Applications de traçage : la fin justifie-t-elle les moyens ?

Les applications mobiles de recherche de contacts ont fait couler beaucoup d’encre dans les dernières semaines. Les gouvernements devraient en déployer sous peu, mais l’heure est au dilemme éthique et aux décisions rapides, difficiles. 

Crédit : L'actualité

Dans le coin droit : des experts en santé publique et des développeurs qui considèrent que les applications servant à remonter aux gens avec lesquels une personne atteinte de la COVID a été en contact seront essentielles pour contenir rapidement une deuxième vague et sortir de la pandémie. 

Dans le coin gauche : des spécialistes en cybersécurité et en technologies qui dénoncent ces initiatives et qui s’inquiètent des droits des Canadiens.

Au centre : des applications de traçage, dont COVI, créée par l’Institut québécois de l’intelligence artificielle (Mila). Le gouvernement fédéral a d’ailleurs fait une croix sur l’application montréalaise, mais « mis à part l’Alberta, les provinces n’ont pas encore fait leur choix ni pris la décision d’utiliser ou non une application de traçage », a déclaré l’entreprise à L’actualité. Au tour de Québec de trancher. 

De l’importance de gagner du temps (et d’économiser de l’argent)

« Il faut gagner en rapidité », dit Benoît Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, dont les travaux ont contribué à ralentir la propagation de l’Ebola et du VIH.

C’est que chaque nouveau cas de SRAS-CoV-2 déclenche une enquête épidémiologique. La personne infectée est contactée par un enquêteur, qui revoit avec elle son trajet des derniers jours pour recenser les personnes avec lesquelles elle est entrée en contact alors qu’elle était contagieuse, et pour tenter de trouver l’endroit où elle a pu être infectée. Mais la tâche est difficile, puisque chaque cas est unique. Au plus fort de la vague, 150 personnes par jour participaient aux enquêtes dans la région montréalaise, selon la Direction régionale de la santé publique de Montréal. « On traite les dossiers d’enquête à mesure qu’ils arrivent. Des embauches sont faites en fonction des besoins », a affirmé une porte-parole. 

Par contre, selon d’autres experts en santé publique joints par L’actualité, la tâche prend trop de temps pour être efficace. « On doit boucler la boucle en une semaine pour bloquer les transmissions secondaires de COVID-19 », ajoute le Dr Mâsse, en considérant qu’une enquête débute au moment où une personne est déclarée positive et qu’elle se termine une fois que tous ses contacts ont été testés.  

Selon la Direction régionale de la santé publique de Montréal, un appel peut prendre « de 30 à 45 minutes, mais si plus de temps est nécessaire, il est pris ».

Le 16 juin, Montréal comptait 26 757 cas confirmés

La situation actuelle inquiète le docteur en santé publique Carl-Étienne Juneau. « On vient de déconfiner et tous les modèles nous indiquent que le nombre de cas va remonter. Les chiffres des dernières semaines laissent croire que notre traçage des contacts n’est pas assez performant. Les moyens utilisés en ce moment sont dignes des années 1990 », critique-t-il.

Dans une étude qui n’a pas encore été publiée ni révisée par leurs pairs, le Dr Juneau et des collègues de l’Université de Montréal ont passé en revue des centaines d’études scientifiques portant sur les mesures de contrôle d’épidémies. En analysant leur efficacité et les coûts engendrés, l’équipe a pu conclure que le traçage rapide et adopté très tôt est l’une des mesures les plus efficaces et rentables.

« L’idée était de voir ce que la littérature dit sur les interventions de contrôle des pandémies, surtout dans une optique où il n’y a pas de vaccin ou de médicament », précise Louise Potvin, directrice de l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal, qui a supervisé l’étude du Dr Juneau. Louise Potvin siégera aussi au comité d’administration de COVI.

L’une des études citées par Carl-Étienne Juneau et son équipe rapporte qu’en 2009, lors de la grippe H1N1, la recherche de contacts a représenté un rapport coût-efficacité 4 363 fois plus grand que la fermeture des écoles pour prévenir des décès.

Entrent donc en jeu les applications mobiles de traçage, qui permettent entre autres à leurs utilisateurs d’être prévenus s’ils ont été en contact avec une personne atteinte du virus. Une solution « instantanée » qui pourrait grandement simplifier les enquêtes épidémiologiques, en plus d’aider les experts en santé publique à repérer les foyers d’éclosion.

Face au nombre limité d’outils de prévention et devant l’éventualité d’une deuxième vague, le Dr Mâsse accueille favorablement l’initiative. « Une application de traçage est essentielle. Si beaucoup de gens s’en servent, ça va nous donner la chance de prolonger le déconfinement », dit-il. Selon une modélisation de l’Université d’Oxford, en Angleterre, une application arriverait à contenir la pandémie si 56 % de la population l’utilisait et que les personnes de plus de 70 ans étaient confinées. Les chercheurs ont toutefois noté qu’un tel système réduirait le taux d’hospitalisation et de mortalité peu importe le nombre de téléchargements. 

