Sur la piste des Coureurs des bois

La plus longue et plus vieille épreuve de ski de fond en Amérique du Nord se tient au Québec depuis plus de 50 ans. Mais c’est une belle aventure encore (trop) peu connue des francophones. Or, les choses changent.

(Photo: Yan Lasalle/Marathon canadien de ski)
(Photo: Yan Lasalle/Marathon canadien de ski)

On aurait dit un long cordon de lumière s’étirant dans un champ enneigé, à deux kilomètres du village de Montebello. Bien avant que le soleil se lève sur ce petit matin de février, 200 skieurs, une lampe frontale vissée sur leur tuque, attendaient en file indienne de se mettre en route pour un second parcours de 80 km en deux jours. Après une nuit mouvementée, passée à la belle étoile, à essayer de dormir dans leur sac de couchage posé sur des ballots de paille. Mais d’étoiles il n’y avait pas, seulement des nuages qui crachotaient une légère bruine. Des dizaines de feux de camp étaient censés réchauffer l’atmosphère, mais le bois humide dégageait bien plus de fumée que de chaleur!

Cette nuit de misère n’est cependant pas venue à bout de leur plaisir ni de leur volonté de poursuivre une tradition vieille de plus de 50 ans: participer au Marathon canadien de ski (MCS), la plus longue et la plus vieille épreuve du genre en Amérique du Nord.

Inauguré en 1967 pour célébrer le 100e anniversaire du Canada, le Marathon, qui se déroule en février en Outaouais et dans les Basses-Laurentides, réunit chaque année des milliers de skieurs en quête d’un défi personnel: ils s’inscrivent à l’épreuve de 160 km en deux jours — dans la catégorie Coureur des bois — ou parcourent la distance de leur choix dans une multitude d’autres catégories, de 15 à 160 km, en un ou deux jours. Une fête hivernale sans pareille qui monopolise 500 bénévoles et où il n’y a ni chrono, ni gagnant, ni perdant!

Malgré son aspect mythique, le Marathon canadien de ski demeure méconnu des Québécois. Encore aujourd’hui, cette épreuve sportive attire surtout des Ontariens, des Américains et des Anglo-Québécois. Mais les choses changent. Longtemps géré par une équipe de bénévoles surtout anglophones, il entreprenait un virage francophone au moment d’embaucher son premier employé, en 2014: Frédéric Ménard, directeur de l’activité, est un franco natif de la région de Petite-Nation, en Outaouais, où passe le Marathon.


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Bien qu’il ait skié toute sa vie, ce professeur d’éducation physique n’avait jamais pris part au Marathon avant d’en prendre les rênes. «La population locale a toujours considéré le MCS comme un événement réservé aux anglophones. On voyait ces gens-là débarquer par milliers en février — le Marathon a déjà compté 5 000 participants —, puis on ne les voyait plus le reste de l’année», raconte Frédéric Ménard.

Avec l’aide d’un conseil d’administration renouvelé et hyperactif, l’homme de 38 ans a pris le taureau par les cornes pour changer les perceptions. En plus d’intégrer le français à toutes les communications, il a noué des liens avec des entreprises locales et invité les élèves des écoles de la région à participer à l’expérience en étant les premiers, le vendredi, à s’élancer sur la piste. L’effet a été immédiat. La participation des francophones ayant bondi, l’ensemble des inscriptions a été propulsé à la hausse, soit 2 400 en 2016, presque deux fois plus qu’en 2012.

Ce qui fait la particularité de cette fête du ski, c’est sa piste de 160 km, tracée mécaniquement et ouverte seulement pour l’occasion, dont le sens est inversé lors de chaque rencontre (de Lachute vers Gatineau en 2017, du 10 au 12 février). Dans la portion Montebello-Gatineau, les skieurs circuleront à travers des champs qui s’étirent à perte de vue, sur un sentier longeant de vieilles granges et des cabanes à sucre, dans un décor digne des Filles de Caleb.

Pour le 50e anniversaire, en février 2016, les Coureurs des bois ont parcouru un premier tronçon de 80 km sous la pluie, de Buckingham (Gatineau) jusqu’à Montebello, en portant sur leurs épaules un sac à dos d’une quinzaine de kilos rempli du nécessaire — sac de couchage, nourriture et vêtements de rechange — pour bivouaquer. Le lendemain, ils ont skié jusqu’à Lachute, en passant par la réserve naturelle Kenauk, Grenville-sur-la-Rouge et Brownsburg-Chatham. Un trajet ponctué de quelques descentes épiques, qu’ils ont mis en moyenne 10 heures par jour à franchir.

