Une bibliothèque dans son téléphone
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Une bibliothèque dans son téléphone

Une nouvelle application facilite l’emprunt de livres électroniques à la bibliothèque sur un appareil mobile. Maxime Johnson en profite pour brosser le portrait de cette opportunité technologique souvent méconnue et de son avenir.

Plusieurs l’ignorent, mais il n’est pas nécessaire de se présenter dans une bibliothèque pour emprunter un livre. Avec la plateforme en ligne pretnumérique.ca, opérée par l’organisme à but non lucratif BIBLIOPRESTO et son partenaire technologique De Marque, il suffit de posséder un compte en ligne à sa bibliothèque pour pouvoir obtenir jusqu’à 10 ouvrages gratuitement, pour une durée de 10 à 21 jours, comme on le ferait avec un bouquin papier. On peut alors les consulter sur un téléphone, une tablette, un ordinateur ou une liseuse.

Les 145 bibliothèques qui participent à pretnumerique.ca – des bibliothèques municipales québécoises, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) et certaines bibliothèques de cégep, notamment – offrent plus de 715 000 ouvrages numériques sur la plateforme.

Depuis son lancement en 2011, 7 millions de livres ont été prêtés, dont 72% sont produits par des maisons d’édition québécoises. Plus de 450 000 usagers possèdent un compte sur le site. De nombreux essais et documents de référence sont d’ailleurs proposés pour la première fois à des Québécois qui avaient jusqu’ici un accès plus limité à ce genre d’ouvrages dans leur bibliothèque municipale.

La plateforme a le vent dans les voiles, avec des prêts en hausse de 40% depuis l’année dernière. En analysant des données compilées par BAnQ pour L’actualité, on découvre que 29% des livres empruntés à l’établissement sont numériques, et ce, même s’il ne compte que 207 285 livres numériques dans sa collection, pour 1 596 461 livres imprimés.

Pourtant, environ seulement 5% des ventes de livres francophones au Québec seraient numériques, selon Jean-François Cusson, directeur général de BIBLIOPRESTO. Bref, les ventes de livres numériques sont marginales parce que les lecteurs préfèrent encore acheter des livres imprimés, mais les prêts numériques, eux, ont la cote.

Une application simplifiée

Malgré ses succès, le potentiel de croissance de pretnumerique.ca reste encore grand. Emprunter un bouquin était jusqu’à présent rébarbatif, surtout sur un appareil mobile, ce qui a probablement limité son adoption. Obtenir un ouvrage nécessitait la visite de plusieurs sites web, l’ouverture de différents comptes et l’installation d’une application plus ou moins connue.

«Emprunter un livre demandait jusqu’ici beaucoup de volonté, surtout la première fois», avoue Maryse Trudeau, directrice de la médiation documentaire et numérique à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), qui organise d’ailleurs du 2 au 4 novembre la Foire numérique de BAnQ à la Grande Bibliothèque pour aider les visiteurs à découvrir le contenu numérique offert par l’établissement.

Le lancement cette semaine de l’application mobile Prêt numérique change la donne. Une fois que l’utilisateur possède un compte en ligne à sa bibliothèque, l’application iOS (une version Android devrait arriver en novembre) permet de télécharger un livre en quelques clics seulement.

L’application mobile présente toutes les fonctionnalités avancées que l’on pourrait espérer d’un logiciel du genre, comme la possibilité de modifier l’affichage pour qu’il soit plus agréable pour les yeux – avec un fond noir ou sépia – et la location et l’enregistrement de livres audios (qui sont toutefois encore assez rares). Les différentes bibliothèques peuvent aussi proposer des listes de lecture pour inspirer l’utilisateur (BAnQ offre par exemple en ce moment les listes «Penser le Québec» et «Finalistes des prix littéraires du Gouverneur général 2018»).

Techniquement, l’application remplace également le verrou numérique Adobe utilisé jusqu’ici par pretnumerique.ca par le verrou numérique libre Readium LCP. «Adobe a un modèle d’affaires transactionnel. Dès que quelqu’un emprunte un livre, il faut payer de 10 à 12 sous. Avec le succès que l’on connaît, ce sont des centaines de milliers de dollars que l’on doit verser à l’entreprise», explique Jean-François Cusson. Les coûts du verrou Readium LCP sont quant à eux marginaux.

Le lancement de l’application n’est qu’une première étape, et ses créateurs ont plusieurs projets en tête pour elle. «On veut amener les bibliothèques à collaborer entre elles. Si une bibliothèque crée une sélection de livres sur le réchauffement climatique, d’autres pourraient aussi vouloir la mettre de l’avant», illustre Jean-François Cusson. Parmi les autres façons pour faciliter la découverte de livres, celui-ci mentionne notamment la mise en place d’expertises nationales (pour que toute la province puisse bénéficier d’un bibliothécaire précis), l’intégration de critiques des lecteurs et l’utilisation d’algorithmes de recommandation.

Vers un changement du modèle d’affaires?

Un livre électronique pourrait en théorie être distribué par les bibliothèques d’une façon illimitée, à autant d’usagers qui le souhaitent. Mais dans les faits, ce n’est pas le cas. «La plupart des livres numériques ne peuvent être prêtés qu’à une personne à la fois seulement», précise Maryse Trudeau de BAnQ. C’est cette limite de locations simultanées qui explique que le livre En as-tu vraiment besoin? de Pierre-Yves McSween est par exemple réservé à BAnQ jusqu’au 2 février 2021.

La mesure, négociée il y a quelques années entre les éditeurs de livres et les bibliothèques, permet de reproduire le modèle d’affaires imprimé au modèle d’affaires numérique. «Nous aurions pu essayer de trouver autre chose, mais nous serions probablement encore à la table de négociations aujourd’hui», croit Jean-François Cusson.

Selon l’entente, chaque livre peut aussi être prêté jusqu’à 55 fois en tout, et ce, pendant trois ans seulement. Lorsqu’une des deux limites est atteinte, la bibliothèque doit racheter l’ouvrage.

Cette façon de faire pourrait toutefois éventuellement changer. «Nous avons de bonnes discussions avec l’Association nationale des éditeurs de livres depuis un certain temps, et on pense que le modèle va évoluer», estime le directeur général de BIBLIOPRESTO.

Certains éditeurs européens offrent d’ailleurs désormais des licences plus créatives, comme un livre pouvant être prêté en simultané à 20 personnes, mais 20 fois seulement en tout. «Certains proposent aussi des achats illimités dans le temps et en nombre de prêts, mais il faut alors débourser jusqu’à 200$ pour le livre», observe Maryse Trudeau.

En Italie, les éditeurs fournissent la totalité de leur catalogue aux bibliothèques, qui doivent ensuite payer à l’utilisation. «Ça ne serait pas intéressant pour les nouveautés, mais peut-être pour les fonds de catalogue», analyse la directrice de la médiation documentaire et numérique à BAnQ. Une mesure du genre pourrait augmenter considérablement la quantité d’ouvrages disponibles pour les lecteurs.

Alors que les marchés traditionnels de la musique, du cinéma et de la télé ont été frappés de plein fouet par la vague numérique, le milieu du livre a la chance de vivre une transition plus en douceur, où les joueurs en place ont souvent été capables de prendre en main l’évolution technologique plutôt que de la subir.

«On veut préserver un équilibre, résume Jean-François Cusson. Il faut trouver quelque chose qui convient à tout le monde. C’est un petit milieu. Nous ne souhaitons pas que les éditeurs fassent faillite. Et de leur côté, ils savent que si on veut une société de lecteurs au Québec, les bibliothèques publiques doivent être fortes».