La leçon de gouvernance numérique estonienne
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La leçon de gouvernance numérique estonienne

Alors que le Canada n’a même pas de stratégie numérique officielle, un pays européen inattendu cumule depuis des années les percées audacieuses et donne une leçon de gouvernance numérique au reste du monde : l’Estonie.

Avec une géographie particulière pour seulement 1,3 million d’habitants, une reconstruction qui a suivi la démocratisation de l’Internet et la vision d’une poignée d’ingénieurs idéalistes, l’Estonie a réussi à mettre en place au cours des deux dernières décennies une société pleinement numérique. Aperçu de 10 transformations dont le Canada pourrait parfois s’inspirer.

1. 99% de services en ligne

Pratiquement tous les services gouvernementaux en Estonie sont offerts en ligne. « Seules les choses vraiment importantes nécessitent une confirmation en personne, comme l’achat d’une propriété ou un mariage », explique Siim Sikkut, dirigeant principal de l’information du gouvernement de l’Estonie rencontré par L’actualité à l’occasion de la conférence C2 Montréal.

2. Le vote par Internet

Les Estoniens peuvent voter par Internet depuis 2005, un droit dont 31,7% des citoyens se prévalent désormais (il est aussi possible de voter en personne). Le taux de participation général n’a pas changé depuis l’adoption de cette mesure reconnaît Siim Sikkut, mais d’autres changements apportés au système permettent à ceux qui le souhaitent d’être mieux informés et de prendre des décisions éclairées. « Le public peut facilement suivre en ligne tout le processus législatif, de la création d’un document à son adoption au Parlement », donne-t-il en exemple, notant au passage que la technologie n’assure pas un bon engagement citoyen, mais qu’elle le facilite.

3. Une signature électronique pour tous

Les Estoniens sont dotés d’une signature numérique et d’une carte d’identification munie d’une puce chiffrée sécuritaire, ce qui permet d’approuver légalement des documents numériques. Selon le gouvernement estonien, la mesure permettrait d’économiser annuellement 2% du PIB du pays, principalement en temps perdu à se présenter en personne pour signer des documents.

4. Un système de santé numérique

Le système de santé numérique de l’Estonie est un modèle dont il faut s’inspirer, où les patients ont non seulement accès à toutes leurs informations, mais où l’utilisation d’une chaîne de blocs permet de savoir avec précision qui a consulté son dossier. Notons que l’Estonie prévoit améliorer son système de plusieurs façons au cours des prochaines années, notamment en analysant les données avec des systèmes d’intelligence artificielle et en facilitant l’accès aux soins de santé à partir de son domicile.

5. Des ambassades de données

L’Estonie déploiera en juin sa première « ambassade de données », des serveurs placés dans des pays étrangers, mais régis par les lois estoniennes. « C’est une idée qui vient du Japon, où des données ont été perdues après l’explosion de Fukushima », explique Siim Sikkut. Suivant un désastre naturel ou une invasion – rappelons que l’Estonie est voisine de la Russie – la numérisation du gouvernement et ses infrastructures étrangères pourraient lui permettre de continuer de fonctionner.

6. Une architecture infonuagique gouvernementale complète

Les infrastructures infonuagiques dans le monde se concentrent de plus en plus entre les mains d’une poignée de joueurs américains, tout particulièrement Amazon, Google et Microsoft (il y a des exceptions, comme l’entreprise européenne OVH). Si l’Estonie utilise toujours des serveurs privés pour ses données moins importantes, les plus cruciales sont enregistrées et traitées sur des serveurs conçus comme un service infonuagique, mais appartenant au gouvernement. « Nous explorons présentement la possibilité d’ouvrir notre infrastructure pour certains usages publics, comme les universités et les entreprises étatiques », précise Siim Sikkut.

7. Un programme de résidents numériques

L’Estonie a fait couler beaucoup d’encre avec son programme de résidents numériques lancé en 2014, qui permet à n’importe qui dans le monde d’ouvrir pour 100 euros une entreprise en Estonie et d’avoir accès à certains services du pays et de l’Union européenne. Le dirigeant principal de l’information du gouvernement note que le service est conçu pour les entreprises, et qu’aucun équivalent n’est prévu pour le grand public.

8. Un faible fossé numérique

Plus de 90% des Estoniens ont accès régulièrement à l’Internet, un taux de pénétration similaire à celui observé au Canada, grâce à plusieurs politiques mises en place dans les années 90. Siim Sikkut explique que plusieurs programmes ont été instaurés pour connecter le 10% restant, et que tous les services du gouvernement peuvent être accédés en personne pour ceux qui le souhaitent. « Il y a moins de bureaux, mais l’option est là », concède-t-il. « Pour les entreprises, tous les rapports et toutes les informations doivent toutefois être transmis en ligne, puisque ce n’est pas une question de droits fondamentaux », ajoute-t-il.

9. Une sécurité à la hauteur des ambitions

Chaque mesure numérique en Estonie est protégée par différents systèmes de sécurité informatique, et plusieurs plans ont été mis en place – et mis à l’épreuve – pour prévenir les attaques. « La chose la plus importante à avoir dans une voiture qui va très vite est un bon système de freinage », image Siim Sikkut. Pour ce dernier, la sécurité doit toutefois être pensée à plusieurs niveaux. « Cela va des leçons de cyberhygiène à la maternelle aux systèmes de défense du gouvernement. »

10. Une vision à long terme

La plus grande force de l’Estonie est toutefois l’adoption d’une vision numérique à long terme et la mise en place d’outils et de moyens pour y parvenir, même si cela comporte parfois certains risques. « Si tu réformes et transformes un pays, il faut être prêt à expérimenter et à prendre des risques. Il faut mettre en place des mécanismes de gouvernance qui permettent de faire des projets en peu de temps, d’échouer, d’apprendre de ses erreurs et de s’améliorer rapidement, comme le font les jeunes entreprises », croit le dirigeant principal de l’information du gouvernement.