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      J’avais pour ma part opté pour un plus modeste parcours de 66 km en deux jours. Mes premiers kilomètres auraient été magiques si la pluie n’avait pas un peu assombri l’expérience. Car l’édition anniversaire a souffert de l’hiver en dents de scie de 2016. Au premier jour, le mercure a dépassé les 5 °C. Sur la neige mouillée, l’art du fartage est devenu aussi complexe qu’aux Jeux olympiques de Sotchi! Mes skis refusant de glisser, mon rythme en a été ralenti. Beaucoup de skieurs cherchaient en vain la bonne formule de fartage. D’autres l’avaient manifestement trouvée, car ils survolaient la piste. Des Coureurs des bois qui, partis avant nous afin de glisser sur le parcours en entier, nous ont rejoints avant de filer droit devant.

      Malgré cette météo maudite, le sourire était sur les lèvres de la plupart des participants, aussi hétéroclites que la foule à un match de l’Impact. J’ai rencontré des Ontariens de Toronto, de la baie Georgienne et d’Ottawa, des Améri­cains du Vermont et des Québécois des Laurentides, de Montréal et de la Gaspésie. Des parents avec leurs enfants, des membres de clubs de ski de fond, des adeptes de sports d’endurance ainsi que des vieux de la vieille, comptant 5, 10 ou 35 participations, comme le légendaire Paul Junique, 67 ans, de Prévost, qui en sera cette année à sa 37e participation consécutive!

      Chacun a son histoire à raconter. Olivier Thomas, ingénieur de 43 ans, a abandonné femme et enfants le temps d’une fin de semaine dans le but de faire 100 km de ski en deux jours. «Je sais que je vais souffrir, mais j’adore ça. Je suis un vrai fondu», rigole ce Français d’origine et Montréalais d’adoption, qui en était à sa première participation. Quant à Stella Riggi, directrice des ressources humaines dans une société d’État, elle cherchait une façon spéciale de souligner son 50e anniversaire lorsqu’elle a découvert le Marathon, en 2014. «Dès la première année, j’ai eu le coup de foudre. C’est long et difficile, mais on parvient à franchir le fil d’arrivée en gar­dant notre concentration et en focalisant sur l’ins­tant présent», témoigne cette adepte de la formule demi-marathon (80 km en deux jours).

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      Si de nombreux francophones attaquent cette épreuve de longue distance en solo, beaucoup d’anglophones en font une tradition familiale, qui se perpétue de père en fils et, de plus en plus, de mère en fille. «L’attachement des anglophones envers le Marathon est puissant, si bien que certains participants de longue date nous lèguent de l’argent à leur décès», raconte Julie Boyer, présidente du conseil d’administration du MCS depuis deux ans.

      Malgré les tempêtes, les épisodes de verglas et le manque de neige, l’activité n’a jamais été annulée. Mais Julie Boyer craint les années à venir. «La neige se fait de moins en moins abondante dans les sections les plus à l’ouest du parcours. Pour cette raison, on a créé en 2015 un deuxième parcours de 100 km, la Classique Jackrabbit, reliant Mont-Tremblant à Montebello, sur un territoire naturellement plus enneigé, qui constituera notre plan B en cas de panne de neige», dit cette femme de 43 ans.

      Outre les Coureurs des bois, qui dorment au camp, certains participants se paient le luxe du Château Montebello, complet pour l’occasion. La majorité opte pour la formule dortoir, dans les gymnases et les classes de l’école secondaire Louis-Joseph-Papineau, à Papineauville. Le confort est élémentaire, la nourriture convenable, les douches souvent froides, mais les participants fraternisent tout en discutant de stratégies de fartage. Une atmosphère de petit village où l’on finit par connaître plein de gens en deux jours. «Ça fait partie de l’expérience», dit Stella Riggi.


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      L’école est le centre névralgique d’où part un ballet incessant d’autobus, qui transportent les skieurs vers leur point de départ et ramènent ceux qui ont bouclé leur parcours — ou qui ont déclaré forfait, la nature ayant parfois raison même des plus expérimentés. Réjean Larouche, un aventurier de Gatineau qui en était à sa 11e participation lors du 50e, a baissé pavillon après quelques heures le samedi. «La neige collait à mes skis. Complètement détrempé, j’avais froid. Je n’avais plus de plaisir», relate ce sexagénaire.

      Réjean Larouche aurait dû rester. La journée suivante a été l’une des plus belles de l’hiver 2016, avec un ciel d’azur. Une mince couche de poudreuse avait recouvert la piste et le mercure était revenu au point de congélation. Après mes 35 km du samedi, j’ai fait 31 km le dimanche, sur une piste forestière ponctuée de montées et de descentes. Un petit bijou. On a terminé l’épreuve en grand, en skiant dans la rue Principale à Lachute, enneigée spécialement pour l’occasion. Nul besoin de parcourir 160 km pour avoir le sentiment du devoir accompli!

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