Cinq technologies qui aident les manifestants prodémocraties

De Hong Kong à Minsk, des applications, connexions sécurisées et cryptomonnaies aident de grands mouvements à s’organiser pour tenir tête à des gouvernements répressifs. 

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Les raisons de sortir dans la rue diffèrent, mais les nouvelles tactiques des manifestants, elles, se ressemblent. « Les technologies jouent un rôle de plus en plus grand dans les mouvements de protestation. Et même sils sont situés aux extrémités de la planète, les mouvements à Hong Kong et au Bélarus ont plusieurs choses en commun », note Alexander Sikorsky, de la Human Rights Foundation, en ouverture dune présentation sur le sujet au colloque en ligne South by Southwest (SXSW).

Dans certains cas, les technologies sont importées dun mouvement à lautre. Dans d’autres cas, les manifestants ont adopté des solutions semblables tout simplement parce qu’ils ressentaient la même nécessité de se soustraire à un système de surveillance.

Messageries chiffrées : pour discuter sans se faire espionner

« La plateforme de clavardage WeChat est partout en Chine. Cest presque impossible de fonctionner sans lutiliser. Mais malheureusement, elle est surveillée de près par l’État », note Yuan Yang, chef du bureau de Pékin du Financial Times et participante à la présentation de SXSW.

« Nous sommes de plus en plus conscients des traces quon laisse sur Internet […], alors les gens commencent à adopter des plateformes comme Signal », poursuit lactiviste hongkongaise Glacier Kwong, connue pour son implication dans les manifestations de 2019 et 2020 à Hong Kong contre lamendement du projet de loi sur lextradition par le gouvernement local, qui menaçait lindépendance juridique de la région administrative spéciale.

L’application de messagerie chiffrée Signal a été souvent recommandée par le lanceur d’alerte Edward Snowden. Preuve que la popularité de cette appli commence à déranger, le gouvernement chinois en a bloqué l’utilisation en Chine pour la première fois cette semaine.

« Et un des points positifs est que ces plateformes étaient surtout réservées aux messages liés au mouvement, mais les gens commencent maintenant à sen servir aussi dans leur vie de tous les jours », ajoute Glacier Kwong, qui fait présentement un doctorat en droit en Allemagne. Les messageries chiffrées sont recommandées par les experts en protection de la vie privée, puisqu’elles limitent notamment le suivi publicitaire et complexifient la surveillance.

Réseaux privés virtuels : pour contourner la censure

Internet est plus ouvert au Bélarus, considéré comme la dernière dictature dEurope, mais on a tenté lannée dernière d’y instaurer un système de censure semblable à celui de la Chine, surnommé le « Grand Pare-feu ». 

« On se doutait que ça sen venait, alors beaucoup dinformations étaient partagées sur les réseaux sociaux pour sassurer que les gens puissent contourner la censure », raconte à SXSW Hanna Liubakova, journaliste et membre du groupe de réflexion spécialisé dans les relations internationales Atlantic Council. Plusieurs groupes de discussion en ligne ont répété pendant des mois limportance de savoir se servir d’un réseau privé virtuel (RPV, aussi connu sous le sigle anglais VPN), pour chiffrer toutes ses communications et pouvoir utiliser, par exemple, une application qui serait bloquée par le gouvernement. En Chine, notamment, il est essentiel d’avoir un VPN pour se servir du moteur de recherche Google, pour consulter Wikipédia ou pour lire de nombreux journaux étrangers. 

Cette technologie est toutefois menacée. En Chine continentale, où les RPV sont employés depuis longtemps pour contourner le « Grand Pare-feu », on a déployé des technologies pour reconnaître les utilisateurs de RPV. « Cest problématique, car les concepteurs de RPV doivent toujours avoir une longueur davance sur [le pare-feu], qui est mis au point par des milliers, voire des dizaines de milliers dingénieurs du gouvernement et des entreprises de l’État », observe Yuan Yang.

Cryptomonnaies : pour contourner le système bancaire

Tant au Bélarus qu’à Hong Kong, plusieurs manifestants ont adopté les cryptomonnaies comme le bitcoin, notamment pour recevoir de largent de l’étranger, mais aussi pour faire affaire avec certains commerces prodémocraties.

« Le mouvement a vraiment augmenté le niveau de connaissances technologiques des Bélarusses », souligne dailleurs Jaroslav Likhachevski, cofondateur de #BYSOL, un fonds mis en place pour permettre à la diaspora bélarusse daider financièrement ceux qui ont perdu leur emploi à cause de leurs opinions.

AirDrop : pour créer un sentiment de communauté

Dautres technologies contribuent aussi au mouvement à plus petite échelle. Cest notamment le cas dAirDrop, une fonctionnalité de liPhone qui permet denvoyer un fichier directement vers un autre téléphone, sans passer par le courriel ou un service en ligne.

« Lors des manifestations, on recevait souvent des messages par AirDrop de la part dinconnus dans le métro, pour nous dire où aurait lieu le prochain rassemblement et qu’on aimerait nous y voir », se rappelle Glacier Kwong. « Ça faisait comprendre quil y avait des partisans du mouvement partout autour de nous. »

Telegram : pour s’informer autrement

Aucun outil ne semble toutefois avoir eu autant dincidence sur les deux mouvements que Telegram, un service de messagerie chiffrée pouvant être utilisé pour les conversations de personne à personne, mais également pour diffuser des messages à plus grande échelle dans des canaux rassemblant des milliers de gens.

« Cest ce dont on se servait pour sorganiser entre nous », explique Glacier Kwong. Le mouvement prodémocratie à Hong Kong étant décentralisé, sans véritable meneur, tous les participants recouraient donc aux canaux Telegram pour annoncer, par exemple, les arrestations de manifestants.

Pour Hanna Liubakova, il faut toutefois résister à la tentation de donner trop dimportance à Telegram, qui est aussi une source dinformation au Bélarus. « Contrairement à ce que des médias dans le monde ont rapporté, ce n’était pas une “révolution Telegram” », tempère-t-elle, faisant référence à une expression employée à plusieurs reprises par la presse. 

« Quand Internet a été coupé en août dernier (NDLR : une technique extrême, qui n’a pas été utilisée à Hong Kong à cause de l’importance de cette technologie dans la société, mais qui est de plus en plus courante en Afrique, notamment), les gens sont quand même descendus dans la rue », raconte la journaliste. « Ils se téléphonaient, ils utilisaient des dépliants ou le bouche-à-oreille », ajoute-t-elle. Une fois, alors quelle parcourait la capitale Minsk dans sa voiture pour documenter les protestations, un motocycliste a cogné à sa fenêtre pour attirer son attention. « Il ma demandé si je savais où il pouvait trouver une manifestation », se rappelle Hanna Liubakova.

« Les technologies ont facilité la mobilisation, reconnaît-elle. Mais cest la volonté du peuple qui la fait descendre dans la rue. Pas Telegram. »

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