Reverra-t-on un jour la coupe Stanley à Montréal ?

Malgré un bel essai du Canadien l’été dernier, la disette de coupe Stanley pour les équipes du Canada se poursuit après plus d’un quart de siècle. Que faudra-t-il pour que l’emblème de la suprématie au hockey défile à nouveau au pays ?

Photo : Denis Brodeur / NHLI / Getty Images

Pour toute une génération de partisans du Canadien de Montréal, jamais la coupe Stanley n’aura été si proche que le 7 juillet 2021. Ce soir-là, après un parcours électrisant, le Tricolore a baissé pavillon face au Lightning de Tampa Bay lors du cinquième match de la finale, la première du club en 28 ans. Le compteur est resté figé à 24 championnats. 

La sécheresse des Montréalais à ce chapitre est aussi celle de l’ensemble des équipes canadiennes de la Ligue nationale de hockey. Depuis 1993 et le triomphe de la bande à Jacques Demers, aucun club n’est parvenu à rapporter le précieux trophée sur le sol canadien. Aucun n’avait même atteint la finale depuis les Canucks de Vancouver il y a 10 ans. 

Tout un contraste avec une époque pas si lointaine. De 1984 à 1990, la coupe a été monopolisée par trois formations canadiennes : les Oilers, les Flames et le Canadien. De 1967 (année où la ligue est passée de 6 à 12 équipes) à 1993, jamais plus de deux saisons ne se sont écoulées sans qu’une équipe canadienne participe à la finale. 

Gérants d’estrade et analystes montrent du doigt les disparités fiscales, la faiblesse du huard, le plafond salarial, les décisions du commissaire de la ligue, Gary Bettman… Et si la réponse se trouvait plutôt sur la glace ?

Un argument fait consensus : mathématiquement, les chances de voir une équipe du pays en finale sont moins grandes qu’en 1993 puisque leur présence s’est diluée dans la ligue. Gary Bettman a ouvert les vannes de l’expansion aux États-Unis, particulièrement hors des marchés traditionnels du hockey, à son arrivée en 1993. En comptant le déménagement des Nordiques de Québec au sud de la frontière en 1995, la proportion d’équipes canadiennes dans la LNH est depuis passée du tiers (8 sur 24) au cinquième environ (7 sur 32). 

Autre argument fort populaire : les impôts. Les différences fiscales entre le Canada et les États-Unis font certes varier grandement la rémunération nette. Un joueur payé sept millions de dollars par année toucherait environ un million de plus après impôts s’il jouait au Texas plutôt qu’au Québec, selon l’outil de calcul de Gavin Group, une société torontoise spécialisée dans la gestion des avoirs des hockeyeurs. Il est tentant de conclure que pour attirer ou garder un joueur-vedette, un DG devrait gruger dans son espace sous le plafond salarial, ce qui en laisserait moins pour le reste du club. « Le taux d’imposition plus élevé nuit aux équipes canadiennes, mais probablement moins qu’on le pense », avance Philip Merrigan, économiste du sport à l’UQAM.

Les marchés canadiens ont en effet des atouts pour compenser les désavantages du régime fiscal, à commencer par le fait que les joueurs sont payés en dollars américains mais dépensent en dollars canadiens. En ce sens, la faiblesse de la devise joue en leur faveur. 

Il faut savoir que la rémunération réelle des hockeyeurs est complexe. Ils sont imposés selon leur lieu de résidence, mais aussi sur tous les territoires où ils vont jouer. Par exemple, cette année, le Canadien va passer 74 jours aux États-Unis, et pendant ce temps, les membres de l’équipe ne seront pas imposés au Canada, mais par les États et le gouvernement fédéral américains. Même chose lors des matchs dans d’autres provinces canadiennes.

Autre avantage fiscal au Canada : un hockeyeur peut, comme tout autre travailleur, adhérer au fédéral à une convention de retraite avec son employeur, qui permet de placer au maximum 50 % de son salaire à l’abri de l’impôt jusqu’à la fin de sa carrière.

L’inégalité entre les régimes fiscaux ne touche pas que les équipes canadiennes. Dans certains États, l’impôt sur le revenu est beaucoup plus élevé qu’ailleurs. Il est faible en Floride (où il n’y a que la ponction fédérale), mais dans l’État de New York ou en Californie, par exemple, il ressemble à celui de l’Alberta. 

