La nouvelle vie des polices de caractères Bauhaus
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La nouvelle vie des polices de caractères Bauhaus

Perdues depuis presque 100 ans dans les tiroirs de la Bauhaus Dessau Foundation, des polices de caractères créées à l’époque de l’influent mouvement allemand Bauhaus ont droit à une renaissance grâce au numérique. 

« Les polices de caractères sont comme l’odeur ou la saveur des mots. » Voilà comment le designer et premier gestionnaire d’Adobe Type, Dan Rhatigan, décrit les polices de caractères, ces formes que prennent les lettres imprimées.

Il n’existe pas de lettres « nature ». Que ce soit en Calibri, Helvetica ou Times New Roman, chaque mot écrit au clavier épouse les formes d’une police. Lorsqu’un designer conçoit un logo, une affiche ou un emballage, cette forme est choisie avec soin, pour faciliter la lecture, attirer l’attention ou plaire esthétiquement.

« Et il n’y a pas que les professionnels qui le font. Quand quelqu’un écrit une carte ou qu’il ajoute des mots sur une photo avant de la publier sur Facebook, il sélectionne une police de caractères et exerce sa créativité », ajoute Dan Rhatigan lors d’un entretien téléphonique avec L’actualité.

Dan Rhatigan a collaboré cette année à l’aventure Hidden Treasures : Bauhaus Dessau, qui a dépoussiéré des polices de caractères conçues dans les années 1920 et 1930 à la Staatliches Bauhaus, probablement l’école d’art la plus influente du XXe siècle. En tout, cinq polices de caractères ont été recréées et publiées pendant l’été : Joschmi, Xants, CarlMarx, Alfarn et Reross.

Les polices de caractères Bauhaus recréées pour la collection Hidden Treasures.

« Les polices n’étaient pas vraiment perdues. Mais l’entreposage de documents analogiques a fait que le matériel n’était pas accessible au grand public. Maintenant, c’est le cas », précise le designer.

« Les polices reproduites étaient des travaux conçus en classe. Les alphabets n’étaient pas complets, puisque le but n’était pas d’en faire un produit fini : elles avaient une vocation éducative », poursuit-il. Il est donc tout à fait à propos que l’essentiel du travail accompli ait été effectué par des étudiants de différentes écoles de design en Europe et en Amérique du Nord, dirigés par le designer Erik Spiekermann, une sommité dans le monde de la typographie.

Les étudiants ont dû recréer les lettres manquantes, mais aussi adapter les polices pour qu’elles puissent être utilisées avec des accents, par exemple. « C’était un travail collaboratif entre designers, mais étalé sur plusieurs décennies », illustre Dan Rhatigan.

De l’analogique au numérique

Le logo de L’actualité, reproduit avec la police de caractères Bauhaus Joschmi.
Alors que les polices de caractères étaient autrefois gravées dans le bois ou coulées en lettres de métal pour l’imprimerie, celles-ci sont désormais numériques. Elles sont parfaitement reproductibles, et conçues pour pouvoir être agrandies à l’infini, sans jamais perdre leur précision.

La numérisation de polices analogiques est un procédé établi. Adobe offrait par exemple une police numérique Garamond en 1989, inspirée des polices taillées par Claude Garamont dans les années 1500.

« Mais les outils numériques pour transformer les dessins en polices sont beaucoup plus avancés aujourd’hui. Nous avons beaucoup plus de flexibilité », note Erik Spiekermann lors d’un entretien avec L’actualité.

La puissance des instruments modernes est toutefois une arme à double tranchant. « La perfection ne rend pas les choses meilleures », prévient le designer allemand. Dans leur reproduction des polices Bauhaus, les étudiants sous sa tutelle étaient donc encouragés « à ne pas rechercher la perfection numérique ». « Une trace de la main humaine dans le dessin rend la police plus facile d’approche », croit-il.

Un art en perpétuelle évolution

Une marque de café conçue par la designer belge Veerle Pieters avec la police de caractères Bauhaus Reross Quadreatic.

Les polices recréées sont accessibles gratuitement en ligne, et peuvent être utilisées pour concevoir des identités visuelles, des cartes professionnelles ou même des logos. L’initiative d’Adobe a reconstitué des polices anciennes, mais la typographie est une discipline en constante évolution. Les typographes élaborent de nouvelles polices par recherche esthétique, ou encore pour répondre à des besoins précis. La police Sans Forgetica a par exemple été mise au point à l’Université de Melbourne en employant des principes de psychologie cognitive pour aider les lecteurs à retenir l’information.

La police de caractères Sans Forgetica faciliterait la mémorisation d’un texte.

Les grandes entreprises technos conçoivent aussi des polices de caractères adaptées à la lecture sur les téléphones intelligents. Apple a ainsi dessiné la police San Francisco pour l’iPhone en 2014, et Google a lancé Roboto en 2011 pour son système d’exploitation Android.

« La plupart de ces polices ont bien été ficelées. Évidemment, elles se ressemblent toutes, mais c’est normal, puisqu’elles ont été créées pour de petits écrans qui ont tous les mêmes limites », observe Erik Spiekermann.

Même si la typographie a beaucoup évolué depuis les années 1920 et que les designers ont désormais accès à des milliers de polices numériques différentes, des polices comme celles du Bauhaus ont encore leur place, juge Erik Spiekermann. Celui-ci rappelle d’ailleurs qu’il est presque impossible de dénicher de nos jours d’anciens livres de référence typographiques, ces ouvrages où les alphabets étaient imprimés en plusieurs polices. « Les jeunes designers les utilisent pour trouver des idées et s’en inspirer. »

Comme le note d’ailleurs Dan Rhatigan, « il y a toujours quelque chose à apprendre en observant le passé ».