La cartographie moderne au service des Premières Nations
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La cartographie moderne au service des Premières Nations

Drones, caméras à 360 degrés, imagerie satellite, logiciels libres : voilà quelques-uns des outils technologiques de cartographie à la disposition des Premières Nations qui souhaitent protéger leur territoire ou transmettre leur culture. 

Anthony Georgekish était déterminé à recenser les lieux importants de la Nation crie de Wemindji près de la Baie James et à préserver leur histoire. Armé de ses raquettes et de sa caméra vidéo, il a parcouru l’hiver dernier plus d’une centaine de kilomètres dans la neige à -40 degrés Celsius.

« Créer des enregistrements audio et vidéo en langue crie avec les doyens de la communauté et les placer sur une carte géographique permet d’enseigner ces connaissances aux plus jeunes », raconte Anthony Georgekish devant une salle de quelque 200 personnes à l’occasion de la conférence Indigenous Mapping Workshop (IMW) 2018, qui se déroule cette semaine à Montréal. C’est après avoir entendu un enregistrement audio de son grand-père décédé alors qu’il n’était que tout petit que le Crie de 23 ans a choisi de s’impliquer de la sorte.

Transmettre les histoires et préserver la culture font partie des éléments importants de cette conférence annuelle qui attire surtout des membres des Premières Nations canadiennes, mais aussi des représentants autochtones des États-Unis, du Pérou et de la Nouvelle-Zélande. « Les différents peuples autochtones partagent des problématiques similaires, peu importe où ils se trouvent », explique l’instigateur de l’événement Steve DeRoy, lui-même Anichinabé et Saulteaux du Manitoba.

De nombreuses communautés doivent par exemple protéger leur héritage dans des conditions technologiques difficiles, où aucun réseau téléphonique n’est accessible. Des outils ouverts développés par des organisations non gouvernementales en Amazonie pour créer des cartes interactives sans accès à l’internet peuvent ainsi être utilisés par une Première Nation à des milliers de kilomètres de là au Québec. On peut notamment redonner aux cours d’eau leurs noms traditionnels, indiquer les lieux spirituels ou les points de chasse ancestraux.

La technologie pour protéger le territoire

Des images satellite permettent de suivre l’évolution de la déforestation au fil des ans.

La préservation du territoire est un autre thème récurrent dans les divers ateliers de la conférence. « Les technologies peuvent être utilisées pour comprendre les impacts d’un projet minier ou énergétique, et pour faire le suivi de l’évolution d’un lieu au fil du temps. Une carte peut changer la vie d’une communauté », observe Steve DeRoy.

Pendant un atelier à l’IMW 2018, des outils ont par exemple été présentés pour créer automatiquement des cartes photographiques avec des drones ou encore pour afficher des photos satellite de plusieurs années différentes avec le service Google Earth.

« J’ai moi-même élaboré une carte qui montre l’impact de l’industrie minière sur un ruisseau important de ma région », raconte à L’actualité Shauna Yeomans, de la Première Nation Tlingit en Colombie-Britannique. « Des cartes comme celles-là permettent aux membres de la communauté de mieux comprendre les problèmes auxquels on fait face », ajoute-t-elle.

« Une carte satellite est un excellent outil pour contextualiser et saisir un problème », note Raleigh Seamster, directrice principale de programme pour Google Earth Outreach, un programme philanthropique de Google Earth & Maps. Voir sur une carte à quel point un projet de coupe de bois est réalisé près d’une école peut être suffisant pour rallier l’opinion publique.

Dans un atelier pour expliquer comment utiliser les fonctionnalités avancées de Google Earth et comment enregistrer des images en 360 degrés, celle-ci invite d’ailleurs les participants à écrire à son équipe lorsque les images satellites d’un lieu à protéger sont dépassées. Quand elle reçoit des demandes du genre d’une association ou d’une communauté, il ne faut généralement que quelques semaines pour que des photos à jour et souvent d’une meilleure résolution qu’auparavant soient publiées sur Google Earth.

Pour Shauna Yeomans, qui collecte des données sur l’environnement et la faune sur le territoire de sa communauté, ces outils sont précieux. « Il y a beaucoup de mines dans notre région. On peut désormais informer le gouvernement si on observe quelque chose qui n’a pas sa place », ajoute celle qui aimerait maintenant acquérir un drone pour faciliter son travail.

Les noms de lieux traditionnels près d’Iqualuit ont été enregistrés sur une carte par l’organisme Inuit Heritage Trust.

On dit que l’histoire est écrite par les vainqueurs. Il en va de même pour les cartes géographiques, qui sont dessinées par les colonisateurs. L’arrivée de technologies efficaces, simples et abordables permet finalement à des peuples longtemps muselés de réaffirmer leur place sur un territoire qu’ils habitent depuis des centaines d’années.

« Les cartes ont toujours été un outil de communication, médite Steve DeRoy. Mais généralement, elles n’ont pas été réalisées par les autochtones. On assiste enfin à un revirement de situation, où les communautés décident comment leur histoire devrait être racontée ».