la plus importante aux États-Unis. Le Québec n’est pas en reste. Il y aurait 700 000 amateurs de raquettes dans la belle province.

Dont beaucoup de baby-boomers, estime André-François Bourbeau, professeur retraité du programme d’études en plein air et tourisme d’aventure, à l’Université du Québec à Chicoutimi. Selon lui, c’est à cette génération que l’on doit le regain de popularité dont jouit la raquette. «Il vient un âge où on a envie d’un sport d’hiver moins risqué que le ski alpin», dit-il.

Une affaire de génération, peut-être, mais aussi de modernisation de l’équipement. À preuve, depuis le milieu des années 1990, la popularité des raquettes de bois et de babiche décline, alors que le nombre de raquetteurs ne cesse d’augmenter.

Aujourd’hui, les fabricants n’en ont que pour l’aluminium, les copolymères, l’Olafin et l’Hypalon, dérivés du plastique et du caoutchouc. La forme de la raquette a aussi subi des transformations. Fini les longues queues traînant dans la neige et qui obligeaient à marcher en ligne droite. Fini aussi l’allure de cowboy, les jambes écartées. Les nouvelles raquettes, plus étroites et plus courtes, facilitent la marche, permettent de zigzaguer et accroissent la mobilité.

Mais pour André-François Bourbeau, farouche défenseur de la tradition, l’équipement moderne a détourné la raquette de sa fonction première. «Le plaisir de la raquette, c’est d’aller explorer des territoires vierges, dit-il. Les nouvelles raquettes, trop courtes et trop étroites, ne le permettent pas: elles calent.» À son avis, elles ne sont bonnes que pour marcher sur la glace et la neige bien tassée. «Porter des bottes à crampons ferait tout aussi bien l’affaire», conclut le professeur à la barbe grisonnante.

Il est vrai que, quelques jours avant notre passage sur le sentier des Caps, il avait plu. Nous aurions presque pu le parcourir chaussés de simples bottes. Sans crampons. Mais en raquettes nous partions, alors raquettes nous portions…


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Pour les mordus de la tradition, Raquettes GV fabrique toujours des raquettes en bois de formes variées: longues et étroites pour la randonnée, rondes pour la chasse en forêt dense, de dimensions réduites pour la course. Dans un coin de l’usine, plantée au bout d’une rue glacée de Wendake, une machine tend les peaux de vache, les découpe en lanières qui sont ensuite étirées avant d’être tressées à la main puis vernies. Mais là encore, l’irréductible professeur Bourbeau trouve que la tradition se perd. «La peau de vache? Je ne veux rien savoir de ça! lance-t-il. Elle absorbe l’humidité et finit par s’étirer. Il n’y a rien comme la peau d’orignal grattée au froid. Elle est complètement imperméable et garde sa souplesse.»

L’arrivée des raquettes modernes a aussi sonné le glas des mocassins de peau qu’on chaussait jadis. Aujourd’hui, les fixations des raquettes conviennent à n’importe quelles bottes d’hiver.

Sans compter qu’on peut faire de la raquette presque partout! Au Québec, outre les pourvoiries, cinq centres touristiques, 16 parcs nationaux et trois réserves fauniques aménagent des sentiers. Les raquetteurs peuvent y suivre les pistes et même sortir… des sentiers battus. En raquettes, il est possible de surmonter des obstacles infranchissables pour les skieurs de fond. Des montées très abruptes, par exemple, comme on en trouve beaucoup dans le sentier des Caps, où l’effort fourni n’altère en rien notre capacité d’émerveillement.

Lors de notre passage, le sentier était désert. Ou presque. Un pic-bois martelait un arbre au loin. Une mésange à tête noire, seule dans le paysage gelé, l’accompagnait de son sifflement joyeux. Et au moins un lièvre et un renard étaient passés par là peu de temps avant, laissant leurs empreintes dans la neige fraîchement tombée. Des animaux, nous n’aurons donc vu que les traces. Au sentier des Caps, on m’assure que, en plus des perdrix, des renards roux et des lièvres, j’aurais pu apercevoir des tamias rayés, des gerboises, des faucons pèlerins et des grands-ducs. Ma curiosité est piquée. L’hiver prochain, peut-être…

 

Cet article est une mise à jour d’un reportage publié en 2014.

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