Cela n’a pas empêché la Californie, l’État le plus taxé de l’Union, de fournir sa part de champions depuis 15 ans avec les Kings de Los Angeles (2012 et 2014) et les Ducks d’Anaheim (2007). Il reste qu’actuellement, six équipes jouent dans des États qui ne prélèvent pas d’impôts : le Lightning et les Panthers en Floride, les Predators de Nashville, les Golden Knights de Vegas, les Stars de Dallas et le tout nouveau Kraken de Seattle. Coïncidence ou non, le Lightning (deux fois), les Predators, les Golden Knights et les Stars ont tous atteint la finale au cours des cinq dernières années.

De l’avis de toutes les personnes interrogées pour ce reportage, les performances de l’équipe sont plus importantes que l’aspect fiscal pour attirer les talents. « Les impôts font partie des questions qu’on aborde avec un joueur au moment de choisir une nouvelle équipe, mais je ne suis pas prêt à dire que c’est un facteur déterminant », tempère Dominic De Blois, directeur général de Will Sports, une agence qui représente une quarantaine de joueurs de la LNH, dont Thomas Chabot et Tyler Seguin. « Oui, il y a plus de taxes et d’impôts au Canada, mais on y trouve surtout des marchés de hockey en santé. » 

Trois des sept équipes canadiennes (Toronto, Montréal et Vancouver) font partie des dix clubs les plus riches du circuit, selon le dernier classement du magazine Forbes. Les Maple Leafs (deuxième rang) et le Canadien (troisième rang) valent chacun plus d’un milliard de dollars américains. On peut en déduire que ces organisations ont les moyens d’investir dans tout ce qui n’est pas soumis au plafond salarial : infrastructures, entraîneurs, dépisteurs, préparateurs physiques, etc.

Pour Joel Maxcy, président de l’Association internationale des économistes du sport (IASE) et professeur à l’Université Drexel, à Philadelphie, la disette des équipes canadiennes a plus à voir avec l’équilibre compétitif qui règne depuis l’instauration du plafond salarial en 2005.

Une étude qu’il a menée en 2017 montre que ce plafond (81,5 millions par équipe pour la saison 2021-2022, alors que le plancher est fixé à 60 millions) a réduit l’écart entre les masses salariales des clubs et provoqué une meilleure dispersion du talent. « On se retrouve avec une ligue très compétitive, davantage que pour le baseball majeur et le basketball de la NBA, mais un peu moins que pour le football de la NFL, la référence dans ce domaine », détaille l’économiste.

Si l’argent n’explique pas vraiment les insuccès des équipes canadiennes, reste ce qui se passe sur la glace. Certains observateurs pointent le repêchage et le développement des joueurs, deux secteurs où plusieurs d’entre elles ont connu des ratés. De tous les joueurs repêchés par le Tricolore depuis 20 ans, un seul (Tomas Plekanec) a atteint la barre des 70 points en une saison. 

Repêcher tôt n’est cependant pas une garantie : même si les Oilers d’Edmonton ont obtenu le premier choix de 2010 à 2012, il a fallu l’arrivée de deux talents exceptionnels, Connor McDavid en 2015 et Leon Draisaitl un an auparavant, pour que l’équipe puisse aspirer aux grands honneurs. Encore aujourd’hui, le succès n’est pas assuré. À Toronto, où Auston Matthews, Mitch Marner et John Tavares font l’envie de la ligue entière, les Maple Leafs ont trébuché au premier tour éliminatoire ces cinq dernières saisons.

Les partisans du Canadien peuvent toujours se consoler : des clubs prestigieux comme ceux de Boston et de Chicago ont passé des décennies sans toucher de nouveau le trophée, de 1971 à 2011 pour les Bruins et de 1961 à 2010 pour les Blackhawks. « C’est difficile de remporter la coupe Stanley. Ça prend une équipe où tout le monde connaît son rôle et performe en même temps », estime Dominic De Blois, dont le père, Lucien, a triomphé en 1986 avec le CH. « Dans l’histoire, de très bonnes équipes ne l’ont pas gagnée. Il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. »

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