Cela reste une modélisation. « Il n’existe aucune preuve de l’efficacité de ces applications », nuance la professeure Louise Potvin, qui a participé à l’élaboration de l’appli COVI. « Une application de traçage sur un téléphone intelligent n’est pas efficace si elle n’a pas un bon taux de pénétration. Une enquête menée par les autorités est plus lente, mais a probablement une plus grande pénétration. » 

Il n’est pas question de remplacer les mesures en place, insiste Benoît Mâsse. « Une application n’est pas étanche à 100 % et ne pourra pas freiner ou contenir l’épidémie à elle seule. Si on la combine aux autres mesures, comme le port du masque, le respect des deux mètres de distance et le dépistage, on a des chances d’être capables de maintenir le déconfinement. »

Il faudra cependant que les ressources et les infrastructures suivent, rappelle le Dr Mâsse. « Tous les pays qui ont eu du succès avec le traçage ont une grande capacité de dépistage. On teste beaucoup au Québec, mais on doit continuer d’augmenter la capacité », explique-t-il. Les autorités québécoises disent avoir atteint leur objectif de 14 000 tests par jour. Prochain objectif : 20 000.

Des pratiques efficaces en Corée, mais à quel prix ?

On la cite régulièrement en exemple : la Corée du Sud a rapidement pu contrôler ses cas de COVID-19 et aplatir sa courbe grâce au dépistage massif et à une recherche efficace de contacts. 

« Les Sud-Coréens ont appris leur leçon en 2015, avec l’épidémie de SRMO [syndrome respiratoire du Moyent-Orient]. Ils étaient prêts », relate Carl-Étienne Juneau. Le SRMO a fait 36 morts dans ce pays, en plus de mettre à mal l’économie et l’industrie touristique. Des lois passées il y a cinq ans ont permis aux autorités de rendre publiques des informations extrêmement personnelles pour gérer la crise. 

Le système de traçage des centres coréens de contrôle et de prévention des maladies ne se résume toutefois pas à une seule application. Le système collecte les données de 28 organisations, dont celles de la police nationale, de trois entreprises de télécommunication et de 22 sociétés de cartes de crédit, souligne le média indépendant The Conversation, qui publie des articles de chercheurs et d’universitaires.

Ainsi, si une personne est infectée, ses voisins et toutes les personnes avec qui elle est entrée en contact seront mis au courant de ses faits et gestes. Une alerte mobile contient généralement l’âge de la personne infectée et son sexe, en plus d’un bilan détaillé de ses déplacements. Dans certains cas, on peut même spécifier la pièce exacte dans laquelle une personne s’est retrouvée.

Dans un communiqué transmis le 9 mars, la Commission nationale des droits de la personne de la Corée s’est dite inquiète de la quantité de renseignements personnels relayés à la population. « Les autorités donnent au public plus d’informations qu’il n’est nécessaire pour contenir le virus, ce qui viole le droit à la vie privée et les droits fondamentaux de la personne infectée. De plus, la publication de ces données personnelles peut causer des dommages secondaires lorsque les patients deviennent la cible de critiques, de moqueries et de propos haineux en ligne », lit-on.

COVI, ses bonnes intentions, ses limites et ses détracteurs

Pas surprenant, donc, qu’à l’annonce de COVI, cette application de traçage créée par Mila, l’accueil ait été plutôt froid du côté des experts en cybersécurité. Le gouvernement fédéral n’a pas choisi COVI, mais les portes restent ouvertes du côté de Québec et des municipalités, selon l’organisme à but non lucratif.

Les enjeux soulevés sont nombreux. L’absence de tests, l’impact de la pression sociale, le choix de la technologie Bluetooth et l’utilisation malveillante de l’application soulèvent plusieurs craintes.

Contrairement à la Corée du Sud, qui utilise les données de géolocalisation pour retracer les faits et gestes de ses citoyens, COVI utilise la technologie Bluetooth pour évaluer la distance entre deux téléphones intelligents. Les données recueillies alimentent un algorithme pouvant prédire le niveau de risque d’une personne « souvent bien avant l’apparition de symptômes ». 

« COVI, c’est un outil pour aider les gens à prendre conscience du risque potentiel qu’ils peuvent faire courir à leur entourage », explique le directeur scientifique de Mila, Yoshua Bengio. 

Et tout se fait sur une base volontaire, rappelle-t-on à de nombreuses reprises. 

La consultante en communication numérique Nellie Brière remet en question le côté facultatif de l’application, facette qui pourrait ne rien valoir face à la pression sociale. « Est-ce que nos amis, nos collègues vont nous demander si on l’a installée ? Et même si le gouvernement n’impose pas l’utilisation de l’application, si l’épicerie du coin m’empêche d’entrer sans preuve que j’ai COVI, j’appelle qui, je fais quoi ? », s’inquiète-t-elle, en comparant la situation aux commerces qui ont commencé à refuser l’argent comptant.

Elle ajoute, comme plusieurs experts, que la technologie Bluetooth n’est pas assez précise pour bien évaluer les distances. « Qu’est-ce qui vous dit qu’il n’y a pas un mur entre moi et la personne qu’on considère comme étant à moins de deux mètres », ajoute-t-elle. Les inventeurs de la technologie ont d’ailleurs aussi mis en lumière ses problèmes de précision. « Il faudra considérer qu’il y aura des faux positifs et des faux négatifs », ont-ils expliqué à The Intercept, qui publie des enquêtes journalistiques sur les technologies, la surveillance et la corruption.

L’outil n’a pas besoin de permettre une détection parfaite, explique Yoshua Bengio à L’actualité. « On ne va pas forcer les gens à aller en quarantaine parce qu’ils ont eu un contact avec quelqu’un qui avait des symptômes. Ça va être plus doux que ça. On va leur dire de faire attention, puis le niveau va augmenter graduellement. Et le fait de donner une information tôt aux personnes, ça va permettre aux gens d’adapter leur comportement. »

Sur Facebook, en réponse à Nellie Brière, le directeur scientifique de Mila a précisé que son équipe « essaie de faire fonctionner une méthode alternative basée sur le Bluetooth et qui serait beaucoup plus précise spatialement. »

Le directeur scientifique de l’Observatoire des sciences et des technologies, Yves Gingras, dénonce quant à lui l’absence de tests effectués pour évaluer la fiabilité de COVI. « L’application n’a pas été testée sur un échantillon représentatif. L’application d’Israël marche mal. Est-ce que M. Bengio peut nous dire que la sienne va mieux ? Non, parce qu’il ne l’a pas testée », dit-il. Il faut connaitre les probabilités d’obtenir un faux résultat positif, poursuit-il, « parce que ça pourrait perturber le système de santé publique ».

Yves Gingras cite en exemple un article du Jerusalem Post qui rapporte que 93 % des gens envoyés en quarantaine par le système de géolocalisation du service de sécurité intérieure israélien n’étaient pas infectés.

« Si nous avions eu le feu vert du gouvernement fédéral, il était prévu de faire tester le code par un grand nombre d’experts, dont des “hackers”, avant le déploiement. Le scénario d’un déploiement partiel ou d’un test dans une ville ou une région faisait partie des stratégies possibles », a répondu le chef des communications de Mila par courriel.

Le professeur Florian Kerschbaum, de l’Université de Waterloo, fait partie des nombreux spécialistes en cybersécurité qui ont signé un guide destiné aux développeurs de telles applications. « Initialement, on a critiqué [COVI] très sévèrement et ils ont réglé à peu près tout ce qu’on leur a signalé », a-t-il expliqué à L’actualité

Les faux positifs l’inquiètent aussi, mais pour des raisons différentes. Selon le professeur, l’application pourrait être utilisée par des gens mal intentionnés. « Si vous déclarez plusieurs faux cas positifs en un seul endroit, vous avez les moyens et l’opportunité de paralyser un territoire au complet », craint-il.

Le scénario « est peu probable », indique Vincent Martineau, du service des communications, ajoutant que l’entreprise a dressé une liste des attaques potentielles, et que l’intelligence artificielle « peut détecter ce genre d’attaque, la contrer ou l’isoler ».

Nellie Brière ajoute d’ailleurs que l’application ne pourra fonctionner que si assez de gens l’utilisent. « Si vous habitez dans une ville où personne ne l’utilise, elle ne sert à rien. »

En Alberta, où l’on a adopté l’application ABTraceTogether, seulement 140 000 personnes l’avaient téléchargée début mai, sur 4,3 millions d’habitants. 

Yoshua Bengio est conscient des inquiétudes que son application soulève. Il discute d’ailleurs régulièrement avec le professeur Kerschbaum et a répondu aux critiques et aux questions de Nellie Brière sur Facebook. 

Son équipe a travaillé très fort pour rassurer la population. « On parle de sauver des vies ! », ajoute-t-il, se disant surpris par toutes les critiques qui fusent à l’endroit de l’appli. « Même si on prend une chance, au moins on aura essayé. Si vous aviez un bouton qui vous permettait de sauver quelqu’un, est-ce que vous pèseriez dessus ? »

60 % – Une statistique mal interprétée ?

Plusieurs médias ont rapporté récemment qu’une étude avait démontré que les applications de traçage ne seraient efficaces que si 60 % de la population visée la télécharge et l’utilise. 

Ce « 60 % » est tiré d’une modélisation faite par des scientifiques de l’Université d’Oxford en Angleterre. Ses auteurs ont indiqué que l’application arriverait à contrôler la pandémie si 56 % de la population utilisait l’application et que les personnes de plus de 70 ans étaient confinées. 

Ce chiffre est toutefois accompagné d’une nuance importante : « L’application réduit le taux de mortalité et le nombre de cas peu importe son niveau d’assimilation », peut-on lire dans une présentation mise en ligne par l’une des chercheuses. Dans une foire aux questions, l’équipe a précisé que des taux de téléchargements plus bas ralentissaient l’arrivée d’une deuxième vague et d’un deuxième confinement.