La vie après la mort de Prkng
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La vie après la mort de Prkng

Après avoir mis la clé sous la porte, les créateurs de l’appli Prkng ont décidé d’ouvrir le code source de leur logiciel à quiconque voudrait relancer le service ou apprendre à programmer. Un geste rare.

L’idée était a priori excellente : voir sur une carte où il était possible de se stationner dans la rue à Montréal et à Québec. Puis étendre le service à d’autres grandes villes, comme Boston, New York et Seattle.

Lancée en 2015, l’appli montréalaise Prkng devait rallier 10 000 utilisateurs en un an. « Mais nous avons atteint ce nombre en une semaine seulement », précise Arnaud Spuhler, cofondateur de l’entreprise. Ce début prometteur a permis à Prkng d’obtenir plus de financement et de poursuivre son développement. « Nous étions six salariés pendant environ une année », explique-t-il.

L’appli était gratuite, sans publicité, et les renseignements personnels des utilisateurs n’étaient vendus d’aucune façon. « Nous ne voulions pas monnayer nos utilisateurs », note Arnaud Spuhler. Prkng vendait plutôt les données sur le stationnement qu’elle produisait pour son application.

« Ces informations sont demandées par les grandes entreprises. Rien qu’à New York, le service d’autopartage Car2Go doit débourser plus de 300 000 dollars par année en contraventions, dit-il. On parle beaucoup de voitures autonomes qui iront se stationner toutes seules, mais elles devront savoir où aller. »

Mais même si l’information traitée par Prkng avait de la valeur, l’entreprise n’a pas été capable de démontrer aux investisseurs que le succès montréalais pouvait facilement être reproduit dans d’autres villes. Arnaud Spuhler et son partenaire Samuel Mehenni ont finalement décidé de mettre l’application en vente, tout en la maintenant en ligne entre-temps pour les utilisateurs.

Les mois ont passé, et l’entreprise n’a toujours pas trouvé d’acheteur, même si quelques sociétés ont montré de l’intérêt. Entre-temps, Prkng a continué sa croissance, même si elle n’avait pas de soutien marketing et que la dernière mise à jour datait de 2016.

En janvier 2018, plus de 68 000 personnes utilisaient encore le service. Mais conserver l’application en ligne pour la laisser mourir de sa belle mort n’était pas une option, puisqu’elle coûtait à ses développeurs de 300 à 500 dollars par mois pour les frais de serveurs et l’accès à certaines bases de données.

Le 13 février, un message pour annoncer la fermeture officielle de Prkng a été envoyé aux utilisateurs.

Une deuxième vie avec un code ouvert

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais Prkng a décidé de mourir dans la dignité. Alors que les entreprises qui ferment leurs portes retirent habituellement leurs applications des boutiques et désactivent leurs services en ligne, les créateurs de Prkng ont choisi une autre option : permettre à n’importe qui de lire et d’utiliser le code informatique à la base de leur produit.

Aujourd’hui même, quelqu’un pourrait recréer l’application Android, l’application iOS et toute l’architecture permettant à Prkng de fonctionner, sans écrire une seule ligne de code. « Nous préférons inspirer quelqu’un avec ça plutôt que de cacher le tout dans un carton », explique Arnaud Spuhler, qui travaille désormais pour l’entreprise en démarrage montréalaise Breather. L’autre cofondateur, Samuel Mehenni, est pour sa part passé du côté de l’appli pour le transport en commun Transit.

D’autres raisons ont contribué à l’ouverture du code. Prkng a bénéficié de l’aide de mentors venant de la communauté du logiciel libre et a utilisé des données ouvertes pour sa création, ce qui a joué un rôle dans son choix. « Sam et moi avons aussi beaucoup appris grâce à l’éducation publique, dit-il. Nous trouvons que le partage du savoir est important. »

Cette décision n’est pas unique, mais elle est rare. Google a déjà utilisé une stratégie similaire pour son logiciel en ligne Google Wave, par exemple, mais il s’agissait surtout d’une opération de relations publiques. Les logiciels abandonnés sont en quasi-totalité rangés en espérant qu’un éventuel acheteur se fasse connaître ou qu’une partie du code puisse être réutilisée ailleurs.

Quelques jours seulement après avoir publié le code source, Arnaud Spuhler observe déjà de l’intérêt dans la communauté du logiciel ouvert. « On a reçu beaucoup de demandes, surtout pour l’application iOS, dit-il. Ça me fait chaud au cœur de savoir que des jeunes développeurs vont pouvoir apprendre grâce à Prkng. »

Beaucoup d’appelés, peu d’élus

L’échec de Prkng n’est pas une anomalie. Une étude de la société de recherche Gartner estimait en 2014 que seulement 0,01 % des applications mobiles pour consommateurs lancées cette année-là connaîtraient un succès financier en 2018. Selon une étude de Shikhar Ghosh à la Harvard Business School, de 30 % à 40 % des jeunes entreprises doivent un jour ou l’autre liquider tous leurs avoirs et entraînent une perte totale ou presque totale pour leurs investisseurs.

Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné pour Prkng ? Avec le recul, Arnaud Spuhler concède que l’entreprise a trop investi de temps dans le design et l’ingénierie de l’application, mais pas assez dans son modèle d’affaires. « Si c’était à refaire, nous essayerions de trouver un juste milieu, en tentant d’obtenir plus de revenus, plus rapidement. »

L’entreprise aurait peut-être été ainsi plus alléchante, tant pour les investisseurs que pour les acheteurs potentiels. « On dit souvent que lorsqu’on lance une entreprise, il faut être au bon endroit au bon moment, dit-il. Ce n’était peut-être pas notre cas. »