Cinq mots technos francisés par l’OQLF

Découvrez les suggestions de l’OQLF pour selfie stick, digital afterlife, webrooming, binge watching et unboxing.

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Photo : Wikimedia Commons

Cent quatorze. Voilà le nombre exact de mots différents suggérés par les lecteurs de L’actualité à l’Office québécois de la langue française (OQLF) pour franciser cinq termes technos sans équivalent français : selfie stick, digital afterlife, webrooming, binge watching et unboxing.
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L’imagination était au rendez-vous, et les terminologues de l’OQLF ont aimé plusieurs de vos créations. C’est le cas de «narcistique», une idée de la lectrice Paule Marcotte, qui fait un clin d’œil amusant à selfie stick.

Le rôle de l’OQLF n’est toutefois pas de créer des mots drôles ou originaux, souligne Johanne Maltais, la terminologue responsable des politiques et méthodes. «Au-delà de nos préférences personnelles, nous devons proposer des termes précis et clairs. Le Grand dictionnaire terminologique [où l’OQLF recense les mots français appropriés pour désigner les concepts nouveaux] est un outil spécialisé, auquel même un ministre doit pouvoir se référer.» Hélas ! «narcistique» ne répond pas à ces critères.

«Égoperche», suggéré par huit lecteurs différents, a le mérite d’être court et mémorisable. «Hors contexte, il serait cependant difficile de comprendre ce dont il s’agit», explique la terminologue qui s’est penchée sur le cas, Julie Lescault.

Surtout, n’oublions pas que l’OQLF suggère déjà «égoportrait» pour selfie. «Par souci de cohérence, nous avons donc retenu “perche à égoportrait” comme recommandation principale», dit Julie Lescault.

Partir d’un mot déjà utilisé au Québec augmente également les chances que le nouveau terme s’implante auprès du public, estime la terminologue.

Perche à égoportrait

Définition : perche télescopique munie d’une pince pouvant tenir un téléphone intelligent et qui est principalement utilisée pour faire des égoportraits.
Termes privilégiés : perche à égoportrait (n. f.), perche à autophoto (n. f.), perche pour téléphone intelligent (n. f.)
Terme déconseillé : perche à selfie

Des cinq termes à franciser, digital afterlife est celui qui a donné le moins de fil à retordre à l’OQLF. «Au-delà numérique», proposé par cinq lecteurs de L’actualité, a généré plus de 580 attestations lorsque la terminologue Roselyne Turcotte a commencé ses recherches.

Une attestation peut être un usage dans un article ou sur un site Web, notamment. Lorsque l’OQLF constate qu’un terme bien construit est déjà répandu, elle en fait habituellement sa recommandation principale. Ce fut le cas pour «au-delà numérique».

D’ailleurs, contrairement aux idées préconçues, l’OQLF crée relativement peu de mots ; bien souvent, il confirme simplement un terme déjà en usage. Même «égoportrait», que plusieurs attribuent à l’organisation, est né sensiblement en même temps dans les journaux Le Devoir et Le Monde.

Au-delà numérique

Définition : ensemble des biens et des traces numériques d’un internaute qui restent en ligne après sa mort.
Terme privilégié : au-delà numérique (n. m.)
Terme déconseillé : digital afterlife

Webrooming s’est avéré un peu plus complexe. Ce mot désigne l’action de magasiner un produit en ligne avant de l’acheter en magasin. Il est né en opposition à showrooming, qui consiste à comparer les produits en magasin avant de l’acheter en ligne au meilleur prix. C’est clair, non ?

«Le Grand dictionnaire terminologique (GDT) propose déjà “furetage en magasin” pour showrooming, et j’ai tenté de m’en inspirer», indique la terminologue Yolande Perron. Or ,«furetage en ligne» constitue un pléonasme peu instructif, tandis que «magasinage en ligne» existe déjà et désigne un concept bien plus vaste.

De nombreux lecteurs de L’actualité ont suivi les traces de lèche-vitrine avec «lèche-toile», «lèche-écran», «lèche-vitrine virtuel» et «lèche-Web». Dans le même registre, il y a «toilèche», qui mérite quelques points pour l’originalité, mais qui pose certains problèmes de prononciation… et de confusion.

