Facebook n'est pas au bout de ses peines
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Facebook n’est pas au bout de ses peines

Abus du système, désinformation, attaques informatiques, gestion de crise douteuse : l’étoile Facebook ternit à vue d’œil. Et les problèmes qui entourent le plus grand réseau social de la planète seront difficiles — et dans certains cas impossibles — à régler.

La liste des crises qu’affronte en ce moment Facebook est longue. La plateforme fondée par Mark Zuckerberg il y a bientôt 15 ans est utilisée pour influencer des élections, voler les informations privées d’utilisateurs et même faire accepter un génocide. Et ceux qui avaient encore espoir que l’entreprise soit gérée avec de bonnes intentions ont eu droit à une douche froide la semaine dernière, dans un reportage coup-de-poing du New York Times montrant comment ses dirigeants semblent parfois plus désireux de se protéger eux-mêmes que d’agir pour le bien commun.

En analysant la situation de plus près, force est toutefois de constater qu’aucune solution magique ne pourra régler les problèmes vécus (et créés) par Facebook.

Les attaques sont inévitables

Les données personnelles de 29 millions d’utilisateurs de Facebook ont été volées en septembre 2018 lors d’une attaque informatique. Une entreprise qui conserve les données privées de 2,3 milliards de personnes sera forcément la cible d’attaques. « Les brèches de sécurité sont inévitables », résume Alex Stamos, ancien directeur de la sécurité à Facebook, dans une entrevue donnée cette semaine à l’émission balado If Then, du magazine Slate.

Facebook doit continuer de défendre ses systèmes informatiques, mais devant l’inéluctable, la meilleure solution pour protéger ses utilisateurs est de s’assurer que ceux qui infiltrent le système ne peuvent rien obtenir d’important. Cela peut se faire par exemple en limitant l’information stockée sur ses visiteurs et en chiffrant ses données.

Malheureusement, ces options sont difficilement applicables pour Facebook, dont la raison d’être est de permettre aux utilisateurs de publier leurs informations personnelles et de les partager avec les autres.

Facebook pourrait peut-être diminuer la quantité d’informations secondaires sauvegardées, comme les lieux à partir desquels le site a été consulté, ainsi que l’a fait remarquer l’animateur de If Then, Will Oremus, à Alex Stamos, mais cette solution comporte aussi ses désavantages.

« Connaître les 10 derniers endroits d’où un utilisateur s’est enregistré est une information essentielle pour s’assurer que son compte n’a pas été piraté », illustre-t-il. Celui qui enseigne désormais à l’Université Stanford, en Californie, ajoute que c’est justement parce que ces informations sont conservées que Facebook a été capable d’enquêter sur les abus russes lors des élections américaines de 2016.

Ceux qui utilisent la plateforme à mauvais escient vont s’adapter

Facebook ne doit pas que se protéger d’attaques informatiques traditionnelles. L’entreprise doit aussi prévenir les abus de sa plateforme, lorsqu’une agence gouvernementale achète des publicités électorales dans un autre pays dans le but d’y créer des divisions ou d’influencer le résultat des élections, par exemple.

Protéger Facebook des abus revient souvent à jouer au chat et à la souris. Une stratégie est contrée, et les « abuseurs » en trouvent une autre. Plusieurs techniques de désinformation employées par les Russes pendant les élections américaines de 2016 ne peuvent plus être appliquées aujourd’hui, mais les voies de contournement sont encore nombreuses.

« Nous allons voir de plus en plus de fausses cartes d’identité. Il y aura des gens qui vont tenter de faire passer des publicités par des groupes américains. Nous allons voir le financement direct de groupes radicaux aux États-Unis », énumère Alex Stamos à If Then. Pour ce dernier, les abus risquent aussi de s’étendre à d’autres plateformes, comme Instagram, d’ici les élections américaines de 2020. Le réseau de partage de photos sera d’ailleurs plus difficile à protéger, puisque les utilisateurs ne sont pas forcés d’associer leur compte à leur véritable identité, comme c’est le cas avec Facebook.

Il est possible de rendre les mauvais usages toujours plus complexes à réaliser, mais étant donné que les plateformes en ligne évoluent et qu’elles offrent de nouvelles fonctionnalités, d’autres occasions risquent de se présenter à ceux qui souhaitent profiter du système.

Certaines décisions sont impossibles à prendre

Facebook a souvent été montrée du doigt pour son laxisme à l’égard des messages haineux. L’enquête du New York Times mentionne par exemple une anecdote qui date de 2015, quand des employés de l’entreprise souhaitaient effacer un message de Donald Trump que plusieurs considéraient comme raciste envers les musulmans.

Laisser le message en ligne risque d’en inciter d’autres à publier des messages similaires. Mais dans une société démocratique, ce n’est probablement pas le rôle d’une plateforme technologique de censurer les propos d’un candidat aux élections. Facebook doit aussi gérer le fait que ses dirigeants appuient ouvertement le Parti démocrate et qu’une partie des utilisateurs de droite du réseau social perçoivent chaque intervention dans le contenu comme de la censure politique. Même avec de bonnes intentions, la position dans laquelle se retrouve Facebook est délicate et le statu quo n’est pas une option.

Une solution au problème serait sans doute de retirer ce pouvoir des mains de Facebook et de le remettre à un corps tiers, composé par exemple d’experts, d’employés de l’entreprise et de représentants gouvernementaux, qui devrait instaurer des règles claires et facilement applicables aux milliards de publications partagées quotidiennement sur le site.

Même cette solution a toutefois ses limites, puisque des règles établies aux États-Unis ne seront pas forcément adaptées à d’autres pays.

Les têtes dirigeantes ne changeront pas

Pour certains, les problèmes de Facebook commencent avec ses dirigeants. Le correspondant du magazine Vanity Fair Nick Bilton résume la situation en affirmant cette semaine que « Mark Zuckerberg ne s’est jamais soucié de votre vie privée, et il ne changera pas ».

Depuis les débuts de Facebook, les outils pour protéger la vie privée des utilisateurs sont généralement ajoutés avec le temps, comme une arrière-pensée. Est-ce que remplacer le fondateur du site pourrait aider à régler la situation ? C’est ce que certains investisseurs importants semblent croire.

Mais à moins que Zuckerberg ne prenne lui-même une retraite anticipée — une option qu’il a explicitement rejetée cette semaine —, personne ne pourra lui retirer Facebook. Lorsque l’entreprise est entrée en Bourse en 2012, Zuckerberg s’est en effet assuré de conserver environ 60 % des actions avec droit de vote de l’entreprise.

Notons que si la structure est rare, elle n’est pas unique dans la Silicon Valley. Larry Page, Sergey Brin et Eric Schmidt possèdent aussi, conjointement, environ 60 % des actions avec droit de vote de Google, par exemple.

Non seulement les problèmes de Facebook seront difficiles à régler, mais c’est son fondateur qui a laissé la situation empirer et qui devra donc essayer de résorber la crise. Non, Facebook n’est pas au bout de ses peines.