Cryptomonnaie « chia » : écolo, mais…

L’avantage de la nouvelle cryptomonnaie appelée chia, c’est qu’elle consomme moins d’électricité que le bitcoin. Or, son appétit insatiable pour l’espace de stockage entraîne déjà des problèmes.

Samuil_Levich / Getty images / Montage L'actualité

Au risque de me répéter, la plupart des cryptomonnaies, dont le bitcoin, sont de véritables désastres environnementaux. Le logiciel à la base de ces devises n’est pas installé sur un serveur central qui veille à leur bon fonctionnement, mais plutôt sur des milliers d’ordinateurs appartenant à des « mineurs », qui ajoutent constamment de la puissance de calcul au réseau en échange de cryptomonnaie. 

Ce minage est un procédé intensif, surtout avec le bitcoin, qui exige autant d’énergie que la consommation annuelle de pays comme le Chili ou les Pays-Bas, d’après différentes estimations. Au cœur du problème, le système de « preuves de travail », que j’expliquais en avril dans un texte intitulé « Il faut qu’on parle du bitcoin ». Il existe heureusement des solutions de rechange moins énergivores basées sur ce que l’on appelle des « preuves d’enjeu », comme le cardano. On ne s’appuie plus alors sur la puissance de calcul brute, mais plutôt sur le fait que la vérification des transactions est assurée par des participants de confiance.  

Ceux qui recherchent une cryptomonnaie encore moins énergivore se voient offrir une nouvelle option : le chia, qui fonctionne par « preuve d’espace et de temps ». Ce concept, mis au point par le créateur du logiciel de partage décentralisé BitTorrent, Bram Cohen, ne monopolise pas les ordinateurs des mineurs avec des calculs artificiellement complexes, mais occupe plutôt l’espace libre sur leurs disques durs. En clair : votre disque dur crée de l’argent virtuel parce qu’il est rempli de données qui servent au bon fonctionnement du réseau. Mais il n’est pas pour autant très sollicité, donc il ne consomme pas beaucoup d’énergie.

Dans ce système, on ne parle plus de « mineurs », mais de « fermiers », puisqu’une ferme continue toujours de produire, contrairement à une mine, qui finit par se vider.

Alors que miner des bitcoins ou des ethers (la monnaie du réseau Ethereum) requiert des ordinateurs puissants, n’importe quel appareil ou presque peut en théorie être utilisé pour créer une ferme de chias. Pour l’instant, il faut un ordinateur, mais même un vieux téléphone intelligent pourrait rapporter des chias à son propriétaire si une application compatible était lancée.

Vers une pénurie de disques durs et de disques SSD

Si les fermiers se contentaient de relier leurs vieux disques durs et leur espace existant au réseau, le chia aurait toutes les allures de la cryptomonnaie parfaite : sa chaîne de blocs peut être utilisée pour développer des applications (elle a même son propre langage de programmation), sa consommation énergétique est faible et le réseau est assez rapide pour en faire une solution de paiement plus efficace que le bitcoin, par exemple. 

Capture d’écran : Maxime Johnson

En pratique, l’arrivée du chia plus tôt cette année a toutefois entraîné une frénésie d’achat de matériel informatique. Les fermiers ne font pas qu’utiliser leur espace existant : ils se procurent plutôt de nouveaux disques durs et disques de stockage SSD (qui permettent quant à eux d’accélérer le processus de création de nouvelles fermes, mais qui doivent être remplacés périodiquement). 

Des entreprises de minage ont d’ailleurs aussi amorcé un virage vers le chia. Ce sont alors des centaines, voire des milliers de périphériques qui sont dédiés à la devise dans des centres de données. 

Et cette tendance est à la hausse. Entre le moment où le chia est devenu accessible au public, à la mi-mars 2021, et le 28 avril dernier, les fermiers ont ajouté un exaoctet au réseau, soit l’équivalent de plus d’un million de disques durs de un téraoctet. Un deuxième exaoctet a ensuite été ajouté par les fermiers en six jours seulement.

À court terme, des analystes s’attendent à une pénurie de disques durs à grande capacité et de disques SSD, ce qui pourrait en faire augmenter les prix. Les commandes de disques SSD du fabricant taïwanais Adata ont d’ailleurs augmenté de 500 % en avril. Si le chia venait à connaître la popularité du bitcoin à plus long terme, cela pourrait avoir une incidence sur toute la chaîne d’approvisionnement (ordinateurs, centres de données), comme ce que l’on observe depuis quelques années avec les cartes graphiques, difficiles à acheter en raison de leur utilité pour miner certaines cryptomonnaies. 

Beaucoup d’argent en jeu

Même si les chias peuvent être accumulés depuis mars, ce n’est que depuis lundi qu’ils peuvent être échangés. Ils se vendent près de 800 dollars l’unité, mais le volume des transactions est faible, puisque les fermiers préfèrent attendre une envolée des prix, comme celle qu’ont connue le bitcoin et l’ether. 

Le plus gros propriétaire de chias est Chia Network, l’entreprise derrière cette cryptomonnaie, qui compte parmi ses actionnaires des géants de l’investissement comme Andreessen Horowitz, une société de capital de risque qui a fait fortune en investissant notamment dans Skype, Facebook, Airbnb et Twitter. Chia Network a en effet amassé 21 millions de chias avant d’ouvrir le réseau au public (les fermiers réguliers ont quant à eux « récolté » environ 500 000 chias à ce jour).

À l’heure actuelle, ce fonds de réserve vaut plus de 16 milliards de dollars. Toutefois, plutôt que d’être liquidé, le fonds devrait être utilisé pour stabiliser la valeur du chia sur le marché et, surtout, être compté comme un actif lorsque l’entreprise sera lancée en Bourse, à une date qui n’a pas encore été déterminée. Chia Network pourrait ainsi récolter des milliards de dollars sans faire chuter la valeur de la cryptomonnaie, comme cela se produirait si elle vendait ses 21 millions de chias. 

Le chia est bel et bien une solution de rechange plus écologique que le bitcoin. Mais il ne faut pas se laisser berner : ce qu’il y a de plus vert avec cette cryptomonnaie, c’est la couleur des billets qu’empocheront les développeurs et investisseurs derrière le réseau.