Le «lèche-vitrine» est toutefois une action passive qui n’entraîne pas nécessairement un achat. S’en inspirer porterait à confusion, puisque le webrooming se conclut souvent par un passage à la caisse.

«Repérage en ligne», une suggestion de la lectrice Aline Plante, se rapproche davantage de la définition. Malheureusement, ce mot désigne déjà le suivi d’un colis sur le Web. Mais il a mis Yolande Perron sur la piste de «webrepérage».

«Ce terme met bien l’accent sur l’existence d’une étape préliminaire à l’achat», explique la terminologue. Le fait que sa construction s’apparente à celle de plusieurs mots associés à Internet, tel «webmestre», n’est qu’un atout supplémentaire.

Chapeau, aussi, à la lectrice Julie Adam pour sa suggestion «prémagasinage en ligne», un mot précis pour lequel Yolande Perron a trouvé quelques attestations. L’OQLF l’a donc intégré à ses termes à privilégier.

Webrepérage

Définition : pratique consistant à rechercher un produit en ligne, généralement au meilleur prix, avant d’en faire l’achat en magasin.
Termes privilégiés : webrepérage (n. m.), prémagasinage en ligne (n. m.)

À lire les suggestions des lecteurs de L’actualité, plusieurs semblent voir une forme de comportement excessif dans le binge watching : «boulimie télévisuelle», «compulsiviser», «gavage télévisuel», «télégloutonerie», «visionnement compulsif»…

Certes, le mot binge, en anglais, est relié à l’excès. Selon les recherches de la terminologue Johanne Maltais, le binge watching n’a cependant rien de compulsif ou de maladif. Bien des gens regardent la télévision des heures, chaque soir, sans que cela soit considéré comme un problème — en quoi l’écoute de nombreux épisodes d’une même émission serait-elle un vice ?

La terminologue a donc opté pour «visionnage en rafale», un terme proposé par trois lecteurs et qui avait déjà plusieurs attestations.

Visionnage en rafale

Définition : pratique qui consiste à regarder plusieurs épisodes d’une émission, généralement une série télévisée, les uns à la suite des autres et sans interruption.
Termes privilégiés : visionnage en rafale (n. m.), visionnement en rafale (n. m.), écoute en rafale (n. f.)

L’unboxing, cette drôle de pratique qui consiste à filmer le déballage d’un produit neuf, a semé un peu de confusion à l’OQLF. «Il m’a fallu un moment avant de saisir ce dont il s’agit», admet en riant le coordonnateur de la production terminologique, Xavier Darras.

Voilà qui est compréhensible : le simple mot unboxing, sans contexte, ne signifie pas grand-chose.

La terminologue qui a travaillé sur ce concept, Jocelyne Bougie, a opté pour «déballage vidéo» — un terme beaucoup plus précis, qui a d’ailleurs été proposé par trois lecteurs. «Davantage de personnes ont suggéré “déballage en ligne”, ce qui donne l’impression que cela se déroule en direct. Ce n’est généralement pas le cas.»

Dans la fiche finale du GDT, Jocelyne Bougie a également inscrit trois termes déconseillés, pour lesquels il y avait des attestations. «Si une personne effectue une recherche à l’aide d’un de ces mots, elle pourra ainsi trouver le mot approprié.»

Déballage vidéo

Définition : déballage d’un produit neuf acheté par un consommateur, généralement accompagné de commentaires, filmé et diffusé sur le Web.
Termes appropriés : déballage vidéo (n. m.), vidéodéballage (n. m.)
Termes déconseillés : déboîtage, deballing, unboxing.

Maintenant que l’exercice avec L’actualité tire à sa fin, les terminologues de l’OQLF sont curieux de connaître votre opinion. Ils ne s’attendent toutefois pas à recevoir des fleurs : «Les premières réactions à nos suggestions sont très souvent négatives», observe Johanne Maltais.

Lors de ma rencontre avec les terminologues, l’OQLF venait d’ailleurs de traverser une microtempête. «Cuisinomane», sa recommandation pour remplacer le terme foodie, a eu droit à un accueil plutôt hostile.

