Analyses et opinions

Affaires et économie

Jean-François Lisée et la « gauche efficace » (suite)

Jean-François Lisée vient de me transmettre des paragraphes non publiés dans L’actualité de son texte sur la « gauche efficace ». «Je me suis dit que ce sont probablement les deux paragraphes qui t’auraient les plus plu. Alors je te les offre, à toi et à tes lecteurs: « Richesse. L’objectif de la gauche efficace n’est pas la création de richesse en soi, mais la qualité de vie, dont la prospérité est une variable essentielle. Donc oui : créons et distribuons, simultanément, la richesse. Mais le gain social doit être tangible et immédiat. Finis les « lendemains qui chantent », soit le futur grand soir socialiste, ou les illusoires retombées économiques positives pour les pauvres d’une augmentation des revenus des millionnaires. Entrepreneuriat. Cette création de richesse passe, indubitablement, par un coup de pouce constant à nos entreprises privées, dont la compétitivité est le socle de notre prospérité collective. Leurs coûts de production doivent rester, au Québec, en deçà de celui de nos compétiteurs occidentaux. C’est un minimum dans le siècle sino-indien qui s’ouvre. C’est donc sans inhibition qu’on doit réduire leur fardeau réglementaire (sauf environnemental et social). Et puisqu’il faut éliminer la taxe sur le capital, obtenons simultanément, en échange, un engagement pour le bien commun, qu’il soit de formation professionnelle, de promotion des minorités en emploi, d’ouverture à la réduction du temps de travail pour les parents et les aidants naturels. Ce doit être donnant-donnant, gagnant-gagnant. Voilà qui est être efficaces, mais de gauche. Le Québec souffre d’un manque de nouveaux entrepreneurs. Il faut faire éclore les créateurs d’entreprises privées, d’économie sociale, d’entreprises publiques, d’entrepreneuriat syndical, en créant le programme de démarrage le plus détaxé, dénormé et profitable qui soit. État. Je n’ai pas parlé ici de la question nationale. Même sans elle, je serais partisan d’un État vigoureux. Mais parce que les Québécois forment une minorité singulière en Amérique, la santé de son premier outil collectif, l’État, est doublement (oserais-je le dire?) capital. L’objectif n’est ni l’État-minceur, ni l’État-obèse, mais l’État fort parce qu’efficace. L’État respecté parce qu’à l’écoute du citoyen et de ses salariés ayant retrouvé le goût du service public. L’État crédible parce que responsable et compétitif. » Amicalement, Jean-François Lisée

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Affaires et économie

La bataille du cellulaire

Plus tard cet automne, le ministre fédéral de l’Industrie, Jim Prentice, rendra publiques les règles qui procèderont à la mise en vente des nouvelles fréquences pour la téléphonie mobile. Les compagnies de télécommunications sont sur le pied de guerre et tentent d’influencer la décision du ministre et de se gagner l’opinion publique. Au Canada, les ondes sont publiques. Cela veut dire que les compagnies qui exploitent un réseau sans fil doivent payer une licence au gouvernement fédéral. Les trois grands joueurs actuels, soit Rogers, Bell et Telus veulent que toutes les compagnies intéressées par les nouvelles fréquences participent au même processus et que celles qui investissent le plus d’argent s’accaparent des nouvelles fréquences. D’autres joueurs comme Vidéotron et Allstream MTS (Manitoba) veulent une vente aux enchères particulière pour les nouveaux arrivants. Cela, disent-ils, assurera qu’il y aura davantage de compétition au pays, ce qui sera à l’avantage des utilisateurs canadiens. Pierre-Karl Péladeau prétend que les trois grands opérateurs actuels se traînent les pieds au niveau technologique et facturent trop cher. De plus, ajoute-t-il, Quebecor n’a pas les moyens de concurrencer les trois telcos dans une enchère ouverte. Pas si vite, répondent les compagnies de téléphone. En créant un processus distinct pour des nouveaux joueurs, le gouvernement fédéral se priverait de dizaines de millions de dollars. Dans La Presse ce matin, la présidente de Telus Quebec, Karen Radford, affirme « que cela n’a aucun sens qu’une compagnie de 10 milliards de dollars (Quebecor) demande aux contribuables de l’aider à entrer dans le marché. » Outre le coup de pouce que réclame Quebecor, ce débat pose deux autres questions. Y a-t-il suffisamment de concurrence au Canada ? Sommes-nous en retard au niveau technologique ? J’ai mes idées sur le sujet, mais je suis curieux de lire vos réactions. P.S. Comme vous le savez ce site est la propriété de Rogers. Quebecor et Telus comptent aussi parmi mes clients.

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750 millions $ pour McGill !

C’est fou comme les universités et les hôpitaux dépendent de plus en plus des fonds privés pour leur financement. L’Université McGill lance aujourd’hui une campagne de financement de 750 millions de dollars. Si l’objectif est atteint, ce sera un record pour le Québec. La dernière campagne de McGill (1993-1998) avait permis de récolter 206,6 millions $ et celle de l’Université de Montréal (1999-2003), 218 millions $. McGill veut amasser plus du triple dans sa nouvelle campagne ! La somme est colossale, mais l’Université de Toronto avait recueilli plus de 1 milliard $ dans sa dernière campagne et, selon le Globe And Mail, il y a actuellement en cours des campagnes de financement de plus de 1 milliard $ dans 30 universités américaines. Aux États-Unis, la plupart des grandes universités sont privées, il ne faut donc pas se surprendre de cet appel aux diplômés et aux généreux donateurs. Mais au Canada, le sous financement gouvernemental, les faibles frais de scolarité et la concurrence internationale forcent les universités à aller chercher d’autres fonds. Parmi les généreux donateurs, la Fondation Marcelle et Jean Coutu avait versé 12,5 millions $ pour la construction de deux pavillons à l’Université de Montréal en 2002. En 2000, un ancien élève de McGill, Richard Tomlinson, a versé 60 millions $ à l’université. Ce que l’on observe par contre, si on se fie à l’article de Marie-Eve Fournier dans le trimestriel Montréal Centre-ville, c’est que le Québec compte peu de richissimes donateurs. L’essentiel de l’effort est fourni ici par quelques grandes entreprises qui sont très sollicitées. Or, au même moment où McGill mènera campagne, il faudra récolter 300 millions $ pour les deux nouveaux hôpitaux universitaires et l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal est au beau milieu d’une campagne de 35 millions $. C’est sans compter tous les bals, tournois de golf et activités organisées par les fondations d’hôpitaux et de recherche ainsi que les musées. Quand je parle du nécessaire enrichissement de notre société, je parle aussi d’accroître le bassin de donateurs individuels ou corporatifs qui pourront nous s’assurer que nos institutions soient aussi bien équipées et aussi performantes que celles de nos voisins.

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Gérants d’estrade

Je suis toujours abasourdi par la légèreté avec laquelle certains émettent des opinions. Ainsi, les trois partis d’opposition aux Communes reprennent le même refrain : c’est le gouvernement Harper qui a tué l’accord de Kyoto. C’est de la foutaise et un condensé exceptionnel de mauvaise foi. Ce sont les libéraux qui ont signé le Protocole de Kyoto en 1997 (il y a 10 ans !) et l’ont ratifié en 2002. Ont-ils soumis un véritable plan pour que le Canada puisse remplir ses obligations en 2008 ? Je n’ai pas de souvenir non plus d’un programme concret soumis par le NPD et le Bloc pour que les émissions diminuent. Qu’est-il arrivé ? Ce qui était prévisible : les émissions de gaz à effets de serre ont constamment augmenté pendant les années Chrétien-Martin. Et ce sont les mêmes libéraux qui ont donné de généreuses exceptions fiscales pour développer les sables bitumineux de l’Alberta, en 1995. Je suis tanné d’entendre messieurs Dion, Duceppe et Layton répéter« Kyoto » comme si la seule mention de ce nom avait des propriétés magiques. Je comprends le symbole, mais la réalité, c’est que les cibles sur lesquelles le Canada a donné sa parole ne sont plus atteignables. Point à la ligne. Pour que le Canada respecte ses cibles de l’Accord de Kyoto, il faudrait diminuer d’environ 217 millions de tonnes nos émissions…d’ici 77 jours ! C’est presque 30% de moins que ce que nous jetons dans l’atmosphère. Êtes-vous prêts à diminuer immédiatement de 30% votre consommation d’énergie et vos déplacements? Imaginez l’impact sur les entreprises et sur l’emploi. Je trouve que les conservateurs, qui ne croyaient même pas à la science du réchauffement climatique, ne sont pas pressés quant à la diminution des gaz. 2050, cela m’apparaît bien loin. Mais je préfère un programme concret et réaliste à l’incantation quasi religieuse des partis d’opposition.

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La « gauche efficace » de Jean-François Lisée

C’est au tour de Jean-François Lisée à présenter dans l’édition courante de L’actualité ses propositions pour dynamiser davantage l’économie du Québec. Daniel Audet, dont j’ai déjà commenté la contribution, avait soumis ses «15 idées pour un Québec fort» dans le numéro précédent. Première surprise, je ne suis pas si à droite que je ne le croyais après avoir répondu au jeu-questionnaire soumis par mon collègue et ami depuis plus de 30 ans ! Deuxième surprise, je trouve très intéressantes ses propositions concernant l’aide sociale (favoriser l’emploi plutôt que l’assistance publique, insertion immédiate des jeunes aptes au travail dans un emploi d’utilité publique à plein temps, la notion « d’emprunt d’années de retraite », l’obligation pour les employeurs d’embaucher au moins un prestataire pour toutes les 50 nouvelles embauches). Sa proposition en faveur d’un mouvement intense et général pour accroître l’alphabétisation est brillante. Voilà une très jolie idée. Sa proposition d’augmenter au niveau ontarien les tarifs d’électricité et de diminuer les impôts en conséquence, puis de privatiser 25% d’Hydro-Québec en échange d’une contribution d’au moins 32 milliards $ au fonds des générations ou à la caisse santé, mérite aussi considération. Si je suis étonné de l’étendue des points de convergence, c’est que nous différons sur un point essentiel. Jean-François Lisée est partisan d’un État vigoureux, un État devenu au fil des ans héros-bouclier-redresseur de torts collectif du peuple québécois. Et bien qu’il se réclame d’une synthèse entre l’initiative individuelle et le rôle de l’État (« la gauche efficace »), il a toujours le réflexe d’en appeler à cet État miraculeux et de se méfier « des gens qui foncent, montent des entreprises, prennent des risques ». Ainsi, dans son petit jeu-questionnaire, ceux qui défendent le modèle entrepreneurial perdent des points alors que ceux « qui cherchent la sécurité » n’en perdent pas. Nous divergeons aussi sur autre grande question. Jean-François Lisée s’est fait un devoir au cours des dernières années de montrer que le Québec va extrêmement bien et de donner la réplique à ceux qui sont plus sceptiques. Mon collègue (et toujours ami) considère qu’un bilan trop négatif « choque et divise et que mieux vaut souligner les progrès réalisés par le Québec depuis 40 ans, cerner les carences et aller de l’avant ». Comment être contre cet énoncé ? Seulement voilà, comment peut-on cerner les carences et aller de l’avant quand la critique n’est pas bienvenue ?

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Une question de valeurs

L’actualité, 1er novembre 2007 Les principaux atouts de la compétitivité des entreprises se trouvent dans les chaînes de production ou prennent l’ascenseur vers leur bureau. Hélas, bien des patrons n’en ont pas conscience. Vous croyez qu’il est impossible d’affronter la concurrence des Chinois dans une usine qui fabrique un produit – une boîte métallique pour interrupteur électrique – vendu un dollar dans les quincailleries ? Stéphane Lamarre, directeur de l’usine montréalaise de la société américaine Hubbell, dans l’arrondissement de Montréal-Nord, se fait un plaisir de prouver le contraire. Je l’ai rencontré, à la fin septembre, au congrès de la Fédération des chambres de commerce du Québec, à Rivière-du-Loup. J’animais un atelier portant sur les atouts de la compétitivité, avec Gaétan Lussier, un administrateur chevronné (il a été sous-ministre à Québec et à Ottawa avant de diriger les Boulangeries Weston et Culinar), et Michael Brossard, vice-président principal au marketing et au développement de Rona. Rapidement, la discussion n’a plus porté que sur les valeurs des entreprises et des dirigeants et sur leurs attitudes envers leurs employés. « La mondialisation a donné un coup de vieux à certains secteurs, dit Gaétan Lussier. Pour se démarquer, les entreprises doivent adopter une nouvelle approche, plus transparente. Les investissements ne servent à rien sans la participation des employés. Il faut leur montrer qu’on les aime, car la solution passe par eux. » L’homme d’affaires n’hésite pas à parler d’une « attitude de l’âme » pour définir son approche de gestion. Stéphane Lamarre, ingénieur de 41 ans, n’est pas du genre nerveux, et la gestion au jour le jour, ce n’est pas exactement son truc. Il préfère déléguer. La centaine d’ouvriers sur les chaînes de montage de son usine déterminent quand, par qui et de quelle façon les commandes seront exécutées. Et ça marche ! Depuis quatre ans, le chiffre d’affaires de Hubbell à Montréal a doublé. Surtout, l’usine est devenue l’une des plus profitables de cette multinationale, qui en compte plus d’une soixantaine. Les ambitions de Stéphane Lamarre sont plus élevées encore : il veut en faire une des meilleures au monde, tous secteurs confondus. « Mon rôle s’apparente à celui d’un chef d’orchestre. Je dois accompagner et encadrer les employés pour qu’ils améliorent leur efficacité », m’explique Stéphane Lamarre. Gaétan Lussier, à 66 ans, se décrit comme un « agent de changement ». Après 18 ans dans la fonction publique et 18 autres à la tête d’entreprises importantes, il siège aujourd’hui aux conseils d’administration de Shoppers Drug Mart (Pharmaprix) et d’Organic Meadow, coopérative canadienne de fermiers ayant opté pour l’agriculture biologique, en plus de présider le conseil de Foragen, un fonds canadien de capital de risque spécialisé dans les technologies agricoles et les biotechnologies. Il préside aussi le conseil d’administration de l’Institut canadien des politiques agroalimentaires, qu’il a fondé en 2003 afin de conseiller les gouvernements, les agriculteurs et l’industrie canadienne de la transformation alimentaire. Ne lui parlez surtout pas de retraite, car il dit avoir un plaisir fou à communiquer sa vision de l’agriculture canadienne et de la gestion des entreprises. On le croit sur parole, puisqu’il semble incapable de terminer une phrase sans s’esclaffer. Ça ne devait tout de même pas être drôle quand, en 1990, alors qu’il était président des Boulangeries Weston, il a dû licencier les deux tiers de ses employés de Longueuil, mesure rendue nécessaire par l’inauguration d’une usine ultramoderne de 50 millions de dollars. « Quatre-vingt-cinq pour cent des employés étaient analphabètes. J’ai obtenu de mes employeurs l’autorisation de faire passer à 4 % la proportion de la masse salariale consacrée à la formation, pour préserver le maximum d’emplois », raconte-t-il. On a ainsi pu éviter de rompre les relations avec le syndicat, et le passage vers la modernité s’est déroulé sans arrêt de travail. De son côté, Michael Brossard, 53 ans, se définit comme un « bâtisseur de marque ». À ce titre, il pourrait parler pendant des heures de la commandite de Rona aux Jeux olympiques de Vancouver, des 38 athlètes qui bénéficient de l’aide financière de l’entreprise, de l’appui de celle-ci aux équipes de la Ligue canadienne de football. Il pourrait vanter le site Internet de Rona, qui accueille un million de visiteurs par mois, ou s’exclamer devant les bonnes cotes d’écoute de l’émission Ma maison Rona, diffusée sur TVA. Pourtant, c’est à propos des 26 000 employés de la chaîne de quincailleries qu’il est intarissable. Ce sont eux qui constituent les premiers ambassadeurs et défenseurs de la marque de ce géant, dont le chiffre d’affaires dépasse aujourd’hui les six milliards de dollars. « Notre marque est l’une des plus aimées et nous jouissons d’une forte réputation. Tout cela repose sur la qualité du service offert aux clients, ce que nous appelons le « service engagé » », dit-il. Rona s’est bâtie autour de cinq grandes valeurs, qui privilégient les bonnes relations entre les employés et les clients. « La culture et les valeurs constituent la « Crazy Glue » des entreprises de nos jours, dit Gaétan Lussier. Elles donnent un langage commun à tous. » Cette langue commune, les employés de la chaîne de quincailleries l’apprennent à l’Académie Rona, qui reçoit des milliers d’employés par année. Ils y apprennent aussi quelques détails étonnants, mais combien essentiels, sur les habitudes de consommation. Ainsi, un homme seul en magasin se dirigera presque toujours vers les outils, alors qu’une femme seule cherchera plutôt des produits. Quand monsieur et madame se présentent ensemble au magasin, c’est en général qu’ils ont un grand projet de rénovation… et c’est madame qui aura le dernier mot ! Trop souvent, les patrons n’ont pas une connaissance très fine des tâches que leurs employés doivent effectuer. Robert Dutton, le président de Rona, est le fils d’un quincaillier et il a passé sa jeunesse avec les clients du magasin familial. Quand Stéphane Lamarre est arrivé chez Hubbell, en 2003, il a tenu à faire lui-même l’essai du travail de chacun des ouvriers. « Je voulais me mettre à leur place », dit-il. Pour lui, c’était une question de crédibilité. Il a ainsi été à même de prendre conscience de tout le temps qui était gaspillé à déplacer du matériel ou à chercher les bons outils. Cela lui a aussi permis de sceller un véritable pacte avec les travailleurs et leur syndicat. « Je me suis engagé à ne congédier personne s’ils m’aidaient à améliorer la productivité de l’usine », dit-il. Aujourd’hui, celle-ci fabrique plus de 500 produits différents, elle a réduit ses stocks de moitié et s’approche des normes des meilleures usines japonaises. Pourtant, rien n’est gagné. Rona se bat contre des géants américains, comme Home Depot, qui font 15 fois sa taille. L’usine de Hubbell à Montréal-Nord se tire bien d’affaire, mais pourrait-elle résister si le dollar canadien atteignait 1,10 $ ou 1,15 $ US, ainsi que certains économistes le croient ? Chose certaine, ce n’est pas une gestion de type autoritaire qui rendra les entreprises plus performantes et plus compétitives. « Il faut créer de l’enthousiasme et nouer un partenariat avec nos employés. Ça marche, je l’ai vécu », dit Gaétan Lussier, le sourire aux lèvres – comme d’habitude.

Affaires et économie

Il pleut des milliards

Le Québec a-t-il gagné à la 6-49 ? Je n’en reviens pas des sommes d’argent qui sont engagées dans l’économie. J’ai peine à suivre tant les projets sont nombreux et majeurs. Hier, le gouvernement a annoncé qu’il investira 37 milliards $ sur cinq ans dans les infrastructures. Le programme énergétique du gouvernement (2006-2015) prévoit des investissements de 25 milliards $ dans l’hydro-électricité et 6 milliards $ pour l’industrie éolienne. Les deux nouveaux hôpitaux montréalais coûteront 3,3 milliards. Le projet Rabaska compte pour presque 1 milliard $. Les projets déjà annoncés dans le cadre du 400e anniversaire de la ville de Québec totalisent quelque 500 millions $. Des promoteurs privés sont en train d’investir presque 1 milliard de dollars dans la construction de nouvelles tours ou de nouveaux hôtels à Montréal. Le Quartier des spectacles redynamisera tout un secteur du centre-ville autour de la nouvelle résidence de l’Orchestre symphonique de Montréal et de la nouvelle Place des festivals. Le Musée des Beaux-Arts vient de donner le feu vert à un important projet d’agrandissement. On parle de la démolition de l’autoroute Bonaventure et de l’échangeur Turcot. Le plan de transport de la ville de Montréal coûtera des centaines de millions $. Comment dire non à tant de largesses ? Je suis à la fois très excité et ravi, mais j’ai peur à l’addition qu’on nous présentera à la fin du party. Entre-temps, si vous avez un jeune qui s’interroge sur son avenir, dites-lui qu’il y a beaucoup d’avenir dans les métiers de la construction!

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Affaires et économie

Al Gore, Prix Nobel

Al Gore est devenu un symbole de la lutte au réchauffement climatique. Le prix Nobel de la paix qui lui a été octroyé ce matin lui donnera une dimension encore plus formidable. L’ancien vice-président américain mérite cet honneur. Sa croisade contre le réchauffement climatique a donné une crédibilité et une portée nouvelle au mouvement environnemental. La science du réchauffement climatique est aujourd’hui universellement reconnue. Sa nouvelle stature fera de lui une icône. J’espère qu’Al Gore, sans renier ses principes, fera preuve de jugement et de modération sur les conditions de passage d’une économie dopée aux carburants fossiles à une économie qui cause moins de dommages à la planète. Al Gore doit devenir un sage en n’abusant pas de son nouveau titre pour condamner tout projet de développement. L’humanité gagne à être plus propre, mais pas à être plus pauvre. (Plusieurs textes sur le choix d’Al Gore dans ma revue de presse)

Affaires et économie

L’affaire Bertrand

Il va se passer quelque chose tôt ou tard avec la Bourse de Montréal. Soit qu’elle fusionne avec Toronto, soit qu’elle sera achetée par une autre Bourse. L’évaluation de la Bourse montréalaise est telle que ses actionnaires ne pourront pas résister trop longtemps à une offre alléchante. Viendra-t-elle de Toronto – les milieux financiers torontois le souhaitent – ou de Dubaï, du Qatar (maintenant de grands actionnaires de la Bourse de Londres) ou encore de Chicago ou de New York ? Telle est la question du jour. Les actionnaires de la Bourse de Montréal voudront se vendre chèrement. La polémique avec Toronto a ceci de bon : elle fait monter les enchères et pourrait pousser par le haut la valeur du titre.. Déjà, l’action est transigée à un bien meilleur multiple que celui de la Bourse de Toronto. Mais les revenus et les profits de cette dernière sont plus élevés et Toronto menace Montréal de lui livrer une dure concurrence en 2009 sur ce qui est encore son monopole absolu au Canada. D’où la difficulté de déterminer quelle est la vraie valeur de la Bourse de Montréal. D’où la difficulté de déterminer la part respective des actionnaires des deux Bourses si elles fusionnaient. D’où la difficulté de déterminer qui serait le joueur dominant d’une nouvelle entité. D’où la difficulté de choisir qui serait le président de la nouvelle Bourse. Le candidat idéal est Ontarien, il a travaillé dans les milieux financiers torontois et il parle français. Il s’agit… de Luc Bertrand, le PDG de la Bourse de Montréal ! Le conseil d’administration de la Bourse de Toronto n’est pas nécessairement hostile à sa candidature, mais à la place prépondérante des actionnaires et dirigeants de la Bourse de Montréal dans la nouvelle unité. En résumé, Montréal veut avoir son prix et des garanties sur le maintien à Montréal des produits dérivés et Toronto tient à son leadership. Là est l’enjeu. Si l’accord s’avère impossible, je ne donne pas 18 mois avant que des princes arabes ou des intérêts chinois prennent possession du parquet montréalais. Courtisés inlassablement et potentiellement très riches, les actionnaires de la Bourse de Montréal vont céder. Pour Montréal et le Québec, il s’agit de déterminer si nous sommes mieux servis par une Bourse commune dans lequel les Québécois joueront un grand rôle (les produits dérivés resteraient exclusivement à Montréal) ou par une mainmise d’une autre Bourse plus intéressée à se débarrasser d’une concurrente. Cela me rappelle un autre débat…

Société

Le monde à l’enVERT

Aux États-Unis, des entreprises font pression sur le gouvernement pour qu’il devienne plus vert. Au Canada, les chefs de la direction des 150 plus grandes sociétés (800 milliards de revenus par année) ont appelé de leurs vœux, à la fin de septembre, non seulement une Bourse du carbone, mais aussi une taxe verte ! De quoi surprendre. Le Conseil canadien des chefs d’entreprise admet en effet que le marché à lui seul ne pourra relever le défi que représentent les changements climatiques, même si les consommateurs ont déjà, par eux-mêmes, amorcé le virage vers des produits et des entreprises moins nocifs pour l’environnement. Ils demandent donc l’intervention du gouvernement et lui reprochent de ne pas avoir de véritable politique nationale de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Faut-il croire ou non aux bonnes intentions de ces entreprises ? Le présent numéro de L’actualité tombe à point pour susciter une réflexion sur le sujet. Le magazine lance en effet les prix Korn/Ferry–L’actualité, récompenses annuelles destinées à souligner les gestes de responsabilité sociale accomplis par des sociétés québécoises (« Quand l’entreprise se fait citoyenne »). Les initiatives des neuf finalistes de cette première année des prix pourraient mettre à l’épreuve le scepticisme de ceux pour qui les dirigeants d’entreprise ne sont jamais que des profiteurs égoïstes et les travailleurs, de pauvres victimes exploitées. Certes, les entreprises n’ont qu’une finalité : la rentabilité. Dans bien des coins du monde, les dommages qu’elles causent à l’environnement sont incommensurables. Mais on voit poindre à l’horizon un certain espoir. En Afrique du Sud, par exemple, de grandes entreprises paient des médicaments antirétroviraux à leurs centaines d’employés qualifiés. Sans ces médicaments, ces gens séropositifs mourraient. Et ça coûte cher de remplacer des travailleurs qualifiés. En Europe, des sociétés travaillent de concert avec les pouvoirs publics pour améliorer la formation de la main-d’œuvre ou lutter contre les changements climatiques. Elles le font parfois pour des raisons de marketing ou d’image. Mais pas toujours. Dans certains cas, les dirigeants agissent pour préserver des conditions sans lesquelles l’entreprise ne pourrait plus remplir sa mission. Les universitaires appellent cela la CSR, pour corporate social responsability — la responsabilité sociale des entreprises, ou RSE, en français. Les politiques gouvernementales, disent ces sociétés, doivent être adaptées à la réalité de la mondialisation, de l’épuisement de certaines ressources, bref, des défis d’aujourd’hui et non de ceux d’il y a 50 ans. C’est à cette adaptation, à cette flexibilité que l’ex-conseiller politique de deux gouvernements du PQ, Jean-François Lisée, convie le Québec dans son essai plaidant pour la naissance d’une gauche efficace (« Un Québec généreux… et riche ! »). Cette approche peut-elle rassembler ? Le consensus en faveur d’un changement est assez clair au Québec. Les dernières élections provinciales l’ont montré. Les solutions de la gauche classique — le tout-à-l’État — ne répondent plus aux besoins de la société. L’État doit permettre qu’une plus grande flexibilité s’installe dans les services publics. Certaines solutions issues de la droite intéressent, mais d’autres inquiètent ou déroutent. Comment protéger les plus vulnérables tout en faisant sauter les verrous qui, dans les services publics et les grands ordres professionnels par exemple, bloquent l’innovation et l’initiative individuelle ? Comme le disait, au début d’octobre, un participant au colloque sur la démocratie qui marquait le centenaire de HEC Montréal, « les gens sont prêts à changer, mais ils cherchent un leader, une vision… ». Au fil d’arrivée, c’est de courage politique que le Québec a besoin. Quelqu’un sera-t-il au rendez-vous ? À LIRE Les textes sur les quatre défis du Québec (développement économique, développement durable, démocratie, démographie) qui ont été présentés lors du colloque tenu à HEC Montréal. www.hec100.ca

Affaires et économie

Canada 11 Suisse 29

Non, il ne s’agit pas d’un résultat sportif ni du nombre de sommets de plus de 3 000 mètres. Il s’agit plutôt du nombre d’entreprises canadiennes et suisses se retrouvant au classement des 1 000 compagnies les plus actives en recherche et développement à travers le monde. Le Canada est presque battu à trois pour un par un pays de 7,4 millions d’habitants. Pour ceux qui préfèreraient comparer le Québec et la Suisse, deux entité de presque la même population, la victoire des Helvètes serait écrasante (29 à 4) et un des buts du Québec aurait été compté par Alcan, qui passera sous peu dans l’équipe britannique. Les autres entreprises québécoises présentes au classement sont Bombardier (421e rang mondial), Hydro-Québec et CGI. Pour ajouter à l’humiliation, il n’y a que 10 entreprises canadiennes qui font plus de R&D que… La Poste française! La recherche et développement est le nerf de la guerre pour les entreprises innovantes et exportatrices. Impossible de gagner sans de nouveaux produits, de nouvelles technologies ou de nouvelles molécules dans un monde de plus en plus compétitif. Ce classement est-il si catastrophique ? Oui et non. Oui, car il montre une fois de plus que nous sommes chanceux d’avoir autant de ressources naturelles, le marché le plus riche de la planète à quelques kilomètres et un fort secteur des services. Ces mêmes forces nous rendent vulnérables si l’économie mondiale tombe en panne. Ce classement montre aussi comme il y a peu de grandes sociétés canadiennes ou québécoises à dimension vraiment planétaire. (Ce que nous allons regretter Alcan…) Non, parce qu’il ne faut pas confondre la performance canadienne en R&D et celle des compagnies canadiennes. Une bonne portion de la R&D effectuée ici se fait dans les laboratoires des compagnies pharmaceutiques américaines… ou suisses.

Culture

La laïcité tranquille ?

Rejetant le modèle français comme l’américain, notre ineffable ministère de l’Éducation va innover : le Québec sera le seul endroit du monde où le système d’enseignement laïque permettra d’aborder « objectivement » le bien et le mal afin de construire une morale civique. On invitera aussi les élèves à s’intéresser aux traditions et symboles religieux. Philosophe et professeur à l’UQAM, Georges Leroux argumente en faveur de ce programme. Il parle d’une « quasi »-utopie et justifie intégralement cette démarche vertueuse et angélique. Sous prétexte d’encourager un « vivre-ensemble » souhaitable, les 20 000 enseignants du primaire raconteront donc aux enfants des histoires tirées de la Bible ou de la tradition coranique, des contes inspirés de la vie de Bouddha, de Confucius ou de Jésus. La magie et le merveilleux l’emporteront à coup sûr sur le rationnel et Darwin. C’est ce que Georges Leroux nomme une « laïcité ouverte » : on ne peut pas, croit-il, se fier à la littérature (qui pourtant ne manque pas de contes de fées et de fables) pour éduquer les petits Québécois de toutes origines, il faut puiser dans un fonds religieux ! Au secondaire, les élèves discuteront avec des spécialistes (pas encore formés) des rites et coutumes, des paroles des prophètes et des grandes idéologies. Pourquoi cet enseignement dans des écoles non confessionnelles ? Pour permettre une transition douce entre les pratiques catholiques anciennes et le temps séculier. Pour rassurer. Pour que puissent se côtoyer sans heurts les enfants de toutes les confessions. Pour encourager, écrit Leroux, la « vie bonne ». Dans sa prose limpide, le philosophe veut le bonheur de tous. C’est une démarche sympathique, mais une fois encore, de peur de choquer, on se bouche les yeux et on évacue l’histoire. Les élèves en culture religieuse ignoreront les croisades, les affrontements mortels entre protestants et catholiques, les pogroms, les razzias de l’Islam, les conversions cruelles des Indiens d’Amérique, les révolutions absurdes au nom d’idéologies, le terrorisme sikh et les haines des bouddhistes envers les musulmans. Une fois de plus, la catéchèse se substitue à l’histoire. Au Québec, suivant notre tradition de suprême naïveté, l’école neutre deviendra le foyer de tous les irrationnels. Des milliers d’enseignants seront transformés en missionnaires œcuméniques. L’État a mis 40 ans à obtenir la déconfessionnalisation scolaire ; en quelques mois, les bien-pensants auront réintroduit la pensée magique au royaume de la science. Pour ne pas désespérer, il vaut mieux lire et méditer le court essai de Yolande Geadah consacré aux problèmes d’une société laïque face à la montée des intégrismes. Accommodements raisonnables se présente comme un parfait résumé de la pensée rationnelle et juste dans un monde qui subit les assauts du prosélytisme multiculturel. En fait, ce texte, publié au printemps 2007, aurait pu nous éviter les psychodrames d’une commission nommée par un gouvernement qui ne voulait pas assumer ses responsabilités. Il peut servir de référence impeccable. La laïcité est un « processus conflictuel », nous rappelle Yolande Geadah : « Les décisions prises concernant les limites à établir entre les croyances religieuses et leur expression dans le domaine public font rarement l’unanimité. » Si l’on ne balise pas très clairement un espace public neutre, on ne peut évidemment qu’encourager les affrontements. Au Canada, en cas de conflit, la coutume est de faire appel aux juges ; ceux-ci trancheront toujours, au nom des chartes, en faveur de la personne lésée. Or, la décision juridique n’a pas la même incidence dans le cas d’un handicap physique que dans celui d’une pratique religieuse. L’effet d’entraînement n’est pas similaire et le juridique oublie trop facilement le contexte social. Yolande Geadah cite en exemple l’autorisation de porter le kirpan à l’école accordée par une Cour suprême qui ne l’accepte pas en son sein et l’interdit dans les avions. L’approche juridique n’est pas nécessairement logique ni raisonnable. Le domaine religieux ne se raisonne pas, de toute façon ; c’est celui de la foi. Alors que Georges Leroux imagine la société comme une juxtaposition d’individus dans un centre commercial renfermant toutes les croyances, Yolande Geadah souhaite l’intégration de ces mêmes individus dans un ensemble neutre garanti par la séparation de l’Église et de l’État. « La première constitution canadienne, dit-elle, ne faisait nulle mention de Dieu » ; celle de 1982 évoque la « suprématie de Dieu ». Cela exigera une modification si le Québec doit un jour la signer. — Éthique, culture religieuse, dialogue, par Georges Leroux, Fides, 120 p., 9,95 $. Accommodements raisonnables, par Yolande Geadah, VLB éditeur, 96 p., 12,95 $. PASSAGE Accommodements raisonnables Malgré le désir de continuer à protéger la liberté de conscience, les revendications religieuses ne peuvent être considérées uniquement sous l’angle des libertés individuelles. Yolande Geadah