Pourtant, tous les terminologues insistent pour dire qu’ils ne sont pas des dictateurs de la langue. Les mots qu’ils ajoutent au GDT sont des suggestions, et non des directives, afin que le public possède les outils nécessaires pour s’approprier de nouveaux concepts dans sa langue. Libre à vous, donc, de les utiliser ou non.

D’ailleurs, l’organisation modifie régulièrement ses fiches pour s’adapter à l’évolution de la langue. Par exemple, la proposition initiale pour big data était «données volumineuses». Mais il y a quelques mois, après avoir constaté la popularité du mot «mégadonnées», l’OQLF en a fait sa recommandation principale.

Et n’oublions pas que l’étrange devient banal s’il passe à l’usage, comme en témoigne ce gazouillis du chroniqueur à L’actualité, Mathieu Charlebois : «J’ai ri très fort en apprenant que l’OQLF propose “divulgâcheur” pour “spoiler”. Mais à force de l’utiliser par dérision, j’y prends goût…»

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9 commentaires
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Bravo, et un grand merci à notre cher OQLF, sans lequel nous parlerions peut-être de ces choses en anglais comme nos cousins Français!

Je trouve très intéressants les termes «perche à égoportrait »,« au-delà numérique » et « prémagasinage ». Les propositions pour « foodie » et « unboxing » me semblent moins réussies. En ce qui me concerne, l’existence même de l’activité « unboxing » est parfaitement stupide.

Merci OQLF d’avoir collaboré avec nous les Francophones. Moyen génial pour nous empouvoir [empower]!

Puisqu’autoportrait est déjà utilisé et accepté depuis des siècles, pourquoi ne pas simplifier et utiliser autophoto qui est moins péjoratif que égoportrait. Par conséquent, la perche à autophoto irait de soit.
Quant à prémagasinage en ligne, je trouve le pré superflus, magasinage en ligne ou pas ne veut-il pas dire fureter avant d’acheter?

On ne peut pas simplement traduire pour traduire. Ça ne marche pas comme ça. Il faut aussi s’assurer que les mots puissent s’insérer de façon naturelle au langage. L’OQLF le sait, mais ne semble pas vouloir tenir compte de cet élément. Perche à égoportrait ? Soyons sérieux. Ce néologisme ne sera adopté par personne et va finir sa brève existence dans une vieille boîte au fond d’un grenier.

Plutôt que de perdre son temps à essayer de traduire l’intraduisible, l’OQLF devrait investir son énergie ailleurs s’il souhaite vraiment lutter pour la protection (et la survie) de la langue française au Québec. Promouvoir un enseignement plus rigoureux du français dans nos écoles serait un bon départ.

Je suis reconnaissant de l’approche et de l’ouverture de l’OQLF, de la consultation au réajustement des mots retenus. Je consulte souvent le GDT. Ce qui me semble souvent faire défaut dans les termes proposés, c’est le principe d’économie linguistique: les propositions comportent souvent quelques syllabes de plus que les termes anglais. Or, on tend naturellement vers la formulation la plus courte. Le célèbre « courriel», outre ses qualités esthétiques et évocatrices, se dit aussi vite que « email», ce qui fut un atout indéniable pour son passage durable dans l’usage. Sauf que c’est un des désavantages du français (les longeurs). Les sonorités anglaises sont aussi plus fluides. Merci à l’Actualité et à l’OQLF.

Bien que je sois quelque peu en retard dans ma lecture estivale, je tiens quand même à ajouter mon grain de sel. Effectivement on a fait énormément de progrès en français au Québec depuis des décennies car on utilise de moins en moins d’anglicisme. Toutefois je crois que nous sommes en train de régresser ainsi que l’OQLF et ce grâce à nos cousins d’outre-Atlantique. Je m’explique. Il n’y a pas si longtemps, j’allais magasiner mais aujourd’hui semble t’il on fait du ‘shopping’ ( si ça ce n,est pas un mot 100% anglais…). De plus lorsqu’on allait à Montréal on se rendait au Carré Viger ou Victoria par exemple. Aujourd’hui on va ‘square’ Viger (prononcer à la française skouâre). Un autre mot 100% anglais. Et que dire des Français qui habitent le Québec depuis des générations qui persistent à envoyer des ‘mails’ et non des courriels. Et j